«Attendu que lesdits _opéras et représentations_ sont des
ouvrages de musique tout différents des _Comédies récitées_,
voulons et nous plaît que tous les gentilshommes, damoiselles
et autres personnes puissent chanter audit _Opéra_ sans que
pour ce ils ne dérogent aux titres de noblesse, ni à leurs
priviléges, charges, droits et immunités...»]
§ II.
La rue Saint-Lazare.
C'était autrefois, comme nous venons de le dire, la grande rue des
Porcherons[58]. Quand les guinguettes de cette rue commencèrent à être
moins fréquentées, les frères Ruggieri transformèrent en jardin
public, sous le nom de _Tivoli_, une magnifique habitation construite
par le financier Boutin et dont les jardins s'étendaient entre les
rues de Clichy et Saint-Lazare jusqu'au mur d'enceinte; ils y
donnèrent des spectacles d'illumination, et ce jardin devint à la mode
pendant la révolution. Que de fêtes somptueuses, de jolies femmes, de
plaisirs, de feux d'artifice y ont vus le Directoire, l'Empire et la
Restauration! Tout cela n'est plus: fusées, danses, amours, tout s'est
évanoui; frais ombrages, gazons fleuris, bosquets enchanteurs, tout a
disparu devant le démon de la maçonnerie, et la vapeur règne à la
place où les ballons, les montagnes russes, les concerts champêtres
ont attiré la foule. Le grand Tivoli a été détruit en 1826.
[Note 58: Il y a vingt ans à peine que le dernier acacia de
la dernière guinguette des Porcherons a disparu; il était au
coin de la rue de Clichy, près du cabaret Ramponeau.]
La rue Saint-Lazare doit à l'Empire le commencement de son
illustration; là étaient les hôtels du duc de Raguse, du général
Ornano, de Ney, de Sébastiani, de madame Visconti, etc. Aujourd'hui,
le débarcadère des chemins de fer de Rouen, de Saint-Germain, de
Versailles lui a donné une nouvelle importance, qui ne peut que
s'accroître dans l'avenir.
Des nombreuses rues qui débouchent dans la rue Saint-Lazare, et (p.237)
qui ont toutes la même physionomie, la même absence de souvenirs
historiques, nous ne remarquons que la rue _Laffitte_, qui commence
sur le boulevard des Italiens. Cette rue fut ouverte en 1770 sur des
terrains vagues, appartenant au financier Laborde, et reçut le nom
d'_Artois_; elle n'allait alors que jusqu'à la rue de Provence. Elle
prit, pendant la révolution, le nom de _Cérutti_: c'était celui d'un
ancien jésuite dont les ouvrages avaient subi les censures du
Parlement, et qui fonda en 1789 un journal révolutionnaire où
écrivirent Mirabeau et Talleyrand. Cérutti demeurait dans cette rue,
nº 23, à l'hôtel Stainville, et, après avoir siégé à l'Assemblée
législative, il y mourut. Dans le même hôtel a demeuré madame Tallien,
et c'est là qu'elle recevait tous les hommes politiques de l'époque.
La rue Cérutti devint, sous le Directoire et l'Empire, une rue à la
mode, parce qu'elle conduisait au magnifique hôtel Thélusson, situé
rue de Provence. Cet hôtel, ouvrage de Ledoux, qui le construisit pour
madame Thélusson, veuve d'un banquier qui avait eu Necker pour commis,
était une sorte de temple élevé sur des rochers garnis de fleurs et
d'eaux jaillissantes, auquel on parvenait par un beau jardin et une
grande arcade servant de porte; c'est là que furent donnés les
premiers _bals des victimes_. Il appartint, sous l'Empire, à Murat; on
le détruisit sous la Restauration pour prolonger la rue, qui avait
repris son nom d'Artois, et pour ouvrir la vue de la façade étique de
l'église Notre-Dame-de-Lorette. Après 1830, la rue a pris le nom de
Laffitte, de l'hôtel de l'illustre financier qui y est situé. Cet
hôtel appartenait autrefois au banquier Laborde, lequel possédait la
plus grande partie des terrains de la Chaussée-d'Antin et qui a ouvert
la plupart des rues de ce quartier. On sait que c'est là que se
réunirent, en 1830, les députés au bruit de la fusillade de juillet,
et que fut décidée la révolution qui transporta la couronne de la
branche aînée à la branche cadette de Bourbon. La rue Laffitte (p.238)
renferme plusieurs hôtels appartenant à de riches banquiers, entre
autres celui de M. de Rothschild. A son extrémité se trouve l'église
de _Notre-Dame-de-Lorette_, qui a été construite de 1826 à 1836: c'est
un édifice de mauvais goût, où l'on a entassé des tableaux sensuels,
des statues païennes, des meubles de café, enfin toutes ces
coquetteries d'un luxe profane qui déshonorent aujourd'hui, dans plus
d'une église, les cérémonies catholiques.
