de la place de Grève, des halles ou de leurs environs, c'est-à-dire du
Paris de Louis-le-Gros, et rayonnant jusqu'aux barrières, où elles se
continuent par de grandes routes. Il ne nous reste plus qu'une seule
voie de ce genre, c'est la rue et le faubourg Saint-Honoré. Tout
l'intervalle entre cette rue artérielle et les rue et faubourg
Montmartre, que nous venons de décrire, est une ville nouvelle, qui
date, pour la partie qui s'étend jusqu'aux boulevards, de deux siècles
à peine, pour la partie qui est au delà des boulevards, de moins d'un
siècle. Cette ville nouvelle est devenue le centre fictif de la
capital, le chef-lieu de son commerce et de son luxe, sa partie la
plus riche et la plus fréquentée. Nous appellerons la première partie
de ce Paris moderne _quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la
place Vendôme_; le deuxième, _quartier de la Chaussée-d'Antin_. Dans
ces quartiers nouveaux, nous ne trouverons plus les rues des (p.199)
quartiers que nous venons de visiter, étroites, tortueuses, dont la
laideur est si pittoresque, dont l'aspect sombre et humide ramène si
fortement la pensée sur les temps anciens, sur les moeurs, les
souffrances, les plaisirs de nos pères, rues la plupart tristes et
pauvres, mais pour lesquelles on se sent pris d'affection et de
respect, qui sont pleines de tant de souvenirs, riches de leurs
vieilles églises, belles de leurs vieilles maisons, glorieuses des
grands noms qu'elles rappellent. Dans le nouveau Paris, les rues sont
droites, larges, bien bâties; les maisons sont belles, régulières,
construites en pierre, ornées de sculptures, renfermant de riches
appartements; la population y est brillante et ne parait occupée que
de luxe et de plaisirs; les théâtres, les cafés, les salles de bal s'y
rencontrent à chaque pas; les boutiques y sont devenues des salons
d'exposition resplendissants d'or, de velours et de glaces. Tout cela
est beau et atteste magnifiquement les progrès matériels de notre
époque, mais tout cela manque de la poésie des souvenirs; tout cela
éblouit et n'inspire pas d'émotion profonde; on sent, au milieu de
toutes ces richesses, une splendeur factice, les efforts tourmentés
d'une société ou tout est donné à l'éclat et à l'apparence, enfin les
oeuvres d'une époque livrée à l'amour du gain, pleine d'indifférence
morale, passionnée uniquement pour le plaisir.
Le quartier du Palais-Royal, de la Bourse et de la place Vendôme
comprend un triangle dont les trois côtés, à peu près égaux, sont
formés par les rues Croix-des-Petits-Champs et Notre-Dame-des-Victoires,
les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Madeleine, la rue
Saint-Honoré. Cette dernière rue ayant été la grande voie de réunion
de la ville nouvelle à l'ancien Paris, les rues principales de ce
triangle lui sont perpendiculaires: ce sont celles que nous allons
décrire et dont l'histoire nous donnera celle de tout le quartier.
Nous subdiviserons donc ainsi ce chapitre: (p.200)
1º la rue Croix-des-Petits-Champs, la place des Victoires et la rue
Notre-Dame-des-Victoires; 2º le Palais-Royal, la rue Vivienne et la
place de la Bourse; 3º la rue Richelieu; 4º les rues Sainte-Anne et de
Grammont; 5º la place Vendôme et la rue de la Paix; 6º la rue Royale
et la Madeleine.
I.
RUE CROIX-DES-PETITS-CHAMPS, PLACE DES VICTOIRES ET RUE
NOTRE-DAME-DES-VICTOIRES.
