était originairement une maladrerie ou léproserie. Comme la lèpre
était une maladie très-commune et qu'il y avait dans la chrétienté
jusqu'à dix-neuf mille hôpitaux pour soigner ceux qui en étaient
atteints, on ne recevait à Saint-Lazare que les habitans de Paris
«issus d'un légitime mariage et nés entre les quatre portes de la
ville.» La plupart des rois prirent cet établissement sous leur
protection: Louis VI lui donna la foire Saint-Laurent pour accroître
ses revenus, et Louis VII l'autorisa «à prendre chaque année dix muids
de vin dans ses caves.» Une coutume, pleine d'enseignements chrétiens,
voulait que les rois, avant leur entrée solennelle dans la capitale,
fissent séjour dans cet asile de la plus dégoûtante infirmité, pour y
recevoir le serment de fidélité des bourgeois; et une autre coutume,
non moins sublime, voulait que les dépouilles mortelles des rois et
des reines, avant d'être portées à Saint-Denis, y fussent déposées
«entre les deux portes» pour recevoir l'eau bénite des pauvres
habitants du lieu avec les prières des prélats du royaume.
Au XVIe siècle, le relâchement s'était introduit dans cet hôpital, qui
ne recevait plus de _ladres_; on le réforma en 1585, en le confiant à
des chanoines de Saint-Victor; mais le désordre continua, et, en 1566,
le Parlement ordonna à ces religieux d'employer au moins le tiers de
leurs revenus «à la nourriture et à l'entretènement des pauvres
lépreux.» En 1632, la maison était en pleine décadence, lorsqu'elle
fut donnée aux prêtres de la Mission, qui venaient d'être institués
par saint Vincent-de-Paul, et elle devint le chef-lieu de cette
congrégation célèbre, dont le zèle ne s'est jamais ralenti, et qui a
rendu à la France de si grands services. Quatre ans après, lorsque les
Espagnols, ayant pris Corbie, menaçaient la capitale, et que Richelieu
précipitait la levée d'une armée, la maison de Saint-Lazare fut (p.175)
choisie pour la place d'armes de Paris. Louis XIII s'y transporta, et,
en huit jours soixante-douze compagnies levées parmi les domestiques
et apprentis furent dressées et armées dans le clos Saint-Lazare.
Saint Vincent-de-Paul fut enterré à Saint-Lazare: lorsqu'il eut été
béatifié en 1725, ses restes furent mis dans une châsse d'argent; ils
ont été détruits en 1793. En 1681, la maison tombait en ruines: elle
fut entièrement reconstruite, sauf l'église, qui était décorée de
beaux tableaux. Le 13 juillet 1789, le peuple assaillit cette maison,
y trouva des farines dont il chargea cinquante voitures, et la
dévasta. En 1793, elle devint une prison, où furent renfermées plus de
quatre cents personnes. Ces détenus semblaient avoir été oubliés du
tribunal révolutionnaire lorsque, dans les trois derniers jours de la
terreur, on en tira soixante-seize victimes, qui furent envoyées à
l'échafaud. Parmi ces victimes étaient un Montmorency, un
Saint-Aignan, un Roquelaure, un Créquy, un Vergennes, quatorze
prêtres, neuf femmes, Roucher, le chantre des Mois, et enfin ce jeune
cygne, qui mourut en désespérant de la vertu et de la liberté, André
Chénier, dont les vers ont immortalisé la sinistre prison de
Saint-Lazare.
Aujourd'hui, cette prison est affectée aux femmes condamnées et aux
filles publiques qui violent les règlements de police: elle renferme
ordinairement huit à neuf cents détenues.
La maison de Saint-Lazare avait autrefois pour dépendance un vaste
clos, dont nous parlerons tout à l'heure.
2º _Maison de santé_ (nº 112).--C'était autrefois la maison des
_Filles de la Charité_, ou «servantes des pauvres malades,»
congrégation fondée par madame Legras et saint Vincent-de-Paul en
1633, et dont le chef-lieu a été transféré rue du Bac. Aujourd'hui,
c'est une maison de santé, fondée en 1802, où l'on traite moyennant
des prix médiocres, les malades non indigents qui ne peuvent se (p.176)
faire soigner chez eux: elle est régie par l'administration des
hospices et renferme 150 lits.
