un chemin dit de la _Nouvelle-France_ et qui était bordé de jardins,
de vignes et de guinguettes. Il porta pendant longtemps le nom de
_Sainte-Anne_, à cause d'une chapelle construite en 1657. Aujourd'hui,
c'est une grande et large rue, bordée de belles maisons, riche et
populeuse, mais qui n'est pas aussi animée que les faubourgs
Saint-Martin et Saint-Denis, parce qu'elle n'est pas une grande route
et qu'elle ne mène qu'à Montmartre. Au nº 5 a été arrêté, le 2 août
1815, le colonel Labédoyère, dont la mort a été si funeste à la
Restauration. Au coin de la rue Bergère est le _Conservatoire_ ou
École de musique et de déclamation, fondé en 1784 pour fournir des
acteurs et artistes aux théâtres royaux; il fut supprimé en 1793,
rétabli en 1795 pour cent quinze artistes et six cents élèves, et
employé à célébrer les fêtes nationales. Au nº 76 est la caserne de la
_Nouvelle-France_, dont une chambre a été habitée par Hoche et
Lefebvre, alors sergents dans les gardes françaises. Au nº 97 est
l'ancien hôtel de François de Neufchâteau, aujourd'hui occupé par la
première usine à gaz qui ait éclairé la capitale.
La partie supérieure du faubourg, moins bien bâtie que la partie (p.187)
inférieure, est bordée à droite par le clos Saint-Lazare, et, à
l'extrémité de ce clos, près de la barrière Poissonnière, on a élevé
un vaste _hôpital_, dit _du Nord_ ou de _La Riboisière_, et qui est,
dit-on, un modèle pour la grandeur et la solidité des constructions,
et pour la sage distribution des détails. Il renfermera six cents
lits. Cette masse de bâtiments a un aspect tout à fait monumental,
mais il ressemble plutôt à un palais qu'à un hôpital, et il lui manque
un accessoire indispensable, des jardins. Sur l'emplacement de cet
hôpital, tout près de la barrière, ont été enterrés, dans un terrain
resté longtemps ignoré, la plupart des Suisses tués le 10 août.
La partie du clos Saint-Lazare qui avoisine la barrière Poissonnière
avait été choisie par l'insurrection de juin pour l'une de ses deux
places d'armes, à cause de sa position culminante dans le nord de
Paris. Les insurgés, au moyen des matériaux et des constructions
nouvelles de l'hôpital, en avaient fait un formidable réduit qui
s'appuyait à l'extérieur sur la barrière, qu'ils avaient aussi
fortifiée, ainsi que les communes de la Chapelle et de Montmartre, qui
étaient presque entièrement soulevées.
Les rues qui débouchent dans le faubourg Poissonnière ne datent que de
la dernière moitié du XVIIIe siècle: celles qui avoisinent les
boulevards appartiennent aux quartiers du luxe et de la finance;
celles qui avoisinent la barrière sont à peine construites et
habitées.
La barrière Poissonnière conduit au hameau de Clignancourt, qui
appartient à la grande commune de Montmartre. La chaussée de
Clignancourt, bordée de belles maisons, renfermait récemment un jardin
public, dit le _Château-Rouge_, qui a une célébrité historique. C'est
là que le roi Joseph s'était placé, le 30 mars 1814, pour voir la
bataille de Paris; c'est de là qu'il s'enfuit en ordonnant aux
maréchaux de capituler. Dans le jardin du Château-Rouge a eu lieu, (p.188)
en 1847, le premier des banquets politiques qui devaient amener la
révolution de février.
CHAPITRE VII.
LA RUE ET LE FAUBOURG MONTMARTRE.
La rue Montmartre tire son nom de la butte célèbre où elle conduit.
Elle a eu trois portes: la première, de l'enceinte de Philippe-Auguste,
au midi de la rue Tiquetonne, démolie en 1385; la deuxième, de
l'enceinte de Charles VI, entre les rues des Fossés-Montmartre et
Neuve-Saint-Eustache; la troisième, sous Louis XIII, entre les rues
des Jeûneurs et Saint-Marc, démolie en 1700. Cette rue, l'une des plus
commerçantes, des plus populeuses, des plus bruyantes de la ville, a
participé à tous les événements de son histoire, mais sans avoir été
le théâtre d'aucun fait qui mérite d'être signalé. La partie
inférieure a été, dans ces dernières années, élargie et entièrement
rebâtie. Sa population ne présente aucun caractère particulier: c'est
un mélange du gros commerce et de la haute finance, la fin du quartier
Saint-Denis et le commencement du quartier de la Banque.