La rue _Croix-des-Petits-Champs_ date du XVIe siècle: elle a pris son
nom des terrains où elle a été ouverte et d'une croix qui était placée
à son extrémité, près de la muraille de la ville. C'est dans cette rue
que la famille de la Force fut massacrée à la Saint-Barthélémy, et que
le cadet de cette famille échappa aux assassins comme par miracle. On
y trouve les bâtiments de la _Banque de France_, dont l'entrée
principale est rue de la Vrillière et qui est établie dans l'ancien
hôtel de _Toulouse_. Cet hôtel avait été bâti en 1620 par Phélipeaux
de la Vrillière, sur les dessins de François Mansard; il fut acheté en
1713 par le comte de Toulouse, fils naturel de Louis XIV, qui y fit de
grands embellissements[50], et il passa à sa postérité. La révolution
y trouva le duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, le poëte
Florian. Devenu en 1793 propriété nationale, il fut d'abord consacré à
l'imprimerie du gouvernement, puis vendu en 1811 à la Banque de
France, qui jusqu'alors avait habité l'hôtel Massiac, sur la place des
Victoires. Les appartements intérieurs et surtout la galerie ont gardé
leur ancienne magnificence: ils sont ornés de tableaux des grands (p.201)
maîtres. Les bâtiments viennent d'être agrandis. La Banque de France a
été fondée en 1803; les révolutions de 1814, de 1830 et de 1848 ont
démontré que c'est le plus sage et le plus solide établissement de
crédit qui soit en Europe.
[Note 50: C'est dans cet hôtel qu'a été composée une des
meilleures descriptions de Paris, celle de Piganiol de la
Force, gouverneur des pages du comte de Toulouse.]
La place des Victoires a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel de
la Ferté-Senneterre et de l'ancienne muraille de la ville, dans un
quartier si désert encore dans le milieu du XVIIe siècle, qu'on y
volait en plein jour, et qu'une rue voisine en a pris le nom de
_Vide-Gousset_. Sa construction, faite sur les dessins de Hardouin
Mansard, est due au duc de la Feuillade, l'un des plus illustres
seigneurs de la cour de Louis XIV, qui voulut y élever un monument à
la gloire de son maître. Ce monument se composait d'un groupe en
bronze doré, oeuvre de Vanden-Bogaert, dit Desjardins, représentant le
roi, couronné par la Victoire; le piédestal était décoré de
bas-reliefs représentant les grandes actions de Louis jusqu'à la paix
de Nimègue et de quatre figures colossales de nations vaincues. Autour
de ce groupe étaient quatre colonnes de marbre portant quatre fanaux.
Ce monument remarquable fut inauguré en 1686 avec des cérémonies
pompeuses: «La Feuillade, dit Choisy, fit trois tours à cheval à la
tête du régiment des gardes avec toutes les prosternations que les
païens faisoient autrefois devant les statues de leurs empereurs.»
Quelques jours avant la fédération du 14 juillet, les figures des
nations vaincues furent portées à l'hôtel des Invalides, dont elles
ornent encore la façade. Après le 10 août, tout le monument fut
détruit, et l'on éleva à sa place une pyramide en l'honneur des
citoyens tués aux Tuileries. En 1800, cette pyramide fut abattue, et
remplacée en 1806 par une statue de Desaix, colossale, complètement
nue, et dont le costume déplut tant aux bourgeois du quartier qu'on la
couvrit de planches. En 1814, cette statue fut détruite, et à sa place
l'on a élevé en 1822 une statue équestre de Louis XIV, oeuvre (p.202)
très-lourde de Bosio, que les révolutions de 1830 et de 1848 ont
dignement respectée.
La place des Victoires, dont les bâtiments sont uniformément décorés,
était, dès le temps de Saint-Simon, habitée par des hommes de finance;
car, si l'on en croit cet historien, un proverbe parisien disait:
«Henri IV est avec son peuple sur le Pont-Neuf, Louis XIII avec les
gens de qualité à la place Royale, Louis XIV avec les maltôtiers à la
place des Victoires.» Aujourd'hui, elle est principalement occupée par
des marchands de châles et de soieries.
La rue la plus importante qui aboutit à la place des Victoires est la
rue _Neuve-des-Petits-Champs_, qui coupe en deux parties égales le
grand triangle dont nous avons parlé précédemment. Cette rue,
très-fréquentée et qui n'a de neuf et de champêtre que son nom, est la
principale artère de tout ce quartier de commerce et d'affaires. Dans
le XVIIe siècle, elle avait l'insigne honneur de posséder les demeures
de trois grands hommes d'État: 1º l'hôtel _Colbert_, au coin de la rue
Vivienne; il fut bâti par Bautru, acheté en 1665 par Colbert, qui y
mourut en 1683[51], habité par Seignelay, acheté en 1713 par le duc
d'Orléans, qui y mit ses écuries; son emplacement est occupé par des
maisons particulières et la galerie Colbert. 2º L'hôtel _Mazarin_, à
l'autre coin de la rue Vivienne et dont nous parlerons plus tard. 3º
L'hôtel de _Lionne_, situé au coin de la rue Sainte-Anne: il fut bâti
par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain,
et assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des
finances; son emplacement est occupé par des maisons particulières, le
passage Choiseul et la place Ventadour. On trouve sur cette place (p.203)
un beau théâtre bâti en 1826 et occupé aujourd'hui par l'_Opéra-Italien_.