La plupart des rues qui aboutissent dans le faubourg Saint-Denis sont
nouvelles et n'offrent rien de remarquable. Celles qui communiquent
avec le faubourg Saint-Martin sont populeuses et ouvrières; celles qui
communiquent avec le faubourg Poissonnière commencent les quartiers de
la banque, de la richesse et de la mode.
1º Rue de l'_Échiquier_.--Les rues de l'Échiquier, d'_Enghien_,
_Hauteville_, ont été ouvertes en 1772 sur l'emplacement de l'ancienne
_couture_ des Filles-Dieu. La première a pris son nom d'une maison qui
était le chef-lieu de cette communauté. Au nº 29 est mort Casimir
Delavigne; au nº 35 a demeuré l'abbé ou baron Louis, ministre des
finances en 1814 et en 1830.
2º Rue de _Paradis_.--Ce n'était encore en 1775 qu'une ruelle qui
bordait le clos Saint-Lazare, et l'on ne commença à y bâtir qu'après
la révolution. Dans l'un des hôtels qui ont été construits sous
l'Empire s'est passé l'un des événements les plus graves de notre
histoire: cet hôtel appartenait au maréchal Marmont, duc de Raguse, et
c'est là qu'a été décidée la capitulation de Paris, le 30 mars 1814.
3º Rue _La Fayette_.--C'est la principale rue qui ait été ouverte dans
le _clos Saint-Lazare_. Ce clos était compris entre les faubourgs
Saint-Denis et Poissonnière, la rue de Paradis et le mur d'enceinte de
Paris; il était cultivé et renfermait plusieurs maisons: l'une
d'elles, dite le _logis du roi_, servait en effet à loger les
monarques lorsqu'ils venaient, comme nous l'avons dit, faire séjour à
Saint-Lazare. Ce terrain n'a été coupé de rues que dans ces dernières
années, et, bien que la plupart ne soient pas bâties, il a pris une
grande importance à cause du chemin de fer du Nord, dont l'embarcadère
y est situé, place Roubaix. La plus ancienne de ces rues, qui ouvre
une communication remarquable entre les quartiers du nord-est de (p.177)
Paris et les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, est la rue La
Fayette. On y trouve l'_église Saint-Vincent-de-Paul_, bâtie de 1824 à
1844, sur une éminence qui domine le clos Saint-Lazare et presque tout
le faubourg Poissonnière; on n'y arrive que par une double rampe et un
escalier, qui lui donnent un aspect monumental: c'est d'ailleurs un
édifice d'une architecture disparate, et dont l'intérieur, imité des
anciennes basiliques, a un aspect sévère, lourdement riche et peu
gracieux; il vient d'ailleurs d'être orné de belles peintures.
Le faubourg Saint-Denis aboutit, par la barrière de même nom à la
commune très-importante et très-populeuse de la Chapelle, où se
tiennent de grands marchés aux bestiaux pour l'approvisionnement de
Paris. Cette commune, qui renferme, outre les ateliers et magasins du
chemin de fer du Nord, des usines nombreuses, a pris une grande part à
l'insurrection de juin 1848. Sa grande rue ouvre les routes de Rouen,
de Beauvais, d'Amiens, etc.
A l'extrémité du village de la Chapelle, dans la plaine Saint-Denis,
se tenait autrefois la foire du _Landit_, la plus importante des
foires parisiennes. Dans notre temps, où le commerce étale à chaque
instant les produits les plus brillants de l'industrie, où nos rues
offrent une exhibition incessante de merveilles, où enfin les
boutiques parisiennes, toujours parées, toujours ouvertes, toujours
nouvelles, sont une foire perpétuelle, nous ne pouvons comprendre ce
qu'était une foire du moyen âge. On l'attendait avec impatience pour y
acheter ce qu'on aurait vainement cherché dans les boutiques
ordinaires, produits indigènes, produits étrangers, outils,
ustensiles, habits, vivres; on l'attendait aussi comme une occasion
unique d'échapper à la vie triste et monotone des autres jours de
l'année. La foire du Landit, ou plus exactement de l'Indict (parce
que, _indicebatur_, on la publiait), datait, dit-on, de (p.178)
Charles-le-Chauve, et avait lieu dans le mois de juin. La plaine
Saint-Denis devenait alors une ville immense, avec rues remplies de
tentes, de cabanes, de tréteaux, où abondaient les marchands de France
et de Flandre, les divertissements, les bêtes curieuses, les
jongleurs, les filles de joie. On y vendait principalement du
parchemin, dont on faisait alors une grande consommation. L'Université
allait s'y en fournir, et c'était l'occasion d'une _montre_ ou
procession magnifique et tumultueuse, où assistaient tous les régents
et écoliers, à cheval et bien équipés, avec tambours, fifres et
drapeaux, depuis la place Sainte-Geneviève jusqu'à la plaine
Saint-Denis. Ces cavalcades, entraînant beaucoup de désordres, furent
interdites en 1558. Mais la foire continua de subsister jusqu'en 1789;
aujourd'hui, il en reste à peine quelques vestiges.