Elle n'a qu'un petit nombre de monuments publics:
1º L'église _Saint-Eustache_, bâtie en 1532 sur l'emplacement d'une
antique chapelle dédiée originairement à sainte Agnès, et qui était
déjà église paroissiale en 1254; elle n'a été achevée qu'en 1642, et
sa façade, qui n'est pas terminée, date de 1754. C'est un des plus
vastes, des plus élevés, des plus beaux édifices religieux qui soient
en France; son portail latéral, aujourd'hui complétement dégagé, est
un chef-d'oeuvre d'architecture gothique; quant à son portail de
grande entrée, c'est un anachronisme grec du plus mauvais goût. En
1250, un moine de Cîteaux, appelé Jacob ou le maître de Hongrie, (p.189)
et que les pauvres regardaient comme saint et envoyé de Dieu, après
avoir soulevé les campagnes contre l'orgueil et le luxe des prélats et
des chevaliers, vint à Paris suivi de cent mille _pastoureaux_; il
prêcha en l'église Saint-Eustache, et, pendant son séjour à Paris, en
fit le siége de sa domination. En 1418, les Bourguignons s'étant
rendus maîtres de Paris, établirent une confrérie dans cette église,
et ils y firent des fêtes où ils portaient des chaperons couronnés de
roses. Il n'est pas d'églises qui aient eu plus de sépultures
célèbres: en effet, on y voyait celle de l'historien Du Haillan, mort
en 1610; de Marie de Gournay, la fille adoptive de Montaigne; de
Voiture, mort en 1648; de Vaugelas, mort en 1650; de Lamotte-Levayer,
de Benserade, de Furetière, du peintre Lafosse, du maréchal de la
Feuillade, du maréchal de Tourville, du ministre Fleurieu
d'Armenonville, de l'illustre Chevert, etc. Le plus remarquable de ces
tombeaux était celui du grand Colbert, oeuvre de Tuby et de Coysevox.
2º Le _marché Saint-Joseph_.--Il a été construit en 1798 sur
l'emplacement d'une chapelle bâtie en 1640 par le chancelier Séguier,
et qui était située dans le cimetière de la paroisse Saint-Eustache.
Molière en 1673, La Fontaine en 1695, Tallemant des Réaux en 1692, et
plusieurs autres personnages célèbres, ont été enterrés dans ce
cimetière. La chapelle devint le chef-lieu de la section Montmartre en
1772 et fut démolie en 1796. Alors les tombeaux de Molière et de La
Fontaine furent transportés au musée des Augustins, et, de là, en
1820, au cimetière du Père-Lachaise.
On trouve encore dans la rue Montmartre l'hôtel d'_Uzès_, où fut
placée, sous l'Empire, l'administration des douanes, et qui appartient
aujourd'hui à la famille Delessert.
Parmi les rues qui aboutissent dans la rue Montmartre, nous
remarquerons:
1º La rue du _Jour_.--Elle tire son nom altéré d'un _séjour_ que (p.190)
le roi Charles V fit construire entre les rues Montmartre et Coquillière,
et qui consistait en six corps de logis, une chapelle, un grand
jardin, des écuries, un manège, etc. Cette belle demeure fut détruite
sous Louis XI. On remarquait encore dans cette rue l'hôtel des abbés
de Royaumont, qui fut habité par le comte de Bouteville, ce roi des
raffinés d'honneur, dont l'existence turbulente finit sur la place de
Grève. On sait que, proscrit pour vingt-deux duels et réfugié à
Bruxelles, il jura qu'il se battrait à Paris, dans la place Royale, en
plein jour: ce qu'il fit. L'hôtel Royaumont avait été, pendant qu'il
l'habitait, le rendez-vous des plus fameux duellistes: «Ils s'y
assembloient, dit Piganiol, tous les matins, dans une salle basse où
l'on trouvoit toujours du pain et du vin sur une table avec des
fleurets.» Là se formèrent le jeune Bussy, qui mourut pour Bouteville,
Deschapelles, qui mourut avec lui, le commandeur de Valençay, qui tua
le marquis de Cavoye et n'en fut pas moins cardinal. La rue du Jour se
prolonge par la rue _Oblin_ jusqu'à la _Halle au blé_, construite sur
l'emplacement d'un hôtel fameux, appelé successivement de _Nesle_, de
_Bohême_, d'_Orléans_, de la _Reine_, de _Soissons_.