CHAPITRE X.
RUE ET FAUBOURG SAINT-HONORÉ.
§ Ier.
La rue Saint-Honoré.
Cette rue, longue, sinueuse, profonde, a toujours été, à cause de son
voisinage des Halles et du Palais-Royal, l'une des plus riches, des
plus populeuses, des plus marchandes de la capitale. Elle s'est
allongée successivement et parallèlement à la Seine, et a eu trois
portes: la première, près de l'Oratoire, et qu'on a appelée longtemps,
même après sa destruction, la _barrière des Sergents_; la deuxième,
près de la rue du Rempart, et qui est célèbre par l'attaque de Jeanne
d'Arc et par la prise de Paris sous Henri IV; la troisième, à l'entrée
du faubourg, et qui n'était qu'un lourd pavillon construit en 1631,
démoli en 1733. La rue Saint-Honoré doit son nom à une église fondée
en 1204 et qui était située sur l'emplacement des passages
Montesquieu: cette église était collégiale et ses canonicats étaient
les plus riches de tout Paris; elle n'avait rien de remarquable que le
tombeau, du cardinal Dubois, oeuvre de Coustou le jeune, et elle a été
détruite en 1792. C'est dans cette rue et les rues voisines qu'étaient
jadis ces solides et riches maisons de commerce de draperie, de (p.239)
mercerie, de bonneterie, d'orfèvrerie d'où sont sorties, comme nous
l'avons déjà remarqué pour la rue St-Denis, la haute bourgeoisie et la
grande magistrature de la capitale. Les souvenirs historiques qu'elle
rappelle sont nombreux. Saint-Mégrin, comme il sortait du Louvre, y
fut assassiné, au coin de la rue de l'Oratoire, par les _bravi_ du duc
de Guise, «parce que le bruit couroit, dit l'Estoile, que ce mignon
était l'amant de sa femme.» Elle fut le principal théâtre des
barricades de 1648. Une émeute terrible y éclata en 1720, à l'occasion
du système de Law. Au nº 372 était l'hôtel de madame Geoffrin, l'un de
ces bureaux d'esprit du XVIIIe siècle, où grands seigneurs, écrivains,
étrangers illustres se livraient à cette conversation instructive,
légère, hardie, l'une des gloires de la France et de la capitale.
C'est dans la rue Saint-Honoré que s'est tenu le club des Jacobins,
dans un couvent dont nous parlerons tout à l'heure. Robespierre
demeurait près de là, dans une maison qui a été détruite pour ouvrir
la rue Duphot, maison qui appartenait au menuisier Duplay, juré au
tribunal révolutionnaire, dont Robespierre était l'hôte et l'ami;
c'était là aussi que demeurait Lebas, époux d'une des filles de
Duplay. Dans la rue Saint-Honoré ont habité les girondins Lasource et
Louvet, les montagnards Robespierre le jeune, Robert Lindet, Jean
Debry, Soubrany, etc. C'est dans cette rue que s'est livré le
principal combat du 13 vendémiaire.
Les édifices publics que renferme cette rue sont:
1º L'_Oratoire_.--La maison et l'église de l'Oratoire ont été
construits sur l'emplacement de deux hôtels célèbres, l'hôtel de
Bourbon, sis rue de l'Oratoire, l'hôtel du Bouchage, sis rue du Coq.
L'hôtel de Bourbon avait été bâti par Robert de Clermont, fils de
saint Louis, tige de la maison de Bourbon. L'hôtel du Bouchage, bâti
ou reconstruit par le cardinal de Joyeuse, devint la demeure de
Gabrielle d'Estrées, quand elle n'habitait pas les _délicats déserts_
de Fontainebleau. C'est là, suivant Sauval, que Henri IV, en 1594, (p.240)
fut frappé d'un coup de couteau au visage par Jean Châtel. Cet hôtel
fut vendu en 1616, par Catherine de Joyeuse, duchesse de Guise, au
cardinal de Bérulle, pour y établir la congrégation des prêtres de
l'Oratoire, destinée à former des ecclésiastiques pieux et savants.