CHAPITRE VI.
LES HALLES, LA RUE MONTORGUEIL ET LE FAUBOURG POISSONNIÈRE.
§ Ier.
Les Halles.
Le premier marché de Paris fut établi dans la Cité, au marché Palu; le
deuxième à la place de Grève; le troisième, sous Louis XI, aux
_Champeaux-Saint-Honoré_, sur un terrain appartenant à l'église
Saint-Denis-de-la-Chartre et pour lequel Louis XI payait encore _cinq
sols de cens_. Philippe-Auguste régularisa ce dernier marché et
ordonna «qu'il seroit tenu, dit Corrozet, en une grande place nommée
_Champeaux_, auquel lieu furent édifiés maisons, appentis, clos,
étaux, ouvroirs, boutiques, pour y vendre toutes sortes de
marchandises, et fut appelé le marché, les _halles_ ou _alles_, pour
ce que chacun y _alloit_.» Ce marché fut enveloppé de murs, et l'on
commença à y construire, à partir de la Pointe-Saint-Eustache, les
piliers des halles, à droite le long de la rue de la Tonnellerie, (p.179)
à gauche le long de la rue des Potiers d'étain. On y vendait, non comme
aujourd'hui, des denrées alimentaires, mais toutes sortes de
marchandises, et les halles gardèrent ce caractère de bazar universel
jusqu'à la fin de la monarchie. Sous Louis IX, on y compta trois
marchés pour les drapiers, merciers et corroyeurs, et un quatrième
pour les fripiers et vendeurs de vieux linge, lequel se tenait dans la
partie dite plus tard de la Lingerie, et fut régularisé en 1302 par
cette ordonnance: «Comme jadis il eust une place vuide à Paris, tenant
aux murs du cimetière des Innocents, et en icelle place, povres femmes
lingières, vendeurs de petits soliers et povres piteables persones
vendeurs de menues ferperies, avons desclairci et desclaircissons que
les dites personnes vendront leurs denrées d'ores en avant sous la
halle en la forme que s'ensuit...» Au XIVe siècle, les halles prirent
un grand accroissement; elles occupaient alors tout l'espace compris
entre les rues Saint-Honoré, de la Lingerie, des Potiers d'étain, la
Pointe-Saint-Eustache, la rue de la Tonnellerie. On y voyait un marché
aux tisserands, des étaux à foulons, des halles au lin, au chanvre,
aux toiles, au blé, des boutiques pour chaudronniers, gantiers,
pelletiers, chaussiers, tanneurs, tapissiers, etc. En outre, la
plupart des rues voisines renfermaient aussi des marchands, comme les
rues de la _Chanverrerie_, au _Feurre_ (aujourd'hui aux Fers), de la
_Coconnerie_ ou Cossonnerie (des marchands de volaille), etc. Enfin,
les principales villes de France et même de Flandre y avaient des
boutiques pour leurs marchandises: ainsi, on y voyait les halles de
Gonesse, de Pontoise, de Beauvais, d'Amiens, de Douai, de Bruxelles,
etc.
Les halles ont joué un grand rôle dans les troubles politiques du
moyen âge: c'était le quartier populaire, le foyer des émeutes, le
rendez-vous des ennemis de la noblesse; c'était là que les princes
allaient haranguer humblement la foule et mendier ses bonnes (p.180)
grâces; c'était là qu'on allait lire les traités de paix et
ordonnances royales; c'est de là que sortirent les bandes qui, sous la
conduite des fameux bouchers bourguignons, dominèrent si longtemps la
ville. C'était aussi un lieu de prédication: ainsi, en 1201, Foulques
de Neuilly y sermonna la foule avec tant de succès que les hommes se
jetaient à ses pieds, des verges en main, demandant la correction pour
leurs péchés, les femmes lui offraient leurs bijoux et coupaient leur
chevelure. De même, en 1442, le cordelier Richard y excita un tel
accès de pénitence que l'on alluma un grand feu où les hommes jetèrent
cartes, dés, billes et autres instruments de jeux, les femmes leurs
parures de tête et de corps, baleines, bourrelets, hénins, etc.
