alors à la rue de Gaillon; elle renfermait de grands hôtels, dont les
jardins se prolongeaient jusqu'au boulevard des Italiens: hôtel de
_Grammont_, détruit en 1726 pour ouvrir la rue de même nom; hôtel de
_Gesvres_, habité par une famille qui a donné à Paris presque tous ses
gouverneurs; hôtel _Desmarets_, où est mort le fameux contrôleur
général; hôtel de _Lorges_, bâti par le fermier général Frémont et
vendu par le maréchal de Lorges à la princesse de Conti, fille de la
Vallière: sur son emplacement a été ouverte la rue La Michodière;
enfin l'hôtel d'_Antin_ ou de _Richelieu_. Ce dernier avait été bâti
en 1707 par le financier Lacour-Deschiens; il fut acheté en 1713 par
le duc d'Antin, fils de madame de Montespan, et devint en 1737 la
propriété du duc de Richelieu, si renommé par sa dépravation, ses
basses complaisances pour Louis XV et les éloges de Voltaire. Ce
seigneur y fit faire de grands embellissements et construire, avec le
produit de ses pillages dans le Hanovre, un pavillon qui existe encore
sur le boulevard, au coin de la rue Louis-le-Grand; il y mourut en
1788, âgé de 92 ans. Cet hôtel, où, pendant la révolution, on donna
des fêtes publiques, fut vendu sous le Directoire; sur l'emplacement
des jardins on ouvrit les rues de Hanovre et de Port-Mahon, qui
rappellent les campagnes du duc de Richelieu; la maison devint la
propriété d'une compagnie financière et a été récemment détruite pour
prolonger la rue d'Antin.
Dans la rue Neuve-Saint-Augustin a demeuré et est mort en 1692
Tallemant des Réaux, l'auteur des historiettes sur les règnes de Louis
XIII et de Louis XIV. Au nº 55 est mort en 1824 Girodet.
2º Rue _Ménars_, ouverte sur l'emplacement de l'hôtel du président de
Ménars. Dans cette rue a demeuré Anacharsis Clootz, «l'orateur du (p.224)
genre humain, l'ennemi personnel de Jésus-Christ, qui, en s'en allant
à l'échafaud, mourait de peur que ses complices ne crussent en Dieu,
et leur prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir[56].»
[Note 56: Riouffe, _Mém. sur les prisons_, p. 69.]
3º Rue _Feydeau_.--Dans cette rue, qui tire son nom d'une famille de
magistrats, était un théâtre construit en 1791 pour une troupe de
chanteurs italiens, auxquels succédèrent en 1797 les acteurs de
l'Opéra-Comique. Ceux-ci y attirèrent la foule sous l'Empire et la
Restauration jusqu'en 1826, où la salle fut détruite pour ouvrir une
partie de la rue et de la place de la Bourse.
IV.
LA BUTTE SAINT-ROCH, LES RUES SAINTE-ANNE ET DE GRAMMONT
La butte des Moulins ou Saint-Roch, formée par des dépôts
d'immondices, était jadis couverte de moulins et servait de marché aux
pourceaux; c'était aussi là qu'on _bouillait_ les faux monnayeurs.
Elle a joué un grand rôle dans les siéges de Paris, car de là on
dominait la porte Saint-Honoré et l'on pouvait observer le Louvre.
C'est par là que Jeanne d'Arc attaqua la ville: «Vint le roy Charles
VII, dit une chronique, aux champs vers la porte Saint-Honoré, sur une
manière de butte ou montagne qu'on nommoit le Marché aux pourceaux, et
y fit dresser plusieurs canons et couleuvrines. Jehanne la Pucelle dit
qu'elle vouloit assaillir la ville;... avec une lance elle sonda
l'eau; quoi faisant elle eut, d'un trait d'arbalète, les deux cuisses
percées.» On commença à bâtir sur cette butte sous Charles IX, mais
les travaux furent interrompus pendant les guerres civiles. Ils furent
repris sous Louis XIII: on abaissa la butte de moitié et l'on traça
douze rues; mais les moulins subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe (p.225)
siècle, et, sous la Régence, il y avait encore de grands espaces
vides. On sait quel rôle a joué la butte Saint-Roch au 13 vendémiaire.
