entièrement l'aile droite et principalement la galerie de Mansard et
de Coypel; à la place du jardin des Princes on construisit une salle
de spectacle dite d'abord des _Variétés amusantes_, qui devint le
théâtre de la _Liberté_ en 1791, le théâtre de la _République_ en
1793, enfin où fut transféré en 1799 le _Théâtre-Français_, qui y est
resté; on sait quels jours de gloire et de splendeur il y a trouvés
avec Talma, Mars, Georges, Duchesnois, et récemment avec Mlle Rachel.
Au coin des rue Beaujolais et Montpensier, dans les nouvelles galeries
du Palais-Royal, on construisit le théâtre Beaujolais pour un
spectacle de marionnettes destiné à amuser les fils du duc d'Orléans.
Ce théâtre fut vendu en 1787 à une entrepreneuse de spectacles, Mlle
Montansier, qui le fit agrandir, et on y joua tragédies, comédies,
opéras. En 1793, il devint le théâtre à la mode, et fut, pendant dix
ans, moins pour ses pièces et ses acteurs que pour les exhibitions (p.211)
licencieuses et les conversations spirituelles de son foyer, le
rendez-vous des jolies femmes, des auteurs, des officiers, de tous les
gens de plaisir, même des hommes politiques, car la salle Montansier a
eu sa part des orgies du Directoire. En 1806, ce théâtre fut fermé à
la demande du Théâtre-Français, et l'on construisit pour ses acteurs,
sur le boulevard Montmartre, la salle actuelle des Variétés. Alors la
salle Montansier fut occupée successivement par des danseurs de corde,
des chiens savants, un café-spectacle, etc. Enfin, en 1831, elle fut
rouverte sous le nom de théâtre du Palais-Royal, et elle n'a pas cessé
d'attirer un public peu délicat par des pièces dignes de sa vie
passée.
Cependant le duc d'Orléans ne vit pas achever les transformations
qu'il avait commencées au Palais-Royal; on sait que, en 1789, le
jardin devint le centre de toutes les réunions politiques, le foyer de
toutes les agitations, enfin le _forum_ de la révolution; on sait que
là, à la voix de Camille Desmoulins, éclata l'insurrection du 12
juillet. Le 4 avril 1793, le duc d'Orléans fut arrêté dans son palais,
traduit le 6 novembre devant le tribunal révolutionnaire et condamné à
mort. La charrette qui le conduisait à l'échafaud s'arrêta sur la
place du Palais-Royal, et, pendant quelques minutes, le condamné
contempla sans émotion ce théâtre de sa grandeur, de ses plaisirs, de
ses ambitieux projets. Le palais fut alors réuni au domaine de l'État
et loué à des cafés, des restaurants, des banques de jeu, qui le
mutilèrent et le dégradèrent. Le Théâtre-Français, la cour des
Fontaines, plusieurs maisons des galeries furent vendus par les
créanciers du prince. Les galeries continuèrent à être le rendez-vous
des politiques, des agioteurs, des débauchés et principalement des
ennemis de la République; plusieurs fois pendant la terreur, elles
furent enveloppées et fouillés par les section armées, qui y firent de
nombreuses arrestations; plusieurs fois il fut question de les (p.212)
détruire ou de les convertir en casernes. La tribune de la Convention
retentissait chaque jour d'invectives contre «cet infâme repaire du
royalisme, ce lieu de prostitution et de brigandage, où la famine et
la contre-révolution s'opèrent, cette caverne de scélérats et de
conspirateurs, ce réceptacle de tout ce qu'il y a de plus impur, de
plus immoral, de plus royaliste dans tous les égouts de la
République.» En 1800, le palais fut délivré de ses locataires; on
installa à leur place le Tribunat, dans une salle construite à cet
effet, et qui a été ensuite convertie en chapelle. On y transporta
aussi en 1804 la Bourse et le Tribunal de commerce. Après la
suppression du Tribunat, le palais fut abandonné et ne reçut aucune
destination jusqu'en 1814, où il fut rendu à l'héritier de ses
premiers maîtres. Celui-ci y commença quelques restaurations, que la
révolution du 20 mars interrompit. Alors la famille d'Orléans retourna
dans l'exil, et, pendant les Cent-Jours, le palais fut occupé par
Lucien Bonaparte.