C'étaient des prêtres séculiers qui n'étaient liés que par une
dépendance libre et volontaire, et dont Bossuet a dit: «C'est une
congrégation à laquelle le fondateur n'a voulu donner d'autre esprit
que l'esprit même de l'Église, d'autres règles que les saints canons,
d'autres voeux que ceux du baptême et du sacerdoce, d'autres liens que
ceux de la charité.» Cette congrégation, adversaire ferme et modérée
de la compagnie de Jésus, a rendu les plus grands services à la
religion et aux lettres: elle comptait quatre-vingts maisons en
France, et de son sein sont sortis une foule d'hommes éminents,
Mallebranche, Massillon, Mascaron, Terrasson, Charles Lecointe,
Jacques Lelong, etc. Il faut leur ajouter quelques hommes de la
révolution, entre autres Fouché, duc d'Otrante. L'église de l'Oratoire
ne fut terminée qu'en 1745: on y voyait le mausolée du cardinal de
Bérulle, oeuvre magnifique de François Anguier. Cette institution si
regrettable a été emportée par la révolution; les bâtiments,
aujourd'hui détruits, ont longtemps renfermé les bureaux de la caisse
d'amortissement et de la caisse des dépôts et consignations; l'église,
après avoir servi à des assemblées politiques et littéraires jusqu'en
1802, est maintenant un temple protestant de la confession de Genève.
2º Le _Palais-Royal_, dont nous avons parlé.--En face de ce palais, la
rue Saint-Honoré est interrompue par une _place_ aujourd'hui
complétement transformée et reconstruite. Elle avait été primitivement
ouverte, par les ordres du cardinal de Richelieu, sur l'emplacement de
l'hôtel Sillery, et elle fut achevée sous le régent. Alors on éleva
sur cette place une fontaine, dite _Château-d'Eau_, dont les bâtiments
renfermaient un corps de garde qui fut vigoureusement défendu le (p.241)
24 février 1848 par les troupes royales. Sur cette même place, au coin
de la rue Saint-Honoré, était le _café de la Régence_, qui date de
1695 et qui, dans le XVIIIe siècle, était le rendez-vous des
écrivains, des artistes, des joueurs d'échecs; on sait qu'il était
fréquenté par Rousseau, Diderot, etc. Cette place, à laquelle
aboutissaient plusieurs rues qui ont disparu, est aujourd'hui ouverte
au midi sur la rue de Rivoli.
3º L'_église Saint-Roch_, fondée en 1578 sur l'emplacement d'une
antique chapelle de sainte Suzanne, dite de _Gaillon_, à cause du
hameau où elle était située. Elle fut réédifiée en 1643, sur les
dessins de Lemercier, et achevée en 1736. Son portail est l'oeuvre
très-médiocre de Jules Decotte. On trouve dans cette église, outre des
tableaux précieux, le tombeau de Nicolas Mesnager, «cet homme, dit
Piganiol, dont la mémoire doit être respectable à tous les bons
Français;» celui de Lenôtre, par Coysevox; ceux du maréchal d'Asfeld
et de Maupertuis, etc. On y a encore enterré le poète Regnier
Desmarets, les sculpteurs François et Michel Anguier, madame
Deshoulières, le grand Corneille. Enfin, l'on y a transporté les
mausolées de Mignard, du comte d'Harcourt, du maréchal de Créqui, du
cardinal Dubois, etc. Nous avons vu ailleurs que cette église a joué
un rôle capital dans la bataille du 13 vendémiaire. Aujourd'hui,
paroisse du deuxième arrondissement et fréquentée principalement par
la population riche, elle est devenue en quelque sorte une église
aristocratique et que recherche la mode. Elle est splendidement ornée;
ses chapelles de la Vierge, dont la coupole a été peinte par Pierre,
du Calvaire, décorée par Falconnet, de la Communion produisent un
effet théâtral; enfin, c'est la première qui ait adopté pour les
cérémonies du culte ces pompes mondaines, ces musiques brillantes,
enfin tout ce luxe sans gravité que le clergé parisien a mis en usage
et qui laisserait nos pères bien étonnés.
4º L'_église de l'Assomption_, qui appartenait à un couvent de (p.242)
femmes fondé en 1623 et dont les jardins et les bâtiments touchaient
le jardin des Tuileries. Une partie de ces bâtiments sert aujourd'hui
de caserne; sur l'emplacement des jardins on a prolongé la rue de
Luxembourg; quant à l'église, bâtie en 1676, elle a été jusqu'à
l'achèvement de la Madeleine, la paroisse du premier arrondissement,
et aujourd'hui en est une annexe; elle est de forme circulaire et
surmontée d'une coupole peinte par Lafosse.