La rue _Sainte-Anne_ était autrefois une ruelle infecte de la butte
des Moulins et qu'on appelait la rue au Sang ou de la Basse-Voirie:
elle fut bâtie en 1633 et prit le nom de la reine Anne d'Autriche. La
portion comprise entre les rues Neuve-des-Petits-Champs et
Neuve-Saint-Augustin s'est appelée pendant quelque temps de _Lionne_,
à cause de l'hôtel de ce grand ministre, dont nous avons déjà parlé.
En 1792, on lui donna le nom d'_Helvétius_, cet écrivain étant né dans
cette rue en 1715, et elle garda ce nom jusqu'en 1814. Au coin de la
rue des Petits-Champs était un hôtel bâti par Lulli et qui porte
encore les attributs de la musique; il fut habité par madame Dubarry
pendant la révolution, et c'est là qu'elle fut arrêtée pour être
conduite à l'échafaud. Au n° 63 était la communauté des
Nouvelles-Catholiques, fondée en 1672 dans une maison qui avait été
donnée par Turenne. La rue Sainte-Anne se prolonge jusqu'au boulevard
des Italiens sous le nom de rue de _Grammont_, laquelle date de 1726.
V.
LA PLACE VENDÔME ET LA RUE DE LA PAIX.
La _place Vendôme_ occupe l'emplacement de l'hôtel Vendôme et du
couvent des Capucines. L'hôtel Vendôme avait été construit en 1562 par
le duc de Retz; Charles IX vint quelquefois y séjourner; il passa en
1603 à la duchesse de Mercoeur et ensuite au duc de Vendôme, bâtard de
Henri IV. Il avait près de dix-huit arpents d'étendue et occupait une
grande partie des terrains compris entre la butte des Moulins et les
rues Saint-Honoré et des Petits-Champs. C'est près du mur de cet
hôtel, dans cette dernière rue, qu'eut lieu, en 1652, le duel (p.226)
entre les ducs de Beaufort et de Nemours, où celui-ci fut tué. En
1604, la veuve de Henri III et la duchesse de Mercoeur firent
construire, sur la partie de cet hôtel voisine de la rue Saint-Honoré,
un couvent de Capucines, qui occupait la moitié de la place actuelle.
En 1686, Louvois fit acheter et démolir l'hôtel Vendôme, ainsi que le
couvent des Capucines, et sur leurs terrains on commença de bâtir,
d'après les dessins de Hardouin Mansard, une place à la gloire de
Louis XIV. Les monuments magnifiquement uniformes qui devaient décorer
cette place étaient destinés à loger les académies, la bibliothèque du
roi, etc. De plus, à la hauteur de la rue Neuve-des-Petits-Champs et
de la rue Neuve-des-Capucines (celle-ci ne fut ouverte qu'en 1700), on
construisit pour les Capucines un nouveau couvent, dont l'église fut
placée au point de vue et dans l'axe de la place, c'est-à-dire sur
l'emplacement actuel de la rue de la Paix, entre les anciens bâtiments
du timbre et de la caserne des pompiers, qui sont des débris de ce
couvent. Les constructions de la place Louis-le-Grand se trouvèrent
suspendues en 1691, à la mort de Louvois, et elles furent vendues à la
ville de Paris à la charge de les achever: mais elles ne furent
terminées qu'en 1720 par les soins de Law et des autres financiers de
l'époque, qui s'y firent bâtir de belles habitations. La place avait
été, en 1699, décorée d'une statue en bronze du grand roi, fondue par
Keller d'après Girardon, haute, avec son piédestal, de cinquante-deux
pieds, et qui fut inaugurée avec des cérémonies si pompeuses que Louis
XIV en fut mécontent. Cette place a été pendant près d'un siècle le
théâtre d'une foire, dite de Saint-Ovide, à cause des reliques d'un
saint que possédait l'église des Capucines. Elle a été aussi, pendant
quelques mois, le rendez-vous des agioteurs de la banque de Law, après
qu'ils eurent été expulsés de la rue Quincampoix. Le 20 juin 1792, le
directoire du département de Paris, pour célébrer l'anniversaire (p.227)
