inextricable et dégoûtant réseau de ruelles hideuses et de baraques
pleines de boue, «l'endroit le plus puant du monde entier,» dit
Mercier: c'est le noyau de Paris ancien dès qu'il sortit de la Cité.
On y pénétrait, non pas comme aujourd'hui par une vaste place, mais
par un passage sombre, étroit, fangeux, pratiqué sous la masse du
grand Châtelet. Là, derrière cette sinistre forteresse, était la
_grande boucherie_, si fameuse au temps des Bourguignons et Armagnacs,
et qui subsista jusqu'en 1789. Là étaient les ruelles infectes et
baignées du sang des bestiaux, de la _Triperie_, du _Pied-de-Boeuf_,
de la _Pierre-aux-Poissons_, de la _Tuerie_, de la _Place-aux-Veaux_,
dite aussi _Place-aux-Saint-Yon_. Là ont régné, pendant 500 ans,
dix-huit familles qui possédaient presque tout le quartier, dans
lesquelles la succession était réglée par une sorte de loi salique, et
dont il ne restait plus que deux à la fin du XVIIe siècle, celles des
Thibert et des Ladehors; les plus puissantes avaient été celles des
Legoix, des Thibert, des Saint-Yon, si fameuses au temps de Charles
VI, et dont il reste encore des représentants dans la boucherie (p.150)
de Paris. Malgré les déblaiements opérés depuis la destruction du
Châtelet, cette partie de Paris gardait quelque chose de son ancien
aspect: c'était encore un quartier sale, triste, encombré d'une
population pauvre et laborieuse, où l'humidité, la misère, la maladie
semblaient suinter de tous les pavés et de tous les murs, mais depuis
trois ou quatre ans, tout ce commencement de la rue Saint-Denis avec
les ruelles qui y aboutissaient a été détruit et forme une large et
belle voie jusqu'à la rencontre de la nouvelle rue de Rivoli.
La rue Saint-Denis était, au moyen âge, la plus belle, la plus longue,
la plus riche de tout Paris: aussi jouissait-elle de grands priviléges
et d'honneurs féodaux: «C'était par la porte Saint-Denis, raconte
Saint-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes
les rues, sur leur passage, jusqu'à Notre-Dame, étaient tapissées et
ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps
_camelotés_. Des jets d'eau de senteur parfumaient l'air; le vin,
l'hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés
des six corps de marchands portaient le dais: les corps des métiers
suivaient, représentant en habits de caractère les _sept péchés
mortels_, _les sept vertus_, _la mort_, _le purgatoire_, _l'enfer et
le paradis_, le tout monté superbement. Il y avait de distance en
distance des théâtres où des acteurs pantomimes, mêlés avec des
choeurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament:
_le sacrifice d'Abraham_, _le combat de David contre Goliath_, etc.
Froissard dit qu'à l'entrée d'Isabeau de Bavière, il y avait à la
porte aux Peintres _un ciel nué et étoilé très-richement, et Dieu par
figures séant en sa majesté, le Père, le Fils et le Saint-Esprit_; et
dans ce ciel _petits enfants de choeur chantoient moult doucement en
forme d'anges; et ainsi que la reyne passa dans sa litière découverte
sous la porte de ce paradis, d'en haut deux anges descendirent tenant
en leurs mains une très-riche couronne garnie de pierres (p.151)
précieuses, et l'assirent moult doucement sur le chef de la reyne, en
chantant ces vers_:
Dame enclose entre fleurs de lys,
Reine êtes-vous de paradis,
De France et de tout le pays.
Nous retournons en paradis.
A l'entrée de Louis XI, il y avait à la fontaine de Ponceau «trois
belles filles faisant personnages de sirènes toutes nues... et
disoient de petits motets et bergerettes; et près d'elles jouoient
plusieurs instruments qui rendoient de grandes mélodies;» à l'hôpital
de la Trinité, un théâtre représentant «une Passion à personnages et
Dieu étendu sur la croix et les deux larrons à dextre et à
senestre;» à la porte aux Peintres, «autres personnages moult
richement habillés;» à la fontaine des Innocents, une grande chasse;
au Châtelet, la prise de Dieppe sur les Anglais, etc.
Nous ne parlerons pas des autres entrées royales: qu'il nous suffise
de dire qu'aucun roi ne manqua, à son avénement, «de mener triomphe»
dans la rue Saint-Denis: c'était, en quelque sorte, une cérémonie
d'intronisation, la reconnaissance du monarque nouveau par la
capitale, enfin un deuxième sacre.