L'époque des deux invasions est l'époque la plus brillante des
galeries du Palais-Royal, qui devinrent alors plus que jamais une
sorte de Paris dans Paris, un centre de vie, de plaisirs, de luxe,
d'enivrements de tout genre. Toute l'Europe s'y précipita, et les
étrangers dépensèrent le butin de leurs conquêtes dans ses cafés, ses
mauvais lieux, ses maisons de jeu, ses boutiques. Nul plaisir n'était
bon, nul bijou n'avait de prix, nulle marchandise n'était à la mode,
s'ils ne sortaient du Palais-Royal. Parmi les lieux publics qui
acquirent alors une renommée historique, nous devons citer: 1º le café
Corazza, où, dit-on, se fit la conspiration thermidorienne; 2º le café
de Foy, plus ancien que les galeries, fréquenté spécialement par les
artistes, qui fut longtemps la scène où trôna Karle Vernet: c'est en
face de ce café que Camille Desmoulins fit son appel aux armes; 3º le
café Valois, plus ancien que les galeries, qui fut pendant la
révolution le rendez-vous des royalistes, des vendéens, des (p.213)
émigrés, rentrés et qui garda cette clientèle pendant la Restauration
(il n'existe plus); 4º le café Lemblin, fréquenté sous la Restauration
par les bonapartistes et qui n'existe plus; 5º le café de la Rotonde,
où se tenait la société du Caveau, dont nous avons déjà parlé; 6º le
café de Chartres, où les girondins et les montagnards entamèrent leurs
premières luttes: au-dessus de ce café demeurait Mlle Montansier, dont
le salon a réuni presque toutes les célébrités de la terreur, les
pourris de thermidor et du Directoire, principalement Barras, qui en
faisait les honneurs. Ce coin de Paris a eu sur les événements de
notre histoire, depuis 1793 jusqu'en 1799, une influence occulte
très-puissante: plus d'une conspiration y a été ourdie, plus d'une
révolution y a été préparée, plus d'une réputation politique en est
sortie: de là partaient la plupart des bandes muscadines qui faisaient
la chasse aux Jacobins. Mlle Montansier est morte dans cet appartement
en 1820, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
La grande vogue du Palais-Royal dura jusqu'en 1830. Le duc d'Orléans,
pendant cette période, avait entrepris de restaurer le palais de ses
pères, et il était parvenu, avec une dépense de 12 millions, à faire
un tout régulier et plein de grandeur de cet amas de constructions
disparates et inachevées. Les affreuses galeries de bois, avec leurs
boutiques de modistes et de libraires, leur population de prostituées,
leurs baraques de singes savants, avaient disparu et fait place à la
belle galerie d'Orléans; les marchands et leurs étalages étaient
contraints de rentrer dans leurs boutiques; les maisons de jeu et de
débauche avaient été fermées; enfin le Palais-Royal avait pris l'air
décent, régulier, magnifique qu'il a aujourd'hui. Ce fut alors qu'une
dynastie nouvelle en sortit à travers les barricades de Juillet. Nous
avons dit ailleurs le rôle que joua le Palais-Royal dans cette
révolution et pendant les années qui la suivirent. Le 1er octobre
1831, le nouveau roi quitta, pour aller occuper les Tuileries, (p.214)
cette belle résidence. Le 24 février 1848, le peuple l'envahit et la
dévasta avec une fureur sauvage: tableaux, meubles, glaces, bijoux,
tout fut jeté par les fenêtres, déchiré et brûlé. Le Palais-Royal,
aujourd'hui restauré, est la demeure du prince Jérôme Napoléon. Quant
aux galeries, depuis qu'elles ont été contraintes à être honnêtes et
dépouillées de leurs mauvais lieux, la vie et le commerce semblent
s'en éloigner. Paris s'en va sur les boulevards; mais qu'il faudra de
temps encore avant que ce magnifique bazar, cette belle promenade, ce
rendez-vous commun à tous les coins de la France, cesse d'être un
théâtre de plaisirs, de luxe, de civilisation!
§ II.
La rue Vivienne et la place de la Bourse.
La rue _Vivienne_ était jadis une voie romaine qui menait à
Saint-Denis et qui était bordée, selon l'usage des anciens, de
sépultures dont on a retrouvé de nombreux débris: parmi ces débris on
a découvert des cuirasses de femme, dont on n'a pu expliquer
l'origine; mais il n'en est pas moins constant que les modistes qui
peuplent aujourd'hui cette rue ont eu pour ancêtres des amazones. La
plus curieuse de ces antiquités est une urne carrée en marbre, dont la
face principale est ornée d'une guirlande de fleurs et de fruits,
laquelle entoure cette inscription si simple et si touchante:
AMPUDIÆ AMANDÆ.