du serment du jeu de paume, y fit brûler six cents volumes in-folio des
titres de noblesse et des archives de l'ordre du Saint-Esprit, «en
présence, dit le procès-verbal, du peuple debout et de Louis XIV à
cheval.» Le 11 août suivant, la statue du grand roi fut renversée, et
la place prit le nom _des Piques_. Le 24 janvier 1793, on y célébra
les funérailles de Lepelletier de Saint-Fargeau, dont le lit de mort
fut placé sur le piédestal de la statue détruite. Le 19 février 1796,
on y brisa et brûla solennellement tous les instruments qui avaient
servi à la fabrication des assignats. En 1806, on éleva, en mémoire de
la campagne que termina _le coup de tonnerre d'Austerlitz_, une
colonne en bronze, oeuvre de Lepère et Gondoin, que surmontait une
statue de Napoléon costumé en empereur romain, et qui avait été fondue
par Lemot, sur les dessins de Chaudet. Cette colonne a soixante et
onze mètres de hauteur et se trouve entourée d'un ruban en bas-relief
qui représente la campagne de 1805, d'après les dessins de Bergeret.
Elle a coûté 1 million 200,000 francs, non compris le bronze, qui fut
fourni par les vaincus. C'est un des monuments les plus populaires de
Paris, et il produit un effet magique par la belle place où il est
situé et la belle rue qui y conduit. Le 6 avril 1814, les royalistes
voulurent célébrer l'entrée des étrangers à Paris en renversant la
statue de Napoléon: ils y attachèrent des cordes, et, à l'aide de
chevaux, essayèrent de la renverser; leurs efforts ayant été inutiles,
ils contraignirent les artistes qui l'avaient faite à la détacher de
son glorieux piédestal, et elle rentra dans l'atelier du fondeur. A sa
place l'on mit un drapeau blanc, auquel on a substitué en 1833 une
nouvelle statue de Napoléon portant son costume populaire.
Sur la place Vendôme se trouvent: au n° 7, l'état-major de la place de
Paris; au n° 9, l'état-major de la première division militaire; aux n°
11 et 13, le ministère de la justice, occupé jadis par le chancelier
de France; en 1793, c'était le siége de l'administration civile, (p.228)
police et tribunaux, et sous le Consulat l'hôtel du préfet de Paris.
Cet hôtel avait été bâti par les financiers Bourvalais et Villemarec,
et il fut confisqué sur eux dans la taxe des traitants, au
commencement de la Régence. «On a pris la maison de Bourvalais, dit
Dangeau, en 1717, pour en faire la maison des chanceliers.»
La rue de la _Paix_ a été ouverte sur l'emplacement du vaste couvent
des Capucines. Ces religieuses, appelées aussi Filles de la Passion,
se livraient aux plus grandes austérités; elles ne vivaient que
d'aumônes, n'usaient jamais de viandes, marchaient pieds nus et
allaient aux processions en portant une couronne d'épines sur la tête.
C'était dans l'église de ces innocentes et sévères recluses que madame
de Pompadour avait fait construire le tombeau où elle fut inhumée en
1764. On y trouvait aussi, dans des chapelles magnifiques, ceux de la
veuve de Henri III, de la duchesse de Mercoeur, du maréchal de Créqui,
du ministre Louvois et de son fils Barbezieux, etc. En 1790, les
bâtiments du couvent furent consacrés à la fabrication des assignats;
l'église fut odieusement transformée en un théâtre de fantasmagorie;
enfin, les jardins, qui s'étendaient jusqu'au boulevard des Capucines,
devinrent une promenade publique avec danseurs de corde, un panorama
et un cirque, où, en 1802, les Franconi commencèrent leur fortune. En
1806, Napoléon mit fin à ces dégradations en faisant ouvrir la rue
magnifique qui a porté son nom jusqu'en 1814, et qui, depuis cette
époque, s'appelle rue de la Paix.