«Il n'est point, dit Piganiol, de maison plus noble ni plus illustre
que cet hôtel, puisque, depuis près de cinq cents ans, il a servi de
demeure aux plus grands princes du monde.» Il appartenait dans le
XIIIe siècle aux sires de Nesle; il passa au roi Louis IX, qui en fit
présent à sa mère, et cette femme illustre y mourut. Philippe-le-Bel
le donna à Charles de Valois, et Philippe VI à Jean de Luxembourg, roi
de Bohême. Le roi Jean l'habita, et c'est là qu'il fit décapiter le
comte d'Eu, connétable de France. Charles VI le donna à son frère le
duc d'Orléans: nous en avons parlé dans l'_Histoire générale de Paris_
(p. 31). Cet hôtel touchait alors à des écuries du roi sises rue de
Grenelle, à l'hôtel de Flandre sis rue Coquillière, au _séjour_ du roi
dont nous venons de parler, au _four de la couture_ appartenant (p.191)
à l'évêque de Paris, sis rue du Four. En 1494, Louis XII, alors duc
d'Orléans, le donna à un couvent de filles pénitentes, qui le
gardèrent jusqu'en 1572. Alors Catherine de Médicis l'acheta, ainsi
que les maisons voisines, le reconstruisit avec magnificence et en fit
sa demeure habituelle. Il fut alors compris entre les rues du Four,
des Deux-Écus et de Grenelle; l'entrée était rue du Four; les jardins
avoisinaient les rues de Grenelle et des Deux-Écus; la chapelle était
rue de Grenelle; enfin, l'on avait élevé dans une cour une colonne,
construite par Bullant, qui servait d'observatoire aux astrologues de
la reine, et qui existe encore. C'est dans cet hôtel que, le 9 mai
1588, Catherine reçut le duc de Guise, qui venait de traverser
triomphalement Paris, et que, le lendemain, eut lieu l'entrevue de ce
prince avec Henri III. En 1601, cet hôtel fut vendu à la soeur de
Henri IV, et, en 1604, au comte de Soissons, par lequel il passa dans
la maison de Bourbon-Savoie. C'est là qu'est né ce prince Eugène, dont
Louis XIV dédaigna les services et qui faillit amener la ruine de la
France. En 1720, le prince de Carignan, dernier possesseur de cet
hôtel, fit transférer dans ses jardins le marché aux actions de la
banque de Law, qui jusqu'à ce moment s'était tenu rue Quincampoix[48].
A la mort de ce prince, qui était couvert de dettes, ses créanciers
(1749) firent saisir et démolir l'hôtel; la ville de Paris acheta
l'emplacement et y fit construire en 1763 un vaste édifice circulaire
destiné à être la Halle au blé. La colonne de Catherine de Médicis fut
conservée et adossée au monument.
[Note 48: «Tout autour de ce jardin on a construit des loges
en bois, ayant chacune une porte et une croisée, avec un
numéro au-dessus de la porte. Il y en a 138, toutes égales,
propres et peintes. Le jardin a deux entrées, l'une, dans la
rue de Grenelle, et l'autre, dans la rue des Deux-Écus, avec
des Suisses aux portes et des corps de garde. Une ordonnance
du roi défend de laisser entrer ni artisans, ni laquais, ni
ouvriers.» (_Journal de_ Barbier, t. I, p. 45.)]
2º Rue _Jean-Jacques-Rousseau_.--Au XIIIe siècle, elle se nommait (p.192)
Plâtrière et a gardé ce nom jusqu'en 1791, où celui de Rousseau lui
fut donné. L'auteur d'_Émile_ avait demeuré au quatrième étage de la
maison nº 2, qui vient d'être détruite. C'est là qu'il fit les
_Considérations sur le gouvernement de la Pologne_; c'est là que les
princes, seigneurs, gens de lettres, briguaient l'honneur d'un
entretien avec lui. «Il était de bon ton, dit Musset-Pathay, de le
voir, de l'entendre et de se trouver sur son chemin, si l'on ne
pouvait parvenir à lui faire ouvrir son galetas[49].»
