En 1545, les religieux de la Trinité ayant cessé d'exercer

l'hospitalité, le parlement ordonna «que les enfants des pauvres

invalides compris sur les rôles de l'aumône et unis en loyal mariage,

âgés pour le moins de six ans, seroient charitablement reçus dans cet

hôpital, nourris et instruits dans la religion et dans les arts et

métiers». D'après cela, les confrères de la Passion abandonnèrent leur

théâtre et se transportèrent dans la rue Coquillière, à l'hôtel (p.162)

de Flandre. L'hôpital de la Trinité devint alors une maison

d'orphelins, où étaient élevés cent garçons et trente-six filles,

auxquels on apprenait des métiers, et qui, à cause de leurs habits,

étaient appelés les _Enfants-Bleus_. Cet établissement, qui était

administré par six bourgeois du quartier et le curé de Saint-Eustache,

acquit en peu de temps de la prospérité. L'enclos de l'hôpital étant

devenu par privilége de Henri II un lieu d'asile, des maisons s'y

bâtirent, des ruelles y furent ouvertes, et des ouvriers de diverses

professions vinrent y travailler en franchise. Alors l'hôpital de la

Trinité devint une sorte d'école des arts et métiers. En effet, il fut

décidé que, «à l'égard des compagnons qui auraient montré pendant six

ans leurs métiers aux enfants-bleus, ou bien à l'égard des enfants

qui, après leur apprentissage, auraient consacré six années à

l'instruction des autres apprentis, que, tous les ans, il serait reçu

un compagnon et un enfant maîtres-jurés en franchise et sans frais.»

Cette école pratique produisit une foule d'artisans habiles, et la

plupart des maîtres qu'elle a donnés ont acquis une sorte de renommée:

on cite parmi eux le tapissier Dubourg, qui, en 1594, fit les

tapisseries de Saint-Merry, et que Henri IV mit à la tête de la

manufacture royale des tapis de la Savonnerie.

L'hôpital de la Trinité fut supprimé en 1790, et ses biens furent

attribués à l'administration générale des hospices. L'église, qui

avait été reconstruite en 1598 et 1671, a été démolie en 1817;

l'enclos fut transformé en rues et passages entièrement occupés par

des fabriques, et il ne reste de ce vénérable berceau du théâtre

français, de cette modeste école industrielle, que la porte de la rue

Grenétat[44].

[Note 44: Cette porte et l'enclos ont disparu récemment et

sont absorbés dans le boulevard de Sébastopol.]

9º L'_église Saint-Sauveur_ était, dans l'origine, une chapelle où

l'on dit que Louis IX faisait ordinairement une station lorsqu'il (p.163)

allait à Saint-Denis. Elle devint église paroissiale au XIIIe siècle

et fut rebâtie en 1537. Plusieurs acteurs de l'hôtel de Bourgogne y

avaient été enterrés avec Colletet, tant maltraité par Boileau, le

poète Vergier, assassiné en 1720, etc. Elle tombait en ruines en 1785,

et on commençait à la rebâtir quand la révolution arriva: alors elle

fut démolie, et sur son emplacement on a établi des maisons

particulières.

10º _Le couvent des Filles-Dieu_ avait été fondé en 1226 par Guillaume

III, évêque de Paris, «pour retirer des pécheresses qui, pendant toute

leur vie, avaient abusé de leur corps et à la fin estoient en

mendicité.» Il était d'abord situé dans la _couture de l'Échiquier_,

qui occupe l'emplacement du boulevard Bonne-Nouvelle et des rues

voisines, et une impasse de ce boulevard en a conservé le nom. Saint

Louis prit sous sa protection les Filles-Dieu, leur bâtit un _hostel_,

et «y fit mettre, dit Joinville, grant multitude de femmes qui par

poverté estoient mises en peschié de luxure, et leur donna 400 livres

de rentes pour elles soustenir.» En 1360, lorsque les ravages des

Anglais forcèrent Paris à se donner une nouvelle enceinte, la

_couture_ des Filles-Dieu se trouva coupée en deux parties par le

fossé et le mur, et les religieuses furent forcées d'abandonner leur

maison, tout en conservant leur couture. On leur céda alors l'hospice

ou maison-Dieu de Sainte-Madeleine, fondé en 1216 dans la rue

Saint-Denis, pour héberger les femmes pauvres qui passaient à Paris,

sous la condition qu'elles continueraient à exercer cette oeuvre de

charité. L'enclos de cet hôpital était très-vaste; il occupait

l'emplacement actuel de la rue et du passage du Caire et touchait le

mur d'enceinte de Paris.