«En 1551, dit Corrozet, les halles furent entièrement rebasties de
neuf, et furent dressés, bastis et continues excellents édifices.» On
perça des rues nouvelles, lesquelles furent affectées à certains
métiers ou commerces, rues de la _Cordonnerie_, de la _Petite_ et de
la _Grande Friperie_, de la _Poterie_, de la _Lingerie_, etc. Alors
furent aussi reconstruits les piliers des halles, et l'on restaura le
_Pilori_, qui était situé au marché au poisson.
Le Pilori, qui datait du XIIIe siècle, était une tour octogone dont le
premier étage, percé à jour, renfermait une roue de fer mobile percée
de trous, dans lesquels on faisait passer la tête de certains
criminels condamnés à l'exposition publique. Près du Pilori était un
échafaud où se faisaient des exécutions judiciaires; c'est là que
furent décapités les chevaliers bretons, sous le roi Jean: le
surintendant Montaigu et le prévôt de Paris Desessarts, sous Charles
VI; le duc de Nemours, sous Louis XI, Jean Dubourg, drapier de la rue
Saint-Denis, condamné pour crime d'hérésie, sous François Ier, etc.
Enfin, près de là, les Enfants-sans-Souci dressèrent leurs tréteaux et
jouèrent leurs farces et _sottises_. Le Pilori subsista jusqu'en (p.181)
1785; mais, depuis un demi-siècle, il était hors d'usage.
Les halles jouèrent un grand rôle pendant les troubles de la Ligue et
de la Fronde; mais sous la monarchie absolue, on n'entend parler
d'elles qu'à cause de l'enthousiasme qu'elles témoignent pour la
famille royale. La cour en tenait grand compte et vantait jusqu'au
langage barbare et cynique usité dans les halles: aussi les
_poissardes_ allaient complimenter le roi dans les grandes occasions
et lui porter des bouquets; elles étaient admises dans la galerie de
Versailles et dînaient au château. Ce royalisme s'éteignit au moment
de la révolution; ce fut des échoppes de la halle que sortirent la
plupart des héroïnes d'octobre, et plus d'une furie de guillotine fut
recrutée sous les parasols du marché des Innocents. Au reste, le rôle
politique des halles cessa entièrement sous l'Empire, et la
Restauration fit de vains essais pour ranimer le royalisme des _forts_
et des poissardes.
Pendant les deux derniers siècles de la monarchie, les halles
restèrent à peu près dans l'état où elles se trouvaient dans les temps
précédents, et elles devinrent peu à peu, avec l'accroissement de la
population, un immense cloaque, le fouillis le plus hideux, l'amassis
de toutes les ordures et de toutes les saletés. Leur agrandissement et
leur assainissement étaient pourtant une oeuvre urgente, qui aurait dû
préoccuper l'édilité parisienne et le gouvernement; mais, excepté en
1785, où, comme nous l'avons vu, on créa le marché des Innocents, on
ne fit rien. Pendant la révolution, on eut de belles intentions, et
l'on conçut de beaux projets, mais ce fut tout. «Sous l'ancien régime,
disait-on à la Convention, Paris, capitale de la France, brillante de
toutes les richesses des arts et du goût, dans la plupart des
monuments destinés aux jouissances et aux plaisirs des grands,
n'offrait que des tableaux révoltants de petitesse et de mesquinerie
dans les établissements publics destinés aux besoins de la classe
indigente... Il n'est pas un bon citoyen qui ne soit indigné, pas (p.182)
un étranger qui ne rie d'une pitié humiliante, en comparant l'élégance
et le luxe de nos édifices publics et privés avec l'insalubrité, la
saleté et le désagrément de la plupart de nos marchés, tels que la
Halle, le marché Germain, la place Maubert et autres...»
Napoléon ordonna, en 1811, «qu'il serait construit une grande halle
qui occuperait tout le terrain des halles actuelles, depuis le marché
des Innocents jusqu'à la halle aux farines;» mais, excepté les
galeries du marché des Innocents et quelques petites démolitions, rien
ne fut fait. Sous la Restauration, on construisit le marché des
Prouvaires pour la volaille et la viande, et le marché au poisson.