[Note 49: «Nous traversâmes une fort petite antichambre, où
des ustensiles de ménage étaient proprement arrangés; de là,
nous entrâmes dans une autre chambre où Jean-Jacques était
assis en redingote et en bonnet blanc, occupé à copier de la
musique... Près de lui était une épinette, sur laquelle il
essayait de temps en temps quelques airs. Deux petits lits de
cotonnade rayée de bleu et de blanc comme la tenture de sa
chambre, une commode, une table et quelques chaises,
faisaient tout son mobilier... Sa femme était assise, occupée
à coudre du linge; un serin chantait dans sa cage suspendue
au plafond; des moineaux venaient manger du pain sur les
fenêtres ouvertes du côté de la rue, et, sur celle de
l'antichambre, on voyait des caisses et des pots remplis de
plantes telles qu'il plaît à la nature de les semer. Il y
avait, dans l'ensemble de son petit ménage, un air de
propreté, de paix, de simplicité, qui faisait plaisir.»
(_Oeuvres_ de Bernardin de Saint-Pierre, t. XII, p. 41.)]
Dans cette rue était l'hôtel de Flandre, construit au XIIIe siècle,
près de la porte Coquillière, par Guy, comte de Flandre, et qui
occupait tout l'espace compris entre les rues Jean-Jacques-Rousseau,
Coquillière et des Vieux-Augustins. En 1534, il fut vendu, et une
partie servit de théâtre aux confrères de la Passion, lorsqu'ils
eurent quitté l'hôpital de la Trinité, et ils y attirèrent la foule
avec leurs mystères. La pièce qui eut le plus de vogue est le _Mystère
de l'Ancien Testament_, joué en 1542. L'arrêt du Parlement qui en
autorise la représentation impose les obligations suivantes «_aux
maistres et entrepresneurs_:» «Pour l'entrée du théâtre, ils ne (p.193)
prendront que deux sols par personne, pour le louage de chaque loge
durant le dit mystère que trente écus; n'y sera procédé qu'à jours de
fêtes non solennelles; commenceront à une heure après midi, finiront à
cinq; feront en sorte qu'il ne s'ensuive ni scandale ni tumulte; et à
cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela
diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de dix
livres tournois.»
La plus grande partie de l'hôtel de Flandre fut achetée au
commencement du XVIIe siècle par le fameux duc d'Épernon, qui y fit
bâtir un hôtel; cet hôtel fut vendu par son fils, démoli, partagé, et,
sur son emplacement, on construisit les hôtels Bullion et
d'Armenonville. Le fastueux hôtel Bullion, bâti en 1635, dont les
galeries avaient été décorées par Vouet et Champagne, où le financier
donna de si somptueuses fêtes, devint en 1780 l'hôtel des ventes
publiques. Le vaste hôtel d'Armenonville, construit par le contrôleur
des finances d'Hervart, qui a eu pour dernier maître le ministre
d'Armenonville, est devenu, depuis 1757, _l'hôtel des postes_.
Il y avait encore jadis dans la rue Plâtrière une de ces institutions
si communes, si nécessaires dans l'ancien régime, la communauté des
religieuses de Sainte-Agnès, établie en 1678 pour l'éducation des
filles pauvres. Ces religieuses vivaient d'aumônes et d'une rente de
500 livres que leur avait donnée Colbert, rente qu'elles vendirent
dans l'hiver de 1709 pour acheter du pain aux pauvres filles qu'elles
instruisaient.
Enfin, c'est dans la rue Plâtrière qu'est mort La Fontaine en 1695.
3º Rue de la _Jussienne_.--Le nom de cette rue vient, par corruption,
d'une chapelle de sainte Marie l'Égyptienne, située au coin de la rue
Montmartre et qui était le siége de la confrérie des drapiers de
Paris. Madame Dubarry, après la mort de Louis XV, demeura pendant (p.194)
quelques années au nº 16 de cette rue.
La rue de la Jusienne a pour prolongement la rue _Coq-Héron_, où se
trouvaient les hôtels des ministres Chamillart, Phélipeaux, etc.
4º Rue des _Vieux-Augustins_.--Des frères Augustins étant venus
d'Italie en France, sous Louis IX, «le roi, dit Joinville, les
pourveut et leur acheta la grange à un bourgeois de Paris et toutes
les appartenances, et leur fist faire un moustier dehors la porte
Montmartre.» Ces religieux ayant abandonné ce moustier, dans le XIVe
siècle, pour aller s'établir sur le quai qui a pris d'eux le nom de
Grands-Augustins, une rue fut ouverte sur l'emplacement de leur
maison, et cette rue prit le nom de Vieux-Augustins.