VIXIT ANNIS XVII.
PITHUSA MATER FECIT[55].
[Note 55: A Ampudia Amanda. Elle a vécu dix-sept ans.
Pithusa, sa mère, a fait ce monument.]
Et voilà les premières _Parisiennes_ dont l'histoire ait conservé (p.215)
les noms: une jeune fille morte à dix-sept ans! une mère désolée!
Combien de fois, depuis quinze siècles, le drame que nous révèle ce
petit monument s'est-il renouvelé sur les bords de la Seine! que
d'Amandas moissonnées à la fleur de l'âge! que de Pithusas en pleurs!
Depuis les tombes primordiales de la rue Vivienne, que de couches
successives de sépulcres n'a-t-il pas fallu entasser pour former le
sol actuel de Paris!
La rue Vivienne resta une route à travers champs pendant tout le moyen
âge. Quelques maisons y furent construites dans le XVIe siècle, et elle
prit alors son nom de la famille _Vivien_, qui y possédait de grands
terrains; mais ce n'est qu'à l'époque où la construction du Palais-Royal
recula les remparts de Paris jusqu'aux boulevards actuels qu'elle
commença réellement à être habitée. Le cardinal Mazarin y fit construire
un immense et magnifique palais, qui occupait l'espace compris entre les
rues Neuve-des-Petits-Champs, Richelieu, Colbert et Vivienne, et il y
rassembla d'incroyables richesses, cinq cents tableaux des plus grands
peintres, quatre cents statues de marbre, de bronze, de porphyre, «tout
ce que la Grèce et l'ancienne Rome avaient eu de plus précieux,» une
bibliothèque de quarante mille volumes rares, etc. C'est dans la grande
galerie où étaient entassées ces richesses, qui lui valurent tant de
malédictions, que, dans les dernières années de sa vie, il se promenait
enveloppé dans sa robe de camelot, en disant: «Il faut quitter tout
cela!» A sa mort, ce palais fut partagé en deux hôtels, qui existent
encore. Le premier, qui garda le nom de _Mazarin_, avait son entrée
principale rue Neuve-des-Petits-Champs: il fut donné au duc de la
Meilleraye, époux d'une nièce du cardinal, et devint en 1719 l'hôtel de
la Compagnie des Indes. Quelques années après, on y établit la Bourse,
plus tard le contrôle général des finances, et enfin, pendant la
révolution, les bureaux du trésor public. Depuis que le ministère des
finances a été transféré rue de Rivoli, cet hôtel fait partie de (p.216)
la Bibliothèque impériale. Le deuxième hôtel, formé du palais Mazarin,
prit le nom de _Nevers_ et fut donné au marquis de Mancini; il devint
sous la Régence le siége de la banque de Law et avait alors sa
principale entrée rue Vivienne: il fut acheté par le régent en 1721 et
destiné à la bibliothèque du roi: nous en reparlerons.
En face du palais Mazarin étaient, dans la rue Vivienne, outre l'hôtel
Colbert, dont nous avons déjà parlé, deux autres hôtels appartenant au
frère et au neveu du grand ministre, Croissy et Torcy.
Sous la Régence, et grâce au contact de Law, de sa banque, de ses
actions, la rue Vivienne commença à être habitée par le commerce. Sur
la fin du règne de Louis XV, elle était devenue une rue alerte et
galante, pleine de colifichets et de jolies femmes, s'étant fait du
maniement des rubans et des dentelles l'industrie la plus active; elle
était aussi une des rues de la finance, des parvenus, des turcarets.
Aussi la révolution fut-elle vue d'un mauvais oeil dans cette rue
d'aristocrates en jupon ou à collet vert, et la section des
Filles-Saint-Thomas, dont elle était le centre, se signala par son
royalisme pendant toutes les journées révolutionnaires; c'est elle qui
défendit le trône au 10 août et les girondins au 31 mai, qui marcha
contre Robespierre au 9 thermidor, qui tira la Convention des mains
des faubourgs au 1er prairial, enfin qui fit le 13 vendémiaire.