Sous le gouvernement de 1830, quand les halles furent encombrées de
denrées, de charrettes, d'ordures, ainsi que toutes les rues voisines
jusqu'à la Seine, on conçut de nombreux projets; mais, pendant qu'on
entreprenait ou achevait des monuments de luxe, qui auraient pu
attendre des siècles sans inconvénient, on ne fit rien pour les
halles. Depuis la révolution de février, de vastes démolitions ont été
entreprises, de vastes constructions commencées principalement entre
la rue des Prouvaires et l'ancien marché aux Poirées, mais rien n'est
encore terminé dans cet immense marché, qui doit pourvoir à la
nourriture de plus de 1,200,000 personnes et qu'alimentent 30
départements.
Les halles présentent, comme la plupart des quartiers de Paris,
l'aspect du luxe à côté de l'aspect de la misère; des pyramides de
gibier, de poissons rares, de fruits magnifiques, à côté des monceaux
de légumes qui sont la nourriture du peuple; mais, en général,
l'aspect de la misère y domine, et les rues pleines de boue et
d'ordures, où piétinent, où crient, où s'agitent des milliers de
marchandes déguenillées et d'acheteuses non moins misérables,
inspirent une profonde tristesse. Il y a d'ailleurs dans ces halles
des coins repoussants où se font des commerces inconnus aux (p.183)
heureux de la capitale. Ce sont les étaux où se vendent les dessertes
des restaurants et des grandes maisons: la livre de croûtes de pain y
vaut un sou, et celle de viandes cuites, et formant le plus abominable
mélange, deux à trois sous. C'est là la nourriture ordinaire de
milliers de malheureux.
§ II.
La rue Montorgueil et le faubourg Poissonnière.
La rue _Montorgueil_ commence à l'extrémité des halles, vers la pointe
Saint-Eustache. Elle se nommait jadis, dans sa première partie, rue
_au Comte_ ou _à la Comtesse d'Artois_, à cause de l'hôtel d'Artois,
situé entre les rues Mauconseil et Pavée; et dans cette partie était
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste. Son nom de Montorgueil
lui vient de l'éminence vers laquelle elle conduit, éminence appelée,
on ne sait pourquoi, _Mons Superbus_, et qui est occupée aujourd'hui
par le quartier Bonne-Nouvelle. A son extrémité, elle prend le nom de
rue _Poissonnière_, lequel lui vient des marchands de marée qui
autrefois la traversaient ou l'habitaient. La rue Montorgueil, fort
importante comme débouché des halles, très-populeuse et
très-commerçante, ne rappelle aucun souvenir historique, car elle n'a
été jusqu'à nos jours qu'une voie secondaire et qui ne menait à rien.
Elle n'a point de caractère spécial, présente un aspect moins bruyant
que la rue Saint-Denis et ne renferme aucun monument public, à moins
qu'on ne veuille compter comme tel le marché aux huîtres. Parmi les
rues qui y débouchent, nous remarquons:
1º Rue _Marie-Stuart_.--Cette rue, jusqu'en 1809, s'est appelée
_Tireboudin_, et voici sur ce nom ce que raconte Saint-Foix: «Marie
Stuart, dit-il, passa dans cette rue, en demanda le nom; il n'était
pas honnête à prononcer; on en changea la dernière syllabe, et ce (p.184)
changement a subsisté.» Les habitants de la rue Tireboudin, au bout de
deux siècles et demi, ne furent pas satisfaits de ce nom, ils
demandèrent à le changer et à donner à leur rue celui de Grand-Cerf,
qui était le nom d'un hôtel voisin (aujourd'hui transformé en
passage). C'était en 1809; le ministre de l'intérieur par intérim,
Fouché, accéda à la demande; mais la délicatesse et le bon goût du duc
d'Otrante furent blessés du nom proposé, et il répondit: «Il me semble
que le nom de _Grand-Cerf_, qu'ils proposent de substituer à l'ancien,
a quelque chose d'ignoble: cela rappelle plutôt l'enseigne d'une
auberge que le nom d'une rue. Je pense qu'il est convenable de lui
donner le nom de la princesse à qui la rue Tireboudin doit son premier
changement. Le nom de Marie Stuart rappellera une anecdote citée dans
tous les itinéraires de Paris.» Et ainsi fut-il fait. Tout cela est
digne du purisme littéraire de l'Empire, digne du personnage qui nous
en a laissé ce curieux échantillon; malheureusement, l'anecdote de
Saint-Foix est un conte fait à plaisir; et si l'ancien oratorien,
devenu duc impérial, avait consulté les archives municipales et le
censier de l'évêché, il aurait vu que, cent quarante ans avant que
Marie Stuart vînt en France, c'est-à-dire en 1419, la rue Tireboudin
portait ce nom; que, en 1423, dans le compte des confiscations faites
par les Anglais, elle le porte encore; et que, si elle en a porté un
autre, ce qui est vrai, elle ne doit pas ce changement à la belle
reine d'Écosse.