5º Rue des _Jeûneurs_.--Son nom véritable est des _Jeux-Neufs_, à
cause de deux jeux de boule qui y furent établis en 1643. Cette rue, à
peine habitée il y a moins d'un siècle, est aujourd'hui l'un des
centres du commerce des toiles peintes, indiennes, mousselines, etc.
Le boulevard _Montmartre_, auquel aboutit la rue de même nom, est,
avec le boulevard des Italiens, la promenade du beau monde, le centre
du luxe et des plaisirs de Paris. On y trouve le théâtre des
_Variétés_, construit en 1807, les passages des Panoramas, Jouffroy,
etc. Au nº 2 a demeuré Rousin, général en chef de l'armée
révolutionnaire, qui périt sur l'échafaud avec les hébertistes; au nº
10 est mort Boïeldieu.
Le faubourg _Montmartre_ n'offre rien de remarquable: depuis une
vingtaine d'années, il a pris un grand accroissement et s'est
transformé en un quartier de luxe et d'affaires. Il n'atteint pas,
sous son nom, les barrières, mais se bifurque près de l'église
Notre-Dame-de-Lorette en deux rues: la plus ancienne, dite des
_Martyrs_, autrefois des Porcherons; la plus nouvelle, dite
_Notre-Dame-de-Lorette_, à cause d'une église dont nous parlerons plus
tard. Ces rues que la mode a prises sous son patronage depuis (p.195)
quelques années, et qui sont couvertes d'élégantes maisons et de
petits palais, sont habitées généralement par des gens de finance, des
artistes, des jeunes gens et par une classe particulière de femmes
qu'on a baptisées du nom de _lorettes_. La rue Notre-Dame-de-Lorette
est coupée par la petite place Saint-Georges, qui est ornée d'une
belle fontaine et bordée de charmants hôtels: l'un d'eux est habité
par M. Thiers.
Parmi les rues qui débouchent dans le faubourg Montmartre, nous
remarquons:
1º Rue _Grange-Batelière_.--Elle tire son nom d'une maison plusieurs
fois reconstruite et récemment démolie, qui était le chef-lieu d'un
fief de 20 arpents, appelé Batelier, Gatelier, Bataillier (ce dernier
nom vient, dit-on, des joutes qui s'y faisaient), et qui avait
appartenu aux évêques de Paris. Cette rue se prolongeait récemment
sous ce même nom et en tournant à angle droit jusque sur le boulevard
des Italiens: on vient de donner à cette partie de son parcours le nom
de _Drouot_. Là, au nº 6, se trouve l'hôtel d'Augny, bâti par un
fermier général de ce nom, qui y déploya la plus scandaleuse
magnificence. Cet hôtel devint, sous le Directoire, une maison de jeu
et de plaisir; sous l'Empire, le salon des étrangers, cercle
très-brillant, où le jeu attirait les riches, les nobles, les oisifs.
C'est là que se tinrent en 1827 les réunions des députés de
l'opposition, dont les résolutions amenèrent la révolution de 1830. Il
appartint ensuite au banquier Aguado, puis au comptoir Ganneron, et a
renfermé pendant quelque temps la _mairie du deuxième arrondissement_.
2º Rue _Geoffroy-Marie_.--Cette rue a été ouverte récemment sur les
terrains dits de la _Boule-Rouge_, qui appartenaient à l'Hôtel-Dieu,
d'après la donation suivante: «A tous ceux qui ces présentes lettres
verront, l'official de la cour de Taris, salut en Notre-Seigneur:
savoir faisons que, par-devant nous, ont comparu _Geoffroy_, (p.196)
couturier de Paris, et _Marie_, son épouse, lesquels ont déclaré que,
naguère, ils avoient, tenoient et possédoient de leurs conquêts une
pièce de terre contenant environ huit arpents, sise aux environs de la
grange appelée _Grange-Bataillère_, hors des murs de Paris, à la porte
Montmartre, chargée de huit livres parisis de cens, payables chaque
année, lesquels huit arpents de terre, lesdits Geoffroy et Marie ont
donnés, dès maintenant et à toujours, aux pauvres de l'Hostel-Dieu de
Paris... En récompense de laquelle chose, les frères dudit Hostel-Dieu
ont concédé aux-dits Geoffroy et Marie, à perpétuité, la participation
qu'ils ont eux mêmes aux prières et aux bienfaits qui ont été faits et
qui se feront à l'avenir audit Hostel-Dieu. Ont également promis
lesdits frères de donner et de fournir, en récompense de ce qui
précède, aux-dits Geoffroy et Marie, pendant leur vie et au survivant
d'eux, tout ce qui leur sera nécessaire en vêtements et en nourriture
à l'usage desdits frères et soeurs, de la même manière et suivant le
même régime que lesdits frères et soeurs ont l'habitude de se vêtir et
nourrir. Le 1er août 1260.»