Les Filles-Dieu, malgré leurs rentes et leur couture, étaient forcées

de mendier pour les besoins de leur maison:

Les Filles-Dieu savent bien dire:

Du pain pour Jhesu nostre sire,

dit l'auteur des _Cris de Paris_. Elles étaient d'ailleurs astreintes

à une touchante obligation: au chevet extérieur de leur église se (p.164)

trouvait une croix, devant laquelle s'arrêtait et se reposait le

condamné qu'on menait à Montfaucon; alors les religieuses venaient en

procession, et en chantant les psaumes de la Pénitence, entourer le

malheureux, et elles lui donnaient trois morceaux de pain et une coupe

de vin avec des paroles de charité.

Ce couvent retomba dans le relâchement et cessa peu à peu d'exercer

l'hospitalité; en 1495, il fut réformé et compris dans l'ordre de

Fontevrault. Alors on rebâtit la maison ainsi que l'église, qui fut

décorée de sculptures de François Anguier. Toutes deux ont été

démolies en 1798, et l'on construisit sur leur emplacement une rue et

un passage. C'était l'année de l'expédition d'Égypte: cette rue et ce

passage prirent de là le nom du _Caire_, et l'on décora l'entrée du

dernier de monstrueux attributs égyptiens.

11º La maison des _Filles-Saint-Chaumont_, qui occupait le coin actuel

de la rue de Tracy. C'était une communauté séculière vouée à

l'instruction des orphelines et des nouvelles converties, et qui était

le chef-lieu d'une congrégation comprenant vingt autres maisons: elle

fut autorisée en 1687 sous la condition qu'elle ne pourrait jamais

être convertie en maison de profession religieuse. Elle occupait

l'emplacement de l'hôtel Saint-Chaumont ou La Feuillade, et c'est dans

le jardin de cet hôtel que fut coulée en fonte la statue de Louis XIV,

qui décorait la place des Victoires. Les bâtiments existent encore,

mais transformés en maisons d'habitation; la chapelle, bâtie en 1781,

est occupée par un magasin de nouveautés. Dans le voisinage de cette

maison se trouvait l'hôtel de Destutt de Tracy, sur lequel, en 1782,

on a ouvert la rue de Tracy.

Parmi les rues qui aboutissent à la rue Saint-Denis, on remarque:

1º Rue _Saint-Germain-l'Auxerrois_.--C'est une des plus anciennes (p.165)

rues de Paris, car elle conduisait de la Cité à l'église du même nom,

à l'époque où Paris était encore renfermé dans son île. Il en est déjà

question sous Louis-le-Débonnaire: ce n'était alors qu'une ruelle

fangeuse bordée de quelques masures et de jardins presque

continuellement envahis par la Seine. On y trouvait jadis le

_For-l'Évêgue (Forum Episcopi)_, lieu où, dès le temps de Louis VI,

l'évêque faisait rendre la justice, et qui avait une entrée sur le

quai de la Mégisserie. Depuis l'édit de 1674, qui détruisit dans Paris

toutes les justices particulières, le For-l'Évêque devint une prison

«où l'on retient, dit un contemporain, plus de malheureux que de

coupables, étant particulièrement affectée à ceux qui sont arrêtés

pour dettes.» C'était aussi le lieu de détention des acteurs qui

avaient fait quelque scandale ou désobéi à l'autorité.

Dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois aboutit la rue des _Orfèvres_,

où étaient une chapelle et un hospice de Saint-Éloi, fondés au XIVe

siècle par les orfèvres pour les ouvriers vieux ou infirmes de ce

corps de métier, ainsi que pour leurs veuves. Les orfèvres formaient

un des six grands corps de métiers de Paris; l'origine de leur

corporation remontait au temps des Romains, et ils s'honoraient

d'avoir eu pour confrères saint Éloi et son apprenti saint Théau. La

chapelle fut rebâtie par Philibert Delorme et était ornée de quelques

figures de Germain Pilon. Elle a été détruite pendant la révolution;

une partie de la maison d'hospice existe encore au nº 4.