La rue Saint-Honoré renfermait, avant la révolution, plusieurs autres
édifices remarquables:
1º L'_église Saint-Honoré_, dont nous avons parlé.
2º L'_hospice des Quinze-Vingts_, qui occupait l'espace compris entre
la place du Palais-Royal et la rue Saint-Nicaise. Il avait été fondé
par saint Louis. «Li benoiez rois, dit le confesseur de la reine
Marguerite, fist acheter une pièce de terre de lez Saint-Ennouré, où
il fist faire une grante mansion parceque les poures avugles
demorassent illecques perpetuelement jusques à trois cents; et ont
tous les ans, de la borse du roi, pour potages et pour autres choses,
rentes. En laquelle meson est une eglise que il fist fère en l'oneur
de saint Remy pour ce que les dits avugles oient ilecques le service
Dieu. Et plusieurs fois avint que li benoyez rois vint as jours de la
feste saint Remy, où les dits avugles fesoient chanter solempnement
l'office en l'eglise, les avugles presents entour le saint roy.»
L'église occupait l'emplacement de la rue de Rohan. Dans l'intérieur
de l'hospice se trouvait un enclos, un marché et de beaux bâtiments
qui servaient de refuge aux ouvriers sans maîtrise. En 1780, le
cardinal de Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier,
avait sous sa dépendance l'hospice des Quinze-Vingts, en sa qualité de
grand aumônier; il le transféra dans le faubourg Saint-Antoine et
vendit les bâtiments et les terrains, pour une somme de six millions,
à une compagnie financière qui ouvrit sur leur emplacement les (p.243)
rues de _Chartres_, de _Valois_, de _Rohan_, rues régulièrement
bâties, mais petites et étroites, que l'on a récemment détruites pour
achever le Louvre et la rue de Rivoli.
3º Le _couvent des Jacobins_ ou _Dominicains_, fondé en 1611 et dont
l'emplacement est occupé aujourd'hui par le _marché Saint-Honoré_. La
bibliothèque de ce couvent était très-vaste et renfermait vingt mille
volumes. L'église n'avait rien de remarquable que ses tableaux
précieux et les mausolées du maréchal de Créqui et du peintre Mignard,
oeuvres de Coysevox et de Lemoine. On ne sait pourquoi elle était sous
Louis XIV le rendez-vous des courtisans et des galants. «Là se trouve,
dit Bussy-Rabutin, la fine fleur de la chevalerie.» C'est dans la
bibliothèque et ensuite dans l'église de ce couvent que se tint le
fameux _club des Amis de la Constitution_ ou des _Jacobins_, qui
dirigea la révolution et domina la France pendant plus de quatre ans,
d'où sortirent les résolutions les plus énergiques, les plus
sanglantes, où furent concertées les insurrections du 10 août et du 31
mai, qui reçut les inspirations de Robespierre, partagea sa puissance
et tomba avec lui. Trois mois après sa mort, la salle des Jacobins,
assiégée par la _jeunesse dorée_, fut envahie, dévastée et fermée. Un
décret de la Convention (28 floréal an IV) ordonna la démolition de
tout le couvent et la construction sur son emplacement d'un marché qui
serait appelé du _Neuf-Thermidor_; mais cela ne fut exécuté qu'en
1810.
4º Le _couvent des Feuillants_, sur l'emplacement duquel a été ouverte
la rue de Castiglione. Ces religieux, dont la règle était
très-austère, furent appelés à Paris par Henri III en 1587. Leur
église, dont le portail avait été bâti en 1676 par François Mansard et
qui regardait la place Vendôme, renfermait, outre des peintures de
Vouet, les sépultures des maréchaux de Marillac, d'Harcourt,
d'Huxelles, de la famille Rostaing, etc. Leur enclos s'étendait
jusqu'au _Manége_ des Tuileries et à la terrasse qu'on appelle (p.244)
encore des _Feuillants_. On allait à ce Manége par un passage étroit
qui séparait les Feuillants de leurs voisins les Capucins, et qui a
été le témoin de scènes terribles pendant la révolution, puisque c'est
par ce passage que la foule arrivait à la salle où siégèrent les
Assemblées constituante et législative, ainsi que la Convention
nationale. Après la journée du Champ-de-Mars, les constitutionnels
s'étant divisés, ceux qui approuvaient la conduite de La Fayette et de
Bailly formèrent dans ce couvent, en opposition au club des Jacobins,
un club qui prit le nom de Feuillants, mais qui dura à peine quelques
mois, et le nom de Feuillants devint un titre de proscription pendant
la terreur. En 1793, on établit dans ce couvent l'administration de la
fabrication des fusils, et la salle même où avaient siégé les
assemblées nationales devint un dépôt d'armes. En 1796, la salle du
Manége redevint le lieu des séances du conseil des Cinq-Cents; la
maison des Feuillants continua à être un dépôt d'armes, et l'on mit
dans le jardin un parc d'artillerie. En 1804, ce couvent à été
détruit.