Sous l'Empire, la rue Vivienne parvint à conquérir deux maisons de la
rue Neuve-des-Petits-Champs, qui lui barraient l'entrée du
Palais-Royal, et alors au moyen du triste et utile passage du Perron,
elle vit le mouvement et le commerce, concentrés jusque-là dans le
royal bazar, s'écouler chez elle. Sous la Restauration, elle perça
l'emplacement du couvent des Filles-Saint-Thomas, sur lequel l'on
élevait la Bourse, puis celui de l'hôtel Montmorency-Luxembourg, dans
la rue Saint-Marc, et elle s'en alla atteindre les boulevards dans (p.217)
leur partie la plus brillante et la plus active. Naître au
Palais-Royal, non loin du Théâtre-Français, toucher à la Bourse et au
Vaudeville, finir aux boulevards, près des Variétés, de
l'Opéra-Comique et de l'Opéra, c'est une destinée unique dans les
fastes des rues de Paris. Aussi la rue Vivienne, cette rue étroite,
bordée en partie de constructions mesquines, et qui ne prend d'air que
par le nord, est-elle connue jusqu'aux deux pôles: c'est la rue de la
mode, de la toilette, de l'élégance et du caprice féminins, la rue des
chapeaux, des rubans, des parures et de tous ces riens que l'industrie
parisienne sait transformer en trésors.
La _place de la Bourse_ a été ouverte sur l'emplacement du couvent des
_Filles Saint-Thomas_, lequel datait de 1652 et avait été fondé par
une princesse de Longueville. On sait qu'il fut le quartier général de
l'insurrection du 13 vendémiaire. A sa place s'élève le palais de la
_Bourse_, commencé en 1808 sur les dessins de Brongniart, achevé en
1826, et qui a coûté plus de huit millions. C'est un monument plus
imposant par sa masse que par son élégance, et dont l'utilité est fort
problématique: nos neveux auront peut-être peine à comprendre que,
pour un marché aux écus, aux actions, aux rentes, où se font des
transactions, la plupart aléatoires, la plupart réprouvées par la
morale et par la loi, d'où il est souvent sorti des inspirations, des
combinaisons fatales à l'honneur et aux libertés du pays, nous ayons
bâti pompeusement une sorte de Parthénon de soixante-dix mètres de
long sur quarante de large, avec colonnades, frises, statues, marbres,
peintures, etc. c'est un temple élevé au seul dieu qui nous reste, le
veau d'or.
Le palais de la Bourse renferme le _Tribunal de commerce_, qui juge
annuellement 35,000 affaires!
La place de la Bourse, vaste et magnifique, est bordée de belles (p.218)
constructions; on y remarque le théâtre du _Vaudeville_, dont la
salle, construite en 1827, a été successivement occupée par les
théâtres des Nouveautés et de l'Opéra-Comique.
III.
LA RUE RICHELIEU.
C'est au Palais-Cardinal que cette rue doit sa naissance et sa
fortune. Quand Richelieu eut fait démolir, pour construire son palais,
le mur de Paris jusqu'à la rue du Rempart, il fit transporter la porte
Saint-Honoré de cet endroit à la hauteur de la rue de la Concorde;
alors, sur l'emplacement de la porte détruite, fut commencée une rue
nouvelle, qui s'en alla d'abord jusqu'à la rue Feydeau, où fut placée
une nouvelle porte, et, un siècle après, jusqu'au rempart construit
par Louis XIII (boulevard des Italiens). Nous avons dit ailleurs que
Molière est mort rue Richelieu. Regnard avait une maison au bout de
cette rue, près du rempart, dans une partie de la ville encore
déserte: fils d'un riche traitant, homme de plaisir autant qu'homme de
lettres, il avait deviné les lieux que préfèrent aujourd'hui la
finance et la mode. Voici la description qu'il en a faite:
Au bout de cette rue où le grand cardinal....
................
S'élève une maison modeste, retirée,
Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.
L'oeil voit d'abord ce mont dont les antres profonds
Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,
Où de trente moulins les ailes étendues
M'apprennent chaque jour quel vent chasse les nues.
Le jardin est étroit, mais les yeux, satisfaits,
S'y promènent au loin sur de vastes marais.
C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,
Je vois naître à loisir l'oseille et la laitue, etc.