2º Rue _Mandar_.--Cette rue, composée entièrement de maisons uniformes
et assez tristes, a été construite en 1790 sur l'emplacement de
l'hôtel Charost, par un architecte qui lui a donné son nom. Au nº 2
était le restaurant du _Rocher de Cancale_, où, pendant longtemps, se
firent les dîners du _Caveau moderne_, société de chansonniers qui
datait de 1796 et qui s'est éteinte en 1817: c'était le dernier reflet
des moeurs littéraires du XVIIIe siècle, de cette gaieté un peu
gauloise, de cet amour des plaisirs faciles, de ces débauches (p.185)
spirituelles, de cette vie d'écrivains sans ambition comme sans
prétention, obscure, modeste, bourgeoise, qui est si loin de nous. Là
ont chanté Piis, Parny, Desfontaines; là Désaugiers a longtemps
présidé; là Béranger est venu apporter ses premiers essais.
3º Rue du _Cadran_ ou _Saint-Sauveur_.--Elle s'appelait d'abord rue
des _Égouts_ et ensuite rue du _Bout-du-Monde_. Ce dernier nom,
d'après Saint-Foix, venait d'une enseigne où l'on avait peint un _os_,
un _bouc_, un _duc_, un _monde_, avec cette inscription: Au
_Bouc-Duc-Monde_. Sous l'empire, les habitants de cette rue se crurent
déshonorés de porter un nom qui pouvait faire croire aux étrangers
qu'ils étaient placés aux antipodes de la capitale: ils obtinrent donc
de le changer en celui du Cadran, auquel on vient de substituer le nom
de Saint-Sauveur.
4º Rue _Neuve-Saint-Eustache_.--Elle n'est remarquable que comme ayant
été construite sur l'emplacement des fossés de l'enceinte de Charles
VI. Cette rue, ainsi que celles qui y aboutissent, sont principalement
habitées par les marchands de tissus de coton, de mousselines, de
toiles peintes, etc.
5º Rue de _Cléry_.--Elle est principalement habitée par des marchands
de meubles et de chaises. Au nº 19 a demeuré la célèbre artiste madame
Lebrun; au nº 23, le poète Ducis; au nº 27, Necker, avant qu'il fût
ministre. Son hôtel qui a appartenu à la famille Périer, a été détruit
pour ouvrir la rue de _Mulhouse_.
6º Rue _Beauregard_.--Cette rue faisait partie du nouveau quartier de
la _Ville-Neuve_, bâti au XVIe siècle sur des terrains appartenant aux
Filles-Dieu. En 1551, on y construisit une chapelle, qui fut détruite
avec tout le quartier quand les Parisiens furent assiégés par Henri
IV. La Ville-Neuve ayant été reconstruite sous Louis XIII, à la place
de la chapelle on bâtit une église dédiée à (p.186)
_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, laquelle a été réédifiée en 1828.
La rue _Poissonnière_ aboutit aux boulevards _Bonne-Nouvelle_ et
_Poissonnière_. Le premier offre à peu près la même physionomie que le
boulevard Saint-Denis, au moins par son côté septentrional, car il se
sent du voisinage des quartiers à la mode par son côté méridional,
construit récemment. On y trouve le théâtre du _Gymnase-Dramatique_,
bâti en 1820, sur l'emplacement du cimetière Bonne-Nouvelle. Que les
honnêtes bourgeois qui ont été enterrés là seraient surpris et confus,
si, venant à se réveiller, ils entendaient les marivaudages qui se
chantent ou se roucoulent sur leurs tombes! Au boulevard Poissonnière
commence la promenade du luxe et du beau monde; l'on n'y trouve aucun
édifice public.