2º Rue _Perrin-Gasselin_, qui se continue par la place et la rue du

_Chevalier-du-Guet_. Cette dernière rue prenait son nom du logis ou

hôtel des commandants du guet, qui y restèrent jusqu'en 1733, époque

où ils allèrent demeurer rue Meslay. Ce quartier, qui nous semble

aujourd'hui si malheureux, si sale, si sombre, était au XVIIe siècle

l'un des beaux quartiers de Paris, celui où demeuraient la riche

bourgeoisie et une partie de la magistrature. C'était là, sur la place

du Chevalier-du-Guet, qu'était la maison de Guy Patin: «en belle (p.166)

vue, dit-il, et hors du bruit, joignant le logis de M. Miron, maître

des comptes.» Il l'avait achetée en 1650 moyennant 25,000 livres, et

les charmants détails qu'il nous a laissés sur cette maison, ses

chambres, son ameublement, nous transportent dans la vie intérieure de

la bourgeoisie éclairée de cette époque[45].

[Note 45: Il avait fait son _étude_ d'une première chambre

«fort grande et fort claire,» où ses dix mille volumes

étaient «rangés en belle place et bel air.» «J'ai fait

mettre, dit-il, sur le manteau de la cheminée un beau tableau

d'un crucifix qu'un peintre me donna en 1627. Aux deux côtés

du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait, le maître

et la maîtresse; au-dessous du crucifix sont les deux

portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux coins

sont les deux portraits d'Erasme et de Scaliger. Vous savez

bien le mérite de ces deux hommes divins. Outre les ornements

qui sont à ma cheminée, il y a, au milieu de ma bibliothèque,

une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de

bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes

illustres d'un côté et autant de l'autre; si bien que je

suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie avec belle

clarté.» (_Lettres_, t. II, p. 584.)]

3º Rue de l'_Aiguillerie_.--A l'entrée de cette rue était une petite

place, qui fut formée en 1569 par la destruction de la maison d'un

bourgeois, Philippe _Gastine_. Ce bourgeois ayant, malgré les édits

royaux, ouvert un prêche, fut pendu, ainsi que ses deux frères; on

rasa sa maison, et une pyramide fut élevée à sa place. Cette pyramide

était un monument très-curieux: élevée sur cinq piédestaux superposés

et différents de style et d'ornements, elle était surmontée d'une

croix ornée de statues, chargée de détails et d'inscriptions. Deux ans

après, Charles IX, d'après les clauses de la pacification de

Saint-Germain, ordonna de détruire ce monument, qui rappelait la

guerre civile. Le Parlement et l'Université s'y opposèrent; et, quand

les agents et les soldats royaux voulurent, à trois reprises, enlever

la pyramide, des émeutes éclatèrent; le peuple massacra plusieurs

protestants et saccagea leurs maisons. Il fallut employer la force (p.167)

pour apaiser ce désordre: un des mutins fut saisi et pendu à la

fenêtre d'une maison voisine; alors l'ordre royal put être exécuté, et

la croix de Gastine fut transférée dans le cimetière des Innocents, où

elle existait encore en 1785.

4º Rue La _Reynie_.--Cette rue se nommait autrefois _Troussevache_, du

nom d'un bourgeois qui y demeurait en 1257; et, à cette époque,

c'était l'une des rues les plus fréquentées de Paris, une succursale

de la rue Quincampoix pour le commerce de luxe. Les puristes de la

préfecture de la Seine, trouvant son nom ignoble, l'ont remplacé par

celui du premier magistrat de police qu'ait eu la capitale.

5º Rue de la _Ferronnerie_.--Elle doit son nom à de «_pauvres

ferrons_» ou marchands de fer, à qui saint Louis permit d'adosser

leurs tréteaux aux charniers des Innocents. On y bâtit ensuite des

boutiques en bois, puis des maisons, qui rendirent la rue très-étroite

et furent ainsi en partie cause de l'assassinat de Henri IV. Le 14 mai

1610, le carrosse de ce prince s'étant trouvé arrêté dans la rue de la

Ferronnerie par un embarras de voitures, les valets descendirent et

passèrent par les charniers pour rejoindre le carrosse à la rue

Saint-Denis. Ravaillac profita de ce moment pour monter sur une borne

de la rue ainsi que sur la roue du carrosse et pour frapper Henri IV

de trois coups de couteau, dont un était mortel. La rue fut élargie en

1671, d'après un édit royal, qui ordonna de démolir «les petites

maisons, boutiques et échoppes qui sont adossées contre les murs du

charnier,» et de porter la largeur de la rue à trente pieds. Le

prolongement de la rue de la Ferronnerie est la grande rue

Saint-Honoré, dont nous parlerons plus tard[46].