La rue de la Paix aboutit au _boulevard des Capucines_. Ce boulevard,
qui est, comme celui des Italiens, la base de la Chaussée-d'Antin, est
moins fréquenté et moins commerçant, malgré ses belles maisons et ses
riches habitants. Le côté du midi, n'étant pas de plain-pied avec la
chaussée, s'appelle rue Basse-du-Rempart: au n° 6 est morte l'actrice
Raucourt en 1815; au n° 40 a demeuré Hérault de Séchelles, avocat (p.229)
général au Parlement de Paris, président de la Convention au 31 mai,
qui périt sur l'échafaud avec Danton; dans le passage Sandrié a logé,
en 1841, Manuel Godoï, prince de la Paix, tombé alors dans
l'indigence; au n° 68 demeurait, dans une maison qui a été démolie en
1843, la Duthé, maîtresse du comte d'Artois et courtisée par la foule
des talons rouges et des financiers de l'époque; enfin, au coin de la
rue Caumartin, dans une maison qui porte encore sur sa face les
attributs de l'Opéra, a demeuré la danseuse Guimard avant d'aller
occuper dans la Chaussée-d'Antin un hôtel dont nous parlerons.
On trouvait encore, il y a quelques années, au coin du boulevard et de
la rue des Capucines, le _ministère des affaires étrangères_. L'hôtel
qu'il occupait était l'ancien hôtel Bertin, qui fut embelli par le
fermier général Reuilly et connu sous le nom d'hôtel de la Colonnade.
Il fut habité sous l'Empire par Berthier et prit le nom d'hôtel de
Wagram; il devint en 1816 le ministère des affaires étrangères et a vu
passer bien des hommes d'État remarquables, bien des ministres
éminents: est-ce leur faute ou celle de l'époque si, des actes
diplomatiques qui sont sortis de cet hôtel, l'histoire en enregistrera
un si petit nombre qui aient réellement servi à la gloire de la
France? C'est devant cet hôtel que, le 23 février 1848, a éclaté la
catastrophe qui renversa la monarchie constitutionnelle et amena la
République. Cet hôtel est aujourd'hui détruit et remplacé par de
belles maisons particulières.
L'hôtel qui attenait au ministère des affaires étrangères, et qui
occupait le n° 16 de la rue des Capucines, était l'ancien hôtel des
lieutenants généraux de police. Il devint en 1790 l'hôtel du maire de
Paris et fut habité par Bailly, Pétion, Pache, etc.; en 1795, après le
13 vendémiaire, on y logea le général en chef de l'armée de
l'intérieur, Bonaparte; enfin il devint l'hôtel des archives des
affaires étrangères. Il est aujourd'hui détruit.
VI. (p.230)
LA RUE ROYALE ET L'ÉGLISE DE LA MADELEINE.
La rue Royale a été ouverte en 1757 sur l'emplacement des anciens
remparts et de l'ancienne porte Saint-Honoré, et, comme elle a été
construite en même temps que la place de la Concorde (place Louis XV),
elle participe à son ordonnance. Au nº 6, est morte à cinquante-deux
ans, en 1817, une femme dont la renommée a excité la jalousie de
Napoléon, Mme de Staël; au nº 13 est mort en 1817 un homme qui a
régenté la littérature sous l'Empire, Suard.