5º Le _couvent des Capucins_, fondé par Catherine de Médicis en 1576;
il était situé entre les couvents des Feuillants et de l'Assomption et
occupait l'emplacement des nº 351 à 369. C'était la plus considérable
maison de Capucins qui fût en France; elle renfermait cent cinquante
religieux. «Ces religieux, dit Jaillot, doivent la considération dont
ils jouissent à la régularité avec laquelle ils remplissent les
devoirs d'un état austère; ils s'adonnent principalement à l'étude des
langues grecque et hébraïque.» Leur église était belle et possédait un
Christ mourant de Lesueur; on y voyait le tombeau du cardinal-maréchal
de Joyeuse, lequel était mort capucin dans ce couvent, et celui du
père Joseph du Tremblay, le bras droit du cardinal de Richelieu. Les
bâtiments ont servi pendant la révolution à loger les archives
nationales. Sur l'emplacement des jardins qui touchaient le jardin des
Tuileries, on a ouvert les rues de Rivoli, Mont-Thabor, etc.
6º _Le couvent des Filles de la Conception_, fondé en 1635, et sur (p.245)
l'emplacement duquel on a ouvert la rue Duphot.
Parmi les nombreuses rues qui débouchent ou débouchaient dans la rue
Saint-Honoré, nous remarquons (outre celles que nous avons déjà
décrites dans le quartier du Palais-Royal):
1º Rue des _Bourdonnais_.--Elle tire son nom d'une famille parisienne
célèbre au XIIIe siècle. Au nº 11 était la maison des _Carneaux_, à
l'enseigne de la _Couronne d'or_. C'était un hôtel qui appartenait au
duc d'Orléans, frère du roi Jean, lequel le vendit à la famille de la
Trémoille, et il devint la maison seigneuriale de cette famille.
Reconstruit sous Louis XII, il fut habité par le chancelier Anne
Dubourg et le président de Bellièvre. Cet hôtel était en 1652 le lieu
d'assemblée des six corps de marchands, et c'est là que fut décidée la
reddition de Paris à Louis XIV. Il a été récemment détruit; mais sa
principale tourelle, chef-d'oeuvre de bon goût et d'élégance, a été
transportée au Palais des Beaux-Arts. La rue des Bourdonnais est,
depuis plus de trois siècles, célèbre par ses marchands de drap.
L'impasse des Bourdonnais était autrefois une voirie dite _marché aux
pourceaux_, _place aux chats_, _fosse aux chiens_, et où l'on
suppliciait les faux monnayeurs et les hérétiques.
2º Rue de la _Tonnellerie_.--Ce n'était, au XIIe siècle, qu'un chemin
habité par des Juifs, et où s'établirent, quand les Halles furent
construites, des marchands de futailles. On la nommait aussi rue des
_Grands-Piliers_. Sur la maison nº 3 se lit cette inscription: J.
BAPTISTE POQUELIN DE MOLIÈRE. CETTE MAISON A ÉTÉ BÂTIE SUR
L'EMPLACEMENT DE CELLE OU IL NAQUIT EN 1620. Cette inscription repose
sur une erreur longtemps accréditée: il est aujourd'hui parfaitement
démontré que Molière est né rue Saint-Honoré au coin de la rue des
Vieilles-Étuves.
3º Rue du _Roule_.--C'est une des voies les plus fréquentées de (p.246)
Paris, à cause de son prolongement par la rue des _Prouvaires_, qui
aboutit à l'église Saint-Eustache et aux Halles, et par la rue de la
_Monnaie_, qui aboutit au Pont-Neuf. Cette dernière rue a pris son nom
de l'hôtel des Monnaies, qui y fut établi depuis le XIIIe siècle
jusqu'en 1771: sur son emplacement ont été ouvertes les rues _Boucher_
et _Étienne_.