3º Rue de la _Victoire_.--C'était encore, au commencement du XVIIIe
siècle, la ruelle des Postes, la ruelle Chanterelle ou Chantereine,
ruelle infecte et pleine de marécages. Vers la fin de ce siècle, elle
commença à se peupler, et ce fut grâce aux prodigalités des grands
seigneurs qui y bâtirent des petites maisons pour leurs maîtresses. La
Duthé et la Dervieux y avaient des hôtels. Sous le Directoire, on y
construisit (nº 36) le théâtre Olympique ou des troubadours, qui
attira la _jeunesse dorée_ et les _merveilleuses_ de ce temps, et où
l'on vit souvent les élégantes habitantes du quartier, madame Tallien,
qui demeurait rue Cerutti; madame Récamier, qui demeurait rue de la
Chaussée-d'Antin; madame Beauharnais, qui demeurait rue Chantereine.
Celle-ci habitait, au nº 56, un hôtel qui avait appartenu à Talma,
après avoir été bâti par Condorcet et qui fut acheté par (p.197)
Bonaparte, pendant sa campagne d'Italie, pour la somme de 180,000
livres. C'est là que le vainqueur de Rivoli, après le traité de
Campo-Formio, alla cacher sa gloire et ses projets. Quelques jours
après son arrivée, le 29 décembre 1797, l'administration centrale du
département de la Seine donna à la rue Chantereine le nom de la
_Victoire_, mais telle était alors la modestie affectée par Bonaparte
qu'elle se crut obligée de dissimuler sous quelques phrases
républicaines l'honneur qu'elle voulait lui faire, et son arrêté
disait simplement: «L'administration centrale du département,
considérant qu'il est de son devoir de faire disparaître tous les
signes de royauté qui peuvent encore se trouver dans son
arrondissement, voulant aussi consacrer le triomphe des armées
françaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des
moeurs antiques; ouï le commissaire du pouvoir exécutif, arrête que la
rue Chantereine portera le nom de rue de la _Victoire_.» C'est dans
son petit hôtel de la rue Chantereine que tous les partis vinrent
trouver Napoléon, et, suivant son expression, sonner à sa porte; c'est
là que fut conçue l'expédition d'Égypte; c'est de là qu'il partit,
avec un cortége de généraux et d'officiers, pour faire le 18 brumaire.
Le petit hôtel Bonaparte fut vendu sous l'Empire et a passé depuis
cette époque à divers propriétaires.
Le faubourg Montmartre aboutit par les barrières Rochechouart, des
Martyrs et Blanche à la butte Montmartre (_mons Martis_ ou _mons
Martyrum_). Une tradition populaire et qui ne manque pas de
vraisemblance voulait que saint Denis et ses compagnons y eussent
souffert le martyre, vers l'an 250, près d'un temple de Mars ou de
Mercure, dont au XVIIe siècle on croyait encore voir les restes. Dès
le VIIe siècle, il y avait sur cette montagne une église dédiée à
saint Denis et qui devint en 1134 une abbaye de Bénédictines fondée
par Louis VI. La veuve de ce roi s'y retira et y mourut. Henri IV,
lorsqu'il assiégea Paris, y établit son quartier général, et les (p.198)
religieuses s'y livrèrent avec les seigneurs de son armée aux plus
grands désordres. Il reste à peine aujourd'hui quelques débris de
murailles de cette abbaye.
La butte Montmartre est entièrement composée de dépôts de calcaire et
de gypse, avec lesquels Paris a été construit: elle a été tellement
creusée, fouillée, évidée pour en tirer ces précieuses pierres,
qu'elle semble ne porter que par miracle la commune populeuse et
pittoresque qui est assise sur ses croupes. Les carrières de
Montmartre seront éternellement célèbres en géologie pour avoir fourni
à Georges Cuvier les débris fossiles avec lesquels il a reconstruit la
plupart des animaux antédiluviens.
CHAPITRE VIII.
QUARTIER DU PALAIS-ROYAL, DE LA BOURSE ET DE LA PLACE VENDÔME.