Cette rue aboutit au _boulevard de la Madeleine_, qui a la même
physionomie que le boulevard des Capucines et à l'extrémité duquel se
trouve l'église de même nom. Cette église fut projetée en même temps
que la place Louis XV, mais ne fut commencée qu'en 1764, sur un plan
gigantesque dû à Constant d'Ivry. La révolution arriva quand les
colonnes étaient à peine sorties de terre, et elles restèrent dans cet
état jusqu'en 1806, où Napoléon ordonna de faire de l'église projetée
un temple de la Gloire, dédié aux soldats de la grande armée; monument
aussi froid qu'inutile, où, à certains jours, on aurait récréé nos
braves avec le chant d'un hymne et la lecture d'un discours. Les
constructions recommencèrent, d'après les plans de Vignon; mais les
colonnes étaient seules élevées quand la Restauration arriva et rendit
le monument au culte catholique. Cependant les travaux marchèrent
lentement; 1830 survint, et la Madeleine fut menacée d'une
métamorphose nouvelle, mais elle en fut quitte pour la peur de
redevenir le temple d'une idéalité; achevée comme église sous la
direction de Huvé, elle fut inaugurée en 1842. La Madeleine est la
plus belle imitation de l'art antique qui ait été faite dans les temps
modernes. Sa masse est imposante, sa façade grandiose, son fronton, dû
au ciseau de Lemaire, plein de dignité, sa colonnade remplie de (p.231)
charme et de grandeur; mais c'est un monument qui n'est approprié ni à
notre culte, ni à nos moeurs, ni à notre siècle: c'est toujours le
Parthénon avec l'éternel fronton triangulaire, la masse carrée, la
quadruple colonnade; et tout cela demande pour être beau, un air
limpide, un ciel bleu, un soleil éclatant, du jour à pleins flots.
Quant à l'intérieur, c'est une décoration d'Opéra attrayante et
pompeuse, mais nullement chrétienne; la religion de nos pères est mal
à l'aise au milieu de ces dorures, de ces velours, de ces peintures,
qui font un si étrange contraste avec ses graves mystères et ses
austères splendeurs, et elle céderait tous les colifichets païens que
l'art moderne y a entassés pour un pauvre clocher de village que nos
Pierre de Montreuil n'ont pas songé à lui donner.
CHAPITRE IX.
LE QUARTIER DE LA CHAUSSÉE-D'ANTIN.
Auprès de l'hôtel d'_Antin_ ou de Richelieu, que nous venons de
décrire, se trouvait sur le boulevard une porte de la ville appelée du
nom de ce quartier _porte Gaillon_. A la place de cette porte,
c'est-à-dire en face de la rue actuelle de Louis-le-Grand, s'ouvre une
belle rue qui est l'artère principale du quartier de la
Chaussée-d'Antin. Cette rue, dite de la _Chaussée-d'Antin_, se
prolonge par la rue de _Clichy_ jusqu'au mur d'enceinte, et elle est
coupée à angle droit par la rue _Saint-Lazare_. En décrivant la croix
formée par les rues de la Chaussée-d'Antin et Saint-Lazare avec celles
qui débouchent dans ces deux rues, nous aurons décrit tout le vaste
quartier qui s'interpose entre le faubourg Montmartre et le faubourg
Saint-Honoré. Ce quartier sorti de terre depuis soixante ans, doit son
origine, non, comme les quartiers du vieux Paris, à quelque saint
patron, à quelque autel révéré, mais aux _petites maisons_ des (p.232)
grands seigneurs, aux hôtels bâtis par eux pour des filles de théâtre,
aux vastes jardins plantés par des turcarets et des maltôtiers. Il
s'agrandit sans cesse; les larges rues, les belles maisons s'y
ouvrent, s'y élèvent comme par enchantement; il est devenu le séjour
du beau monde, de la mode, de la finance, du plaisir; enfin il menace
d'envoyer Paris, par les Batignolles, joindre la Seine entre Neuilly
et Clichy.
§ Ier.
Les rues de la Chaussée-d'Antin et de Clichy.