Les financiers marchaient déjà, à cette époque, de pair avec les (p.219)
princes: aussi la table exquise, les vins choisis de Regnard
attiraient-ils chez lui, au moins autant que son esprit, les personnes
les plus distinguées par leur rang et leur goût, le duc d'Enghien, le
prince de Conti, le président Lamoignon. L'aspect de ces lieux a bien
changé, et l'on chercherait vainement la trace de la petite maison de
Regnard au milieu de ces hautes maisons où pullulent les compagnies
financières et les tailleurs, de ces restaurants, de ces cafés, de ces
hôtels garnis, de ces boutiques pleines d'élégance et de luxe, de ce
pavé sillonné sans cesse par des milliers de voitures, enfin de toute
cette rue aussi riche que populeuse, qui est, comme la rue Vivienne,
un centre d'affaires et de plaisirs.
La rue Richelieu, pendant la révolution, fut appelée rue de la _Loi_;
une de ses maisons, l'hôtel Talaru (nº 60) devint une prison, la moins
rigoureuse de toutes celles de cette époque, et où le maître de l'hôtel,
avec plusieurs autres nobles, fut enfermé. Elle joua un rôle assez
important pendant cette époque, et c'est par elle que les bataillons du
13 vendémiaire marchèrent à l'attaque de la Convention. Après leur
défaite, les derniers boulets qu'ils lancèrent sur les vainqueurs
endommagèrent les colonnes du Théâtre-Français, qui en portent encore
les traces. Sous l'Empire et la Restauration, elle devint pour ainsi
dite la rue des théâtres, à cause du Théâtre-Français et de l'Opéra,
qu'elle possédait, des salles Feydeau et Favart, qui étaient sur ses
côtés. Elle avait encore un établissement d'un autre genre et qui a
augmenté sa célébrité: c'est la maison de jeu Frascati, ancien hôtel
Lecoulteux, qui fut dans toute sa vogue sous le Directoire et sous
l'Empire; ses jardins s'étendaient jusqu'aux boulevards et à la rue
Neuve-Vivienne.
Les édifices publics que renferme la rue Richelieu sont:
1º Le _Théâtre-Français_, dont nous avons parlé tout à l'heure et dont
nous résumons ici les pérégrinations à partir de Molière: à (p.220)
l'hôtel du Petit-Bourbon, de 1658 à 1660; au Palais-Royal, de 1660 à
1673; dans la rue Mazarine, de 1673 à 1688; dans la rue des
Fossés-Saint-Germain, de 1688 à 1770; aux Tuileries, de 1770 à 1782;
dans la salle de l'Odéon, de 1782 à 1799; dans la salle actuelle à
dater de cette dernière époque.
2º La fontaine _Molière_, élevée en 1844 en face de la maison où notre
grand comique est mort, le 17 février 1673, à l'âge de 51 ans. On
l'enterra la nuit, sans cérémonie, dans le cimetière Saint-Joseph, le
peuple menaçant de brûler la maison si l'on faisait des obsèques à ce
comédien qu'il ne connaissait pas. Cette fontaine est un joli monument
dû aux dessins de Visconti et qui est décoré de la statue en bronze de
Molière.
3º La _Bibliothèque impériale_.--Commencée par Charles V et composée
alors de 910 volumes, qui furent placés dans la tour du Louvre, elle
fut dispersée sous Charles VI et réduite sous Charles VII à 850
volumes; refaite sous Louis XI et composée alors de 1890 volumes, elle
fut transportée par Louis XII à Blois, et à Fontainebleau par François
Ier, qui l'enrichit de manuscrits grecs et orientaux. Elle revint à
Paris sous Henri IV, après s'être augmentée de la bibliothèque de
Catherine de Médicis, et fut placée d'abord au collége de Clermont
puis au couvent des Cordeliers. Sous Louis XIII, on la transféra rue
de la Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme; et alors fut rendue
l'ordonnance qui obligeait les libraires à déposer deux exemplaires
des ouvrages publiés par eux à la bibliothèque du roi: elle contenait
alors 11,000 imprimés et 6,000 manuscrits. Sous Louis XIV, elle fut
placée par Colbert dans les maisons voisines de son hôtel de la rue
Vivienne, rendue publique et augmentée des bibliothèques de Dupuy, de
Gaignères, de Baluze, de Loménie de Brienne, du comte de Béthune, de
Dufresne, de Fouquet, de nombreux manuscrits orientaux, d'estampes,
de médailles, d'antiquités; à la mort du grand ministre, elle (p.221)
comptait 70,000 volumes. En 1721, le régent la transporta dans son
local actuel, qui faisait partie, ainsi que nous venons de le dire, du
grand palais Mazarin. En 1770, elle était riche de 200,000 volumes; en
1792, après la suppression des bibliothèques des couvents, de plus de
600,000; aujourd'hui, le total de ses richesses est inconnu et s'élève
peut-être à un million de livres imprimés, à 80,000 manuscrits, à
1,500,000 estampes, à 100,000 médailles, outre une multitude
d'antiquités et d'objets précieux provenant des trésors de
Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, etc.