[Note 51: Le corps de Colbert fut conduit la nuit, de son
hôtel à l'église Saint-Eustache, de peur qu'il ne fût insulté
par le peuple, qui attribuait au grand ministre la lourdeur
des impôts.]
La rue _Notre-Dame-des-Victoires_, appelée dans le XVIIe siècle le
_chemin herbu_, parce qu'elle était presque déserte, est aujourd'hui
l'une des plus fréquentées à cause des _Messageries impériales_, qui y
sont situées, et de la Bourse, où elle conduit. Elle doit son nom à
une église qui faisait partie d'un couvent fondé en 1619 pour les
Augustins déchaussés, vulgairement appelés _Petits-Pères_. Cette
église, dédiée par Louis XIII à la Vierge pour ses victoires sur les
protestants, a été reconstruite en 1656 et achevée seulement en 1740;
elle renfermait les tombeaux de Michel Lambert et de Lulli. Pendant la
révolution, elle a servi de local à la Bourse. Le couvent des
Petits-Pères était remarquable par ses vastes bâtiments, sa riche
bibliothèque, son cabinet de médailles et d'antiquités, sa galerie de
tableaux[52].
[Note 52: On lit dans le Journal de Dangeau, à l'année 1707,
à propos de ce couvent: «On veut établir une grande réforme
dans les Petits-Pères de Paris, et on en a chassé plusieurs
qui menoient une vie un peu scandaleuse. Ces Petits-Pères
avoient des portes par où ils entroient et sortoient sans
être vus, et y faisoient entrer des femmes. Ils avoient des
chambres et des lits où rien ne manquoit, jusqu'aux
toilettes, et on y faisoit bonne chère: à la fin le roi y a
mis la main.»]
Dans la rue Notre-Dame-des-Victoires se trouvait l'hôtel de Samuel
Bernard, ce fameux financier à qui Louis XIV fit la cour pour lui
emprunter quelques millions, et c'est là qu'il maria ses filles aux
Biron, aux Molé, aux Lamoignon, avec une magnificence qui fut le
scandale de tout Paris.
II.
LE PALAIS-ROYAL, LA RUE VIVIENNE ET LA BOURSE.
§ Ier.
Le Palais-Royal.
Le Palais-Royal occupe l'emplacement de constructions romaines qui,
probablement, appartenaient à quelque grande _villa_; les fouilles (p.204)
faites en ce lieu dans le siècle dernier ont amené la découverte de
deux bassins ou réservoirs qui paraissaient correspondre avec un
aqueduc venant de Chaillot. Au XIVe siècle, la partie voisine de la
rue Saint-Honoré était occupée par l'hôtel d'Armagnac, qui appartenait
au célèbre connétable massacré en 1418; l'emplacement du jardin était
traversé par le mur d'enceinte de Charles VI, qui partait de la place
des Victoires et aboutissait dans la rue Saint-Honoré à la rue du
_Rempart_. Au XVIe siècle, l'hôtel d'Armagnac était devenu l'hôtel de
Rambouillet et avait dans son voisinage l'hôtel de Mercoeur. En 1624,
le cardinal de Richelieu acheta ces deux hôtels[53] et fit abattre la
partie du mur de la ville qui les avoisinait. Cinq ans après, il fit
construire sur ce vaste emplacement, d'après les dessins de Lemercier,
une habitation très-irrégulière et qui n'avait rien de monumental,
mais dont l'intérieur était magnifiquement décoré et distribué, où
toutes les merveilles du goût et des arts avaient été prodiguées. La
porte principale était décorée des armes de Richelieu avec cette
inscription, objet de scandale pour les grammairiens, qui épuraient
alors si rigoureusement notre langue: _Palais-Cardinal_. Outre une
chapelle, dont les ornements étaient en or massif, outre une
bibliothèque, des collections de tableaux, de statues, d'antiquités,
de curiosités naturelles, les parties les plus importantes de ce
palais étaient: à droite, deux galeries; l'une, peinte par Philippe de
Champaigne et représentant les grandes actions du cardinal; l'autre,
ornée des portraits des hommes illustres de la France, peints par
Champaigne, Vouet et d'Egmont; à gauche, une salle de spectacle qui
pouvait contenir trois mille personnes: «Elle étoit réservée, dit
Sauval, pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur
des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des (p.205)
machines y attiroient Leurs Majestés et la cour; c'est le théâtre de
France le plus commode et le plus royal.» Ce théâtre fut inauguré en
1639 par la représentation de _Mirame_, tragédie composée par
Richelieu lui-même avec l'aide de Desmarets, et qui fut jouée en
présence du roi, de la reine et de toute la cour[54].