Il y a quatre-vingts ans à peine que tout l'espace compris entre la
Ville-l'Évêque et le faubourg Montmartre était occupé par des champs
cultivés, plantés d'arbres fruitiers, bordés de haies vives, ayant à
peine quelques maisons parmi lesquelles la _ferme des Mathurins_ (rue
de la Ferme), _la ferme de l'Hôtel-Dieu_ (rue Saint-Lazare, en face de
la rue de Clichy), la _tour des Dames_, moulin appartenant aux
religieuses de Montmartre, _la ferme Chantrelle_ (rue Chantereine), la
_Grange-Batelière_, etc. Cet espace était traversé par un chemin (rue
Saint-Lazare), bordé de cabarets, de maisons rustiques, de jardins,
lesquels formaient le hameau des _Porcherons_. Il tirait son nom d'un
château dit aussi château du _Coq_, situé rue Saint-Lazare, près de la
ferme de l'Hôtel-Dieu, et qui avait été bâti par Jean Bureau, grand
maître de l'artillerie sous Charles VII. On en voyait encore, il y a
quelques jours à peine, quelques restes et une porte ornée de
sculptures au nº 99. La rue de Clichy s'appelait, à cause de ce
château, le _chemin du Coq_. On allait aux Porcherons par un chemin
tortueux et bordé d'un égout découvert, lequel partait du boulevard et
portait plusieurs noms: _chaussée des Porcherons_, _chaussée de la
ferme de l'Hôtel-Dieu_, _chaussée de la Porte-Gaillon_, _chemin de la
Grande-Pinte_, enfin _chaussée d'Antin_, à cause de l'hôtel (p.233)
d'Antin ou Richelieu. Ce dernier nom lui est resté, et il a été donné
à tout le quartier, quand les Porcherons sont devenus le chef-lieu de
la richesse, du luxe et des arts. En 1720, le chemin fut redressé,
nivelé, et son égout fut couvert; en 1760, on commença à y bâtir de
beaux hôtels; en 1790, la rue de la Chaussée-d'Antin prit le nom de
_Mirabeau_, ce grand orateur étant mort dans cette rue, au nº 42: on y
grava, sur une plaque de marbre noir, ces vers de Chénier:
L'âme de Mirabeau s'exhala dans ces lieux.
Hommes libres, pleurez! tyrans, baissez les yeux!
Quand la trahison de Mirabeau eut été dévoilée, la rue perdit son nom
et prit celui du premier département conquis par la République, le
_Mont-Blanc_. En 1814, les émigrés crurent retrouver les jours de leur
jeunesse en rendant au chemin des Porcherons son ancien nom. Il faut
louer 1830 et 1848 de ne pas lui en avoir donné d'autre, car la rue
qui est aujourd'hui presque exclusivement occupée par des hommes
d'argent et des faiseurs d'affaires, n'a pas manqué d'hôtes illustres
pour la baptiser. Ainsi, Grimm a demeuré au nº 3, Necker a habité le
nº 7, qui devint ensuite l'hôtel de Mme Récamier; c'est là que cette
femme célèbre attira toutes les illustrations du temps du Directoire
et du Consulat, et fut l'objet des adulations, des adorations les plus
étranges. Cet hôtel fut vendu sous l'Empire, et, après avoir eu de
nombreux propriétaires, il devint en 1830 le séjour de l'ambassade de
Belgique. Au nº 9 était l'hôtel de la danseuse Guimard, bâti avec
l'argent du prince de Soubise, et qu'on appelait le temple de
Terpsichore. Il y avait dans cet hôtel une salle de spectacle, pour
laquelle Collé et Carmontel firent des pièces grivoises, qui avait
pour acteurs la danseuse et des grands seigneurs, pour spectateurs des
courtisans, des abbés de cour, etc. Cette maison, qui fut le théâtre
de fêtes licencieuses, d'orgies dignes de l'antiquité, de plaisirs (p.234)
qui furent si promptement, si cruellement expiés, fut vendue en 1786
et devint en 1796 la propriété du banquier Perregaux: elle a été
démolie dernièrement et remplacée par un immense magasin de
nouveautés. Au nº 36 est mort, en 1821, Fontanes, ce grand maître de
l'Université qui a tant adulé la fortune impériale. Joséphine
Beauharnais, avant son mariage avec Bonaparte, demeurait au nº 62,
dans la maison habitée ensuite par le général Foy et où ce grand
orateur est mort en 1825. A la place de la cité d'Antin était l'hôtel
de Mme Montesson, épouse de Philippe IV, duc d'Orléans, et dans lequel
elle mourut en 1806; il communiquait avec un autre hôtel situé rue de
Provence, où demeurait ce prince, et dans lequel était une salle de
spectacle où il jouait la comédie. L'hôtel Montesson appartint ensuite
au banquier Ouvrard, au receveur général Pierlot, etc. C'est là qu'en
1810 était l'ambassade d'Autriche et que fut donné le bal où périt la
princesse Schwartzemberg avec une foule d'autres personnes. Enfin, la
maison qui fait le coin oriental de la rue Saint-Lazare était l'hôtel
du cardinal Fesch.