[Note 46: Voyez chap. X.]

6º Rue aux _Fers_.--C'était autrefois la rue au _Feurre_, parce qu'on

y tenait le marché à la paille, au _fourrage_. Dans le XVIIe siècle,

elle était habitée par des marchands de soieries, les plus riches (p.168)

de Paris, et qui ont joué un grand rôle dans les troubles de la

Fronde: ce furent eux qui firent décider en 1652 la soumission de

Paris à Louis XIV. Guy Patin parle de l'un de ces négociants, qui fit

une banqueroute de six millions. Cette rue est aujourd'hui

principalement habitée par des marchands de passementerie.

7º Rue de la _Grande-Truanderie_.--Elle date du XIIIe siècle et tire

son nom des truands ou mendiants qui l'habitaient. A la pointe du

triangle qu'elle fait avec la rue de la Petite-Truanderie se trouvait

jadis un puits fameux dans les traditions parisiennes. On racontait

que, du temps de Philippe-Auguste, une jeune fille, désespérée de

l'infidélité de son amant, s'était jetée dans ce puits. Le lieu devint

célèbre sous le nom de _Puits d'amour_, et les amants s'y donnaient

rendez-vous. Sous François Ier, un jeune homme, désolé des rigueurs de

sa maîtresse, s'y précipita et ne se fit aucun mal. La belle, touchée

de son désespoir, l'épousa, et l'heureux amant fit reconstruire le

puits, où, du temps de Sauval, on lisait encore cette inscription:

Amour m'a refait

En 525 tout à fait.

C'est dans une maison de cette rue que se tenait le comité

d'insurrection de Babeuf, Darthé, Buonarotti et autres conspirateurs

de 1796; c'est là qu'ils furent arrêtés.

8º Rue _Mauconseil_.--Elle existait en 1250 et tirait son nom d'un de

ses habitants. Elle prit en 1790 celui de Bon-Conseil et le donna à

une section que nous avons vue se distinguer par ses motions et ses

actes révolutionnaires: ce fut elle qui la première proclama la

déchéance de Louis XVI, dénonça les Girondins comme complices de

Dumouriez, entra, au Ier prairial, dans la salle de la Convention.

Cette section était principalement menée par un cordonnier de la rue

Mauconseil, Lhuillier, ami de Robespierre et qui périt avec lui.

Dans cette rue était situé l'hôtel d'Artois, dont nous avons déjà (p.169)