4º Rue de l'_Arbre-Sec_.--Elle doit son nom, comme la plupart des
anciennes rues, à une enseigne. La fontaine qui existe au coin de la
rue Saint-Honoré, bâtie sous François Ier, a été réédifiée en 1776 par
Soufflot. Près d'elle existait autrefois la _Croix du Trahoir_,
théâtre de nombreuses exécutions et de nombreuses émeutes. Le premier
jour des barricades de 1648, il y eut là un furieux combat entre les
bourgeois et les chevau-légers du maréchal de la Meilleraye, et dont
celui-ci ne se tira que par l'assistance du cardinal de Retz. Le
lendemain, quand le Parlement revint du Palais-Royal, où il n'avait pu
obtenir la liberté de Broussel, il fut arrêté à la barricade de la
Croix du Trahoir par une troupe furieuse que commandait un marchand de
fer nommé Raguenet. «Un garçon rôtisseur, raconte le cardinal de Retz,
mettant la hallebarde dans le ventre du premier président, lui dit:
Tourne, traître, et si tu ne veux être massacré, toi et les tiens,
ramène-nous Broussel ou le Mazarin en otage.» Mathieu Molé rallia les
magistrats qui s'enfuyaient, retourna au Palais-Royal et obtint la
liberté de Broussel.
La rue de l'Arbre-Sec est coupée par la rue des
_Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois_, qui tire son nom des fossés
creusés par les Normands autour de l'église Saint-Germain. Dans cette
rue était dans le XIVe siècle l'hôtel des comtes de Ponthieu. C'est là
que demeurait l'amiral de Coligny et qu'il fut assassiné[59]. Il
devint ensuite l'hôtel de Montbazon, et, dans le XVIIIe siècle, (p.247)
fut transformé en auberge: «La maison de l'amiral et ses dépendances
appartiennent aujourd'hui, disent les auteurs des _Hommes illustres de
la France_ (1747), à M. Pleurre de Romilly, maître des requêtes. Cet
hôtel ne forme maintenant qu'une auberge assez considérable qu'on
appel hôtel de Lizieux. Il n'y a presque rien de changé dans
l'extérieur ni même dans l'intérieur du principal corps de logis. La
grandeur et la hauteur des pièces annoncent que ç'a été autrefois la
demeure d'un grand seigneur. La chambre où couchait l'amiral est
occupée aujourd'hui par M. Vanloo, de l'Académie royale de peinture.»
Dans cette maison est née l'actrice Sophie Arnould, en 1744, et c'est
là qu'elle fut enlevée par le comte de Lauraguais.
[Note 59: La partie de la rue des Fossés comprise entre les
rues de la Monnaie et de l'Arbre-Sec et qui aujourd'hui est
absorbée dans la rue de Rivoli, s'appelait alors Béthizy.]
5º Rue d'_Orléans_.--Elle tire son nom de l'hôtel de Bohême ou
d'Orléans, vers lequel elle conduisait. Dans cette rue étaient, au
XVIIe siècle, les plus fameuses _estuves_ de Paris, tenues par un
nommé Prudhomme, et qui ont joué un rôle très-important dans les
troubles de la Fronde: elles ont vu dans leurs réduits secrets le
prince de Condé, le duc de Beaufort, le cardinal de Retz; elles ont
été le théâtre de rendez-vous galants, de conspirations politiques, de
rassemblements d'hommes de guerre, etc. On y trouvait aussi l'hôtel
d'Aligre ou de Vertamont, qui avait été bâti sous Henri II: il
appartint successivement à Diane de Poitiers, à Robert de la Mark, duc
de Bouillon, au vicomte de Puysieux, à Achille de Harlay, au président
de Vertamont, etc. Au nº 10 de cette rue a demeuré le girondin Valazé.
6º Rue des _Poulies et place du Louvre_.--Dans cette rue, aujourd'hui
presque entièrement reconstruite, était l'hôtel d'Alençon, bâti en
1250 par Alphonse, comte de Poitiers, frère de saint Louis, et qui fut
possédé par le comte d'Alençon, fils de ce même roi. Après lui, il eut
pour possesseurs Enguerrand de Marigny, Charles de Valois, le marquis
de Villeroy, Henri III, le duc de Retz, la duchesse de Longueville.
C'est là que fut conduit Ravaillac après l'assassinat de Henri IV.
(p.248) Il devint en 1709 l'hôtel du marquis d'Antin et fut détruit
pour former les hôtels de Conti et d'Aumont, lesquels ont été démolis
lorsque fut ouverte la _place du Louvre_.