La rue de _Clichy_ était encore, au milieu du XVIIIe siècle, un chemin
qui conduisait des Porcherons à Clichy. Quelques petites maisons y
furent bâties alors par les grands seigneurs qui allaient faire
débauche aux Porcherons; l'une d'elles appartenait au maréchal de
Richelieu et a servi d'hôtel d'abord à madame Hamelin, ensuite à la
duchesse de Vicence; on a ouvert sur son emplacement la rue _Moncey_.
Une autre, construite avec un luxe royal par le financier La Bouxière,
devint le jardin du Petit-Tivoli, détruit récemment et sur
l'emplacement duquel ont été construites quatre rues nouvelles. La
caserne qui est à l'entrée de cette rue servait de dépôt au régiment
des gardes françaises, et elle avait ainsi pour voisin le cabaret de
Ramponeau; c'est de là que ces soldats sortirent le 13 juillet 1789,
brisant les grilles, renversant devant eux les dragons de Lambesc, (p.235)
et marchèrent au pas de charge sur la place Louis XV, où ils se mirent
à l'avant-garde du peuple contre les troupes royales.
Aujourd'hui, la rue de Clichy n'a rien de remarquable que la _prison
pour dettes_ et une église nouvelle dédiée à _la Trinité_. La barrière
qui la termine devint célèbre en 1814 par le dévouement de la garde
nationale, commandée par le maréchal Moncey. Elle conduit à une
commune qui, par les moeurs de ses habitants et l'élégance un peu
mensongère de ses maisons, prétend être la continuation ou le faubourg
de la Chaussée-d'Antin: ce sont _les Batignolles_, qui n'avaient que
trois à quatre maisons en 1814 et qui comptent aujourd'hui vingt-neuf
mille habitants.
Près de la barrière de Clichy est le _cimetière Montmartre_ ou _du
Nord_, qui, malgré son voisinage des quartiers riches, ne contient
qu'un petit nombre de tombes illustres.
De toutes les rues qui aboutissent rue de la Chaussée-d'Antin, nous ne
remarquons que la rue de _Provence_, qui a été construite en 1776 sur
le grand égout formé par l'ancien ruisseau de Ménilmontant. Elle
présente à peu près le même caractère, le même aspect que la rue de la
Chaussée-d'Antin, et communique par la rue Lepelletier à l'Opéra.
L'_Opéra_, dont le premier privilége date de 1669[57], a d'abord été
placé dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Il fut transporté par
Lulli, en 1673, au grand théâtre du Palais-Royal, dont nous avons
parlé précédemment, et, après l'incendie de ce théâtre en 1781, dans
la salle provisoire de la porte Saint-Martin; il y resta jusqu'en
1794, où il passa rue Richelieu, et, après la mort du duc de (p.236)
Berry, en 1820, il alla occuper la salle actuelle qui a été bâtie sur
les jardins du président Pinon.