[Note 53: La famille Rambouillet fit bâtir alors le fameux
hôtel Rambouillet de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]
[Note 54: En 1641, une autre représentation de cette pièce y
fut donnée pour célébrer le mariage de Clémence de Maillé,
nièce du cardinal, avec le duc d'Enghien (le grand Condé):
«La France, ni possible les pays estrengers, dit un
contemporain, n'ont jamais veu un si magnifique théâtre, et
dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des
spectateurs. La beauté de la grand'salle où se passoit
l'action s'accordoit merveilleusement bien avec les
majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec
un transport difficile à exprimer, paraissoient de fort
délicieux jardins ornés de grottes, de statues, de fontaines
et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des
agitations qui sembloient naturelles aux vagues de ce vaste
élément, et deux grandes flottes, dont l'une paroissoit
éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue
des spectateurs, etc... Après la comédie, trente-deux pages
vinrent apporter une collation magnifique à la reine et à
toutes les dames, et peu après sortit de dessous la toile un
pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis
le théâtre jusque sur le bord de l'eschaffaud de la reine, et
aussitôt la toile se leva, et au lieu de tout ce qui avoit
été vu sur le théâtre, y parut une grande salle dorée et
enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize
chandeliers de cristal, au fond de laquelle étoit un throsne
pour la reine, des siéges pour les princesses, et aux deux
côtés de la salle des formes pour les dames. La reine passa
sur ce pont pour aller s'assoir sur son throsne, laquelle
dansa un grand branle avec les princes, les princesses, les
seigneurs et dames...»]
C'est dans cette magnifique demeure que Richelieu mourut le 4 décembre
1642; il en avait fait don par testament à Louis XIII; mais celui-ci
n'eut pas le temps d'en prendre possession, et ce fut sa veuve, Anne
d'Autriche, qui vint l'habiter avec ses deux fils le 7 octobre 1643.
Le Palais-Cardinal prit alors le nom de Palais-Royal. Louis XIV
occupa l'appartement de Richelieu, situé entre les deux galeries; (p.206)
on bâtit un appartement au duc d'Orléans au moyen de la galerie des
grandes actions du cardinal, qui fut détruite; quant à Anne
d'Autriche, elle se fit du côté du jardin un séjour aussi riche
qu'élégant, entièrement orné de peintures, «et qui fut longtemps la
merveille et le miracle de Paris.» Le Palais-Royal devint alors le
théâtre de fêtes nouvelles: la plus pompeuse eut lieu en 1645 pour le
mariage de Marie de Gonzague avec Ladislas IV, roi de Pologne. Mais à
ces fêtes succédèrent bientôt les troubles de la Fronde et la fuite de
la cour: «Dans la nuit du 6 janvier 1649, la reine, le roi et
Monsieur, dit Mme de Motteville, descendirent par un petit escalier
dérobé qui de l'appartement de la reine alloit dans le jardin, et,
sortant par cette petite porte qui est par delà le rond d'eau,
montèrent dans les carrosses qui les attendoient.» Après la paix de
Ruel, la cour rentra au Palais-Royal. Le 18 janvier 1650, les princes
de Condé, de Conti et de Longueville y furent arrêtés dans la galerie
de la reine, conduits par le petit escalier dérobé dans le jardin, et
de là, par la porte Richelieu, au château de Vincennes. La guerre
civile recommença; la cour quitta encore Paris et n'y rentra que le 21
octobre 1652; mais ce jour-là même Louis XIV abandonna la résidence du
Palais-Royal, qui lui rappelait les insultes de la Fronde, et il céda
cette habitation à la reine d'Angleterre, veuve de Charles 1er.