parlé (_Hist. gén. de Paris_, p. 31). Cet hôtel resta dans la maison

de Bourgogne jusqu'à la mort de Charles-le-Téméraire; alors il revint

au domaine royal, cessa d'être habité et tombait en ruines quand

François Ier, en 1543, ordonna de le vendre, comme ne servant «qu'à

encombrer, empêcher et difformer la ville.» Sur une partie des

bâtiments on ouvrit la rue _Française_ ou plutôt _Françoise_. L'autre

partie fut achetée par les confrères de la Passion unis aux

Enfants-sans-Souci, qui y construisirent un théâtre, dont la porte

principale avait pour armoiries les instruments de la Passion. Le

Parlement ayant interdit aux confrères de jouer des mystères et aux

Enfants-sans-Souci des pièces satiriques, ces comédiens louèrent leur

privilége et leur hôtel à une troupe nouvelle, qui représenta des

bouffonneries, des pastorales, des tragi-comédies. «A cette époque,

dit Sorel, l'hôtel de Bourgogne n'était qu'une retraite de bateleurs

grossiers et sans art, qui allaient appeler le monde au son du tambour

jusqu'au carrefour Saint-Eustache.» Plus tard, les comédiens et les

pièces devinrent meilleurs; et c'est là que furent jouées les

tragédies de Jodelle et de Baïf sous Henri II et Charles IX, de

Garnier sous Henri III et Henri IV, de Hardy et de Mairet sous Louis

XIII, enfin les chefs-d'oeuvres de Corneille et de Racine jusqu'en

1680. On aura idée de ce que pouvait être ce théâtre par l'ordonnance

de police de 1609, qui faisait défense aux comédiens «de finir plus

tard qu'à quatre heures et demie en hiver, d'exiger plus de cinq sols

au parterre et dix sols aux loges,» etc. Les acteurs, de l'hôtel de

Bourgogne restèrent la seule troupe privilégiée jusqu'en 1600, où une

partie d'entre eux alla fonder le théâtre du Marais, et surtout

jusqu'en 1658, où Molière et sa troupe vinrent leur faire une rivalité

redoutable: on sait combien notre grand poète s'est moqué de

Montfleury, de Beauchâteau, de Hauteroche et autres comédiens de

l'hôtel de Bourgogne, qui «savent faire ronfler les vers et (p.170)

s'arrêter au bel endroit.» En 1676, la confrérie de la Passion, qui

était restée propriétaire de l'hôtel de Bourgogne, fut supprimée et

ses revenus attribués à l'Hôpital-Général «pour être employés à la

nourriture et à l'entretien des enfants trouvés.» Quatre ans après, la

_troupe royale_ de l'hôtel de Bourgogne fut réunie à la _troupe du

roi_, fondée par Molière et alors établie rue Mazarine, et toutes deux

formèrent définitivement la _Comédie française_. Alors le théâtre de

l'hôtel de Bourgogne étant vacant, Scaramouche, Dominique, Carlin et

autres farceurs italiens, qui avaient eu jusque-là leur théâtre au

palais du Petit-Bourbon, vinrent s'y établir, et ils y jouèrent

jusqu'en 1697, où le scellé fut mis sur leur porte «à cause qu'on n'y

observoit plus les règlemens que Sa Majesté avoit faits, que l'on y

jouoit encore des pièces trop licencieuses et que l'on ne s'y étoit

point corrigé des obscénités et gestes indécens.» Le théâtre ne servit

plus qu'au tirage des loteries jusqu'en 1716, où le duc d'Orléans

autorisa le rétablissement des comédiens italiens, la propriété de

l'hôtel restant, à l'Hôpital-Général; et alors le manoir où

Jean-Sans-Peur médita le meurtre de son cousin d'Orléans «devint, dit

Charles Nodier, la maison des bords de la Seine où l'on a ri de

meilleur coeur depuis la fondation de Paris jusqu'à l'an de grâce où

nous vivons.» En 1762, les Italiens furent réunis à l'Opéra-Comique,

et l'on joua alors à l'hôtel de Bourgogne les pièces de Marivaux, de

Favart, de Sédaine, les opéras de Grétry, de Philidor, de Monsigny,

enfin les drames de Mercier, les vaudevilles de Piis, les petites

comédies de Desforges, de Florian, etc. En 1783, les comédiens, qu'on

continuait à appeler Italiens, furent transférés à la salle Favart,

sur le boulevard des Italiens; le théâtre de l'hôtel de Bourgogne fut

définitivement fermé, et, l'année suivante, cette maison, où nos pères

se sont récréés pendant dix à douze générations, où le _Cid_ et

_Andromaque_ ont été applaudis, fut transformée et devint ce qu'elle

est encore, _la halle aux cuirs_.

9° Rue _du Caire_.--Nous avons dit que cette rue avait été ouverte (p.171)

sur l'emplacement du couvent des Filles-Dieu. Elle communique par la

rue de _Damiette_ avec une grande cour bien bâtie, habitée par des

fabricants, dite _cour des Miracles_. «Ce nom, dit Jaillot, étoit

commun à tous les endroits où se retiroient autrefois les gueux, les

mendiants, les vagabonds, les gens sans aveu, et celui-ci étoit des

plus considérables.»--«La cour des Miracles, ajoute Sauval, consiste

en une place d'une grandeur très-considérable et en un très-grand

cul-de-sac puant, boueux, irrégulier, qui n'est point pavé. Autrefois

il confinoit aux dernières extrémités de Paris; à présent il est situé

dans l'un des quartiers des plus mal bâtis, des plus sales et des plus

reculés de la ville, entre la rue Montorgueil, le couvent des

Filles-Dieu et la rue Neuve-Saint-Sauveur, comme dans un autre monde.

Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines,

puantes, détournées; pour y entrer, il faut descendre une assez longue

pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à

moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui

n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de

cinquante ménages chargés d'une infinité de petits enfants légitimes,

naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les

autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les

unes sur les autres. Quelque grande que soit cette cour, elle l'étoit

autrefois beaucoup davantage; de toutes parts elle étoit environnée de

logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de boue, et

tous pleins de mauvais pauvres. On s'y nourrissoit de brigandages, on

s'y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes

sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu'avec

bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le

jour; car on y appeloit _gagner_ ce qu'ailleurs on appelle _dérober_.

Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n'y avoit ni (p.172)

foy ni loi; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement.

Il est vray qu'en apparence ils sembloient reconnoître un Dieu; et,

pour cet effet, au bout de leur cour, ils avoient dressé dans une

grande niche une image de Dieu le père qu'ils avaient volée dans

quelque église, et où, tous les jours, ils venoient adresser leurs

prières[47].»

[Note 47: Sauval, t. I, p. 510.]

En 1656, Louis XIV dispersa ces troupes de mendiants, soit en les

renvoyant dans leurs provinces, soit en les enfermant dans les

hôpitaux. «Depuis ce temps, dit Jaillot, ces sortes d'asiles, où la

mauvaise foi, la dissolution et tous les crimes habitoient, ne sont

occupés que par des artisans et de pauvres familles qui n'ont point à

rougir de leur infortune.»

Dans la cour des Miracles a demeuré Hébert ou le père Duchesne, le

chef de cette abominable faction qui, par ses folies et ses atrocités,

a jeté sur la révolution un déshonneur ineffaçable. «Pour s'étourdir

sur ses remords et ses calomnies, disait Desmoulins, il avait besoin

de se procurer une ivresse plus forte que celle du vin et de lécher

sans cesse le sang au pied de la guillotine.» Robespierre l'envoya à

l'échafaud le 4 germinal an II.

10° Rue _Bourbon-Villeneuve_, ou d'_Aboukir_.--Au XVIe siècle, on

avait commencé à bâtir cette rue sur des terrains appartenant aux

Filles-Dieu, et on l'avait appelée le _faubourg de Villeneuve_.

Pendant les troubles de la Ligue, ce faubourg fut démoli pour mettre

la ville en état de défense contre Henri IV. On le rétablit sous Louis

XIII, mais les constructions ne furent achevées que sous Louis XV.

§ II.

Boulevard et faubourg Saint-Denis.

Entre la rue et le faubourg Saint-Denis se trouve la _porte_ de (p.173)

même nom, arc de triomphe élevé par la ville de Paris à Louis XIV en

1672, pour célébrer la conquête de la Hollande. Ce beau monument, qui

touche à la perfection et qui malheureusement se trouve enterré entre

les deux boulevards voisins, est l'oeuvre de l'ingénieur Blondel; les

sculptures sont des frères Anguier.

Là commence le _boulevard Saint-Denis_, qui forme la partie la plus

basse et la plus étroite des boulevards: il est très-populeux,

très-animé, couvert de belles maisons et de riches boutiques, et

présente à peu près le même caractère que le boulevard Saint-Martin.

On n'y trouve aucun édifice public.

La porte et le boulevard Saint-Denis sont ordinairement le lieu des

rassemblements populaires et celui où commencent les émeutes. C'était

le rendez-vous des jeunes libéraux en 1820; ce fut le théâtre d'un

combat dans les journées de 1830; c'est là qu'a commencé

l'insurrection de juin 1848.

Le _faubourg Saint-Denis_, n'est pas une voie aussi belle que le

faubourg Saint-Martin, bien qu'elle ait à peu près le même aspect;

dans sa partie inférieure, elle est très-populeuse, très commerçante,

bordée de belles maisons; mais, dans sa partie supérieure, elle est

moins animée, habitée par des ouvriers malheureux, bordée de masures.

Cette rue, où se croisent sans cesse les innombrables voitures qui

viennent du nord, a vu entrer bien des pompes triomphales, a vu sortir

bien des cortéges funèbres. C'était la route que suivaient les rois,

pour leur avènement, de l'abbaye de Saint-Denis à Notre-Dame; pour

leur enterrement, de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Denis. C'est par

là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en

portant lui-même le cercueil sur ses épaules: quatre petites tours

élevées de Paris à Saint-Denis, surmontées des statues de Louis IX et

de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en

portant son pieux fardeau.

Les édifices publics du faubourg Saint-Denis sont: (p.174)

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 13 / 31 段