C'est l'établissement de ce genre le plus complet qui soit au monde;
mais il a été, jusqu'à ces dernières années, administré de telle
sorte, que le catalogue complet des ouvrages qu'il possède est à peine
entamé, que les caves et greniers sont encombrés de livres jetés
pêle-mêle, que les recherches sérieuses y sont à peu près impossibles,
les livres précieux étant inconnus aux employés, qui ne savent où ils
sont, et les manuscrits étant peu ou point communiqués; la partie des
estampes est seule mise dans un ordre régulier; quant aux médailles,
on en a laissé voler la moitié en 1831.
4° La _fontaine Richelieu_.--A la place qu'elle occupe était jadis
l'hôtel Louvois, dont la rue voisine prit le nom. En 1793,
mademoiselle de Montansier y fit construire un théâtre, appelé d'abord
de la Nation et des Arts, et qui fut occupé par l'Opéra depuis 1794
jusqu'en 1820. C'est là qu'a brillé cet essaim de zéphirs et de
nymphes qu'on appelait Grassari, Albert, Branchu, Vestris, Gardel,
Montessu, Bigottini; pieds légers, voix harmonieuses, charmes,
sourires, hélas! évanouis. C'est en allant à ce théâtre que le premier
consul faillit périr par la machine infernale; c'est en sortant de ce
théâtre que le duc de Berry fut assassiné le 13 février 1820, à la
porte de la rue Rameau: il y mourut le lendemain. En expiation de ce
crime, l'Opéra fut transporté dans la salle provisoire qu'il (p.222)
occupe aujourd'hui; on démolit l'édifice, et sur son emplacement l'on
construisit une _chapelle expiatoire_. Mais, en 1830, cette chapelle
fut détruite avant d'avoir été achevée, et à sa place l'on fit une
promenade qui est ornée d'une charmante fontaine élevée sur les
dessins de Visconti. L'un des côtés de cette promenade est occupé par
la rue Louvois, où se trouvait en 1792 (nº 6) le théâtre des Amis de
la Patrie; il fut fermé plusieurs fois, rouvert en 1801 sous la
direction de Picard, et occupé par le Théâtre-Italien en 1808; c'est
aujourd'hui une maison particulière.
La rue _Richelieu_ aboutit au _boulevard des Italiens_. Ce boulevard
est, comme la rue que nous venons de décrire, le centre du Paris
moderne, du Paris de l'élégance, du luxe et de la richesse; c'est
aussi la base du quartier de la Chaussée-d'Antin. Son nom lui vient
d'un théâtre qui a ses derrières sur le boulevard: ce théâtre fut
construit en 1783, sur l'emplacement de l'hôtel Choiseul, pour les
acteurs dits de la _Comédie-Italienne_, lesquels avaient été adjoints
depuis 1762 à ceux de l'_Opéra-Comique_; ils devaient y représenter
«des comédies françaises, des opéras bouffons, des pièces de chant,
soit à vaudevilles, soit à ariettes et parodies.» Ces acteurs y
jouèrent jusqu'en 1797; alors l'Opéra-Comique s'installa dans la salle
Feydeau et y resta jusqu'en 1826, où il alla dans la salle Ventadour,
rue Neuve-des-Petits-Champs; il quitta ce séjour en 1832 pour
s'installer dans la salle de la place de la Bourse, où il resta
jusqu'en 1840, et enfin il est retourné dans son ancien théâtre, qui,
depuis son départ, avait été occupé avec le plus brillant succès par
l'Opéra-Italien.
Les rues qui entourent ce théâtre portent des noms chers à
l'Opéra-Comique: ceux de _Marivaux_, _Favart_, _Grétry_. Au nº 1 de la
rue Grétry a demeuré Brissot; au nº 4 de la rue Favart a demeuré
Collot-d'Herbois, et c'est là qu'il faillit être assassiné par
Ladmiral.
Parmi les rues qui aboutissent rue Richelieu, nous remarquons: (p.223)