Celle-ci y demeura jusqu'en 1661, où fut célébré dans ce palais le
mariage de sa fille Henriette avec le duc d'Orléans. Alors le
Palais-Royal devint la demeure des nouveaux époux et le séjour d'une
cour brillante; mais ce ne fut qu'en 1692 qu'il fut donné au duc
d'Orléans en toute propriété et à titre d'apanage; alors on y ajouta
l'hôtel Brion, situé rue Richelieu, que l'on détruisit quelques années
après et sur l'emplacement duquel on construisit, d'après les dessins
de Mansard, une magnifique galerie qui fut peinte par Coypel. La
grande salle de spectacle fut comprise dans le don fait au frère (p.207)
du roi: en 1660, Louis XIV avait autorisé Molière à y jouer avec sa
troupe; c'est là que notre grand comique fit représenter ses
principaux chefs-d'oeuvre; c'est là que, le 17 février 1673, il fut
pris, en jouant le _Malade imaginaire_, du mal dont il mourut la nuit
suivante. Alors la salle fut donnée à Lulli, qui y plaça l'Académie
royale de musique, et ce spectacle y est resté jusqu'en 1763.
En 1701, Philippe, duc d'Orléans (le régent), étant devenu maître du
Palais-Royal, y fit des changements considérables: il le décora
principalement des tableaux des plus grands peintres, «en sorte, dit
Piganiol, que le cabinet qu'il en a laissé est le plus curieux et le
plus riche qu'il y ait au monde.» Ce palais fut le théâtre ordinaire
de ses orgies et de ses fameux soupers: «Les soupers du régent, dit
Saint-Simon, étoient toujours avec des compagnies fort étranges, avec
ses maîtresses, quelquefois des filles de l'Opéra, souvent avec la
duchesse de Berry, quelques dames de moyenne vertu et quelques gens
sans nom, mais brillant par leur esprit et leur débauche. La chère y
étoit exquise; les galanteries passées et présentes de la cour et de
la ville, les vieux contes et les disputes, rien ni personne n'y étoit
épargné. On buvoit beaucoup et du meilleur vin; on s'échauffoit, on
disoit des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux,
et quand on avoit fait du bruit et qu'on étoit bien ivre, on alloit se
coucher.» C'est là que, en 1717, le régent reçut la visite de
Pierre-le-Grand; c'est là que, en 1720, il donna asile à Law,
poursuivi par une émeute populaire; c'est là que, en 1721, il reçut
l'ambassade extraordinaire du sultan et célébra le mariage d'une de
ses filles avec le prince des Asturies; c'est là enfin qu'il mourut,
en 1723, frappé d'apoplexie dans les bras de la duchesse de Phalaris.
Son fils et son petit-fils y passèrent une vie presque ignorée. En
1763, le grand théâtre de l'Opéra fut consumé par un incendie qui (p.208)
détruisit une partie de l'aile gauche du palais. Il fut reconstruit
par la ville de Paris, qui en avait la propriété depuis 1737; mais, à
la demande du quatrième duc d'Orléans, ce fut hors du palais, sur
l'emplacement actuel de la rue de Valois et près de la cour des
Fontaines: on y entrait par un cul-de-sac qui s'ouvrait sur la rue
Saint-Honoré. Alors furent bâties l'aile gauche et la façade actuelle
du palais. Ce fut dans cette demeure ainsi restaurée que le duc
d'Orléans reçut les visites de Franklin et de Voltaire; c'est là qu'il
fêta Christian VII, roi de Danemark. En 1780, ce prince ayant épousé
secrètement Mme de Montesson, abandonna le Palais-Royal et le céda par
avancement d'hoirie à son fils, le duc de Chartres (Philippe-Égalité),
et celui-ci songeait à y faire de grands changements lorsque la salle
de l'Opéra à peine rebâtie depuis quatorze ans, fut de nouveau
consumée par un incendie. La ville ne voulut pas reconstruire l'Opéra,
sur cet emplacement incommode, et elle le transféra sur les
boulevards, dans une salle provisoire, qui est aujourd'hui le théâtre
de la Porte-Saint-Martin. Alors le duc de Chartres, qui se trouvait
embarrassé dans sa fortune, profita de la circonstance pour
transformer son palais et payer ses dettes en faisant une spéculation
financière.
Richelieu avait adjoint à sa demeure un grand jardin, qui était borné
par les rues Richelieu, des Petits-Champs et des Bons-Enfants. Ce
jardin était très-irrégulier, et n'avait de remarquable qu'un _rond
d'eau_ de 40 toises de diamètre, une belle allée de marronniers
plantés, dit-on, par le cardinal lui-même, où il aimait à méditer et
d'où Louis XIV enfant entendit le grondement des barricades de 1648.
En outre, il y avait, sur l'emplacement actuel du Théâtre-Français, un
petit jardin dit des Princes. En 1730, le grand jardin fut replanté
sur un nouveau dessin par le duc d'Orléans, fils du régent, mais on
conserva la grande allée; «Deux belles pelouses, dit Saint-Victor, (p.209)
bordées d'ormes en boule, accompagnaient de chaque côté un grand
bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en
stuc. Au-dessus de cette demi-lune régnait un quinconce de tilleuls,
dont l'ombrage était charmant; la grande allée surtout formait un
berceau délicieux et impénétrable au soleil; toutes les charmilles
étaient taillées en portique.» Ce beau lieu devint alors la promenade
la plus fréquentée de Paris: il n'était pas pourtant complétement
public, mais la plupart des maisons des rues Richelieu, des
Petits-Champs, des Bons-Enfants ayant, depuis l'origine du palais, des
entrées particulières dans ce jardin, il était le rendez-vous d'une
société d'élite, de jolies femmes, de jeunes seigneurs, de gens de
lettres, d'oisifs de tout genre, qui se pressaient dans la grande
allée, au pied d'un énorme marronnier, dit l'_arbre de Cracovie_:
c'était là qu'étaient discutés et critiqués avec autant de liberté que
d'esprit les plans de campagne, les édits financiers et la politique
générale de l'Europe. «Là on se regarde, dit Mercier, avec une
intrépidité qui n'est en usage dans le monde entier qu'à Paris, et à
Paris même, que dans le Palais-Royal. On parle haut, on se coudoie, on
s'appelle, on nomme les femmes qui passent, leurs maris, leurs amants;
on se rit presque au nez, et tout cela se fait sans offenser, sans
vouloir humilier personne.»
C'est ce beau jardin, tant aimé des Parisiens, que le duc d'Orléans
détruisit, malgré les sarcasmes de la cour, malgré les procès des
propriétaires voisins; à sa place il fit ouvrir les rues de Valois, de
Beaujolais et de Montpensier, entoura l'espace restant de trois côtés
de constructions uniformes percées de galeries d'une architecture
élégante, et bâtit, sous les galeries, des boutiques qui forment
aujourd'hui le plus beau bazar qui soit en Europe. L'intérieur fut
planté d'arbres, qui, depuis soixante-dix ans et malgré les
renouvellements annuels, refusent de former des allées touffues; et
l'on remplit le milieu de ce simulacre de jardin par un cirque à (p.210)
demi-souterrain, décoré en treillages, destiné à des spectacles et à
des cafés: ce cirque devint en 1790 le club des Amis de la vérité,
dans lequel l'évêque girondin Fauchet débita bien des utopies et des
rêves que le saint-simonisme a rajeunis; il fut brûlé en 1799 et
remplacé par des parterres. Quant au quatrième côté de ces nouvelles
constructions, il devait appartenir au palais du prince et se composer
d'une colonnade à jour supportant des appartements; mais il ne fut pas
fait: à sa place, le duc d'Orléans fit élever provisoirement des
hangars en bois qui formaient trois rangées de boutiques séparées les
unes des autres par deux promenoirs grossiers et dont le sol n'était
pas même nivelé. C est là ce _camp des Tartares_, ces fameuses
_galeries de bois_, qui ont joué un rôle de premier ordre dans
l'histoire de Paris: hideuses et poudreuses constructions, où, pendant
quarante ans, la licence, le commerce, les plaisirs, les lettres se
sont donné rendez-vous.