Les bourgeois et les boutiques de cette rue, fameuse dans toute
l'Europe, représentent proverbialement depuis plusieurs siècles la
population et le commerce de Paris; mais ce n'est réellement que du
XVIe siècle que datent les grandes maisons de négoce qui ont fait sa
renommée. Là était le centre du commerce de la draperie, des soieries,
des dentelles, de la mercerie, etc., commerce qui se faisait dans des
boutiques sombres, profondes, étroites, sans luxe, sans ornement,
comme on en peut voir encore dans quelques coins de ce quartier,
boutiques où se bâtissaient lentement, solidement, de grosses
fortunes; où le fils succédait invariablement au père pendant quatre
ou cinq générations, jusqu'à ce que la richesse entassée devînt (p.152)
telle que le dernier héritier se décidât à secouer la poussière du
comptoir pour briguer les honneurs de l'échevinage ou acheter une
charge de conseiller au Parlement. C'est en effet des boutiques de la
Cité et des quartiers Saint-Denis et Saint-Honoré que sont sorties la
plupart des familles municipales et parlementaires de la capitale.
La bourgeoisie de la rue Saint-Denis, à cause de ses richesses et de
son importance commerciale, a naturellement joué un grand rôle
politique presque dans tous les temps; elle est essentiellement
ennemie de toute oppression et facile à embrasser toutes les idées
généreuses; mais son opposition est plus taquine que persévérante, et,
dès que sa prospérité matérielle en est troublée, elle se met à
défendre l'autorité avec une ardeur passionnée, même aux dépens de la
liberté, et ne cherche plus que l'ordre, la soumission, le repos.
Ainsi, à l'époque de la Ligue, elle se montra catholique fougueuse, et
néanmoins devint le centre du tiers parti qui appela Henri IV au
trône; au temps de la Fronde, elle se signala par sa haine contre
Mazarin, et néanmoins ce furent ses boutiques qui décidèrent le
rétablissement de l'autorité royale; en 1789, elle se jeta dans la
révolution avec enthousiasme, et sa garde nationale figura dans toutes
les journées, dans toutes les fêtes; mais son ardeur commença à se
calmer après le 10 août; elle vit la République avec répugnance, garda
un profond ressentiment de la Terreur et se laissa entraîner par les
royalistes à faire le 13 vendémiaire. Elle applaudit au 18 brumaire;
mais quand les guerres impériales ruinèrent son commerce, elle devint
ardemment hostile à Napoléon, et celui-ci dissimula à peine son dédain
et sa colère contre ces _boutiquiers_; à son avis, cette partie de la
population était le type de l'inconstance, de la vanité et de la
_bêtise_ parisienne. Aussi la chute du tyran fut-elle accueillie dans
cette rue avec des transports de joie; aussi le comte d'Artois et (p.153)
Louis XVIII, qui, à l'imitation de leurs ancêtres, firent leur entrée
par la rue Saint-Denis, y furent reçus avec des acclamations dont une
part alla même aux soldats étrangers qui les escortaient. Aucune rue
de Paris ne se montra plus royaliste; aucune ne se pavoisa plus
complétement de drapeaux blancs; aucune ne se para de fleurs de lis
avec plus de bonheur. Ajoutons que cet enthousiasme fut bien
récompensé, car le retour de la paix et la présence des étrangers
amenèrent dans ce quartier une prospérité inouïe et y furent la cause
de fortunes colossales. Mais quand le gouvernement des Bourbons donna
trop de pouvoir au clergé, la rue Saint Denis, qui se piquait d'avoir
des lettres et était même un peu esprit fort, rentra dans
l'opposition: c'est là que le _Constitutionnel_ trouva ses premiers et
plus sympathiques lecteurs; c'est de là que sortirent les malédictions
les mieux nourries contre les jésuites; c'est là que les bourses se
montrèrent inépuisables pour toutes les souscriptions du libéralisme,
éditions de Voltaire, dotation de la famille Foy, tombeau du jeune
Lallemand; c'est là, enfin, au fond des arrière-boutiques, que furent
chantées avec délice, les chansons les plus hardies, les plus secrètes
de Béranger. Alors la rue Saint-Denis, si chère aux Tuileries, dont
l'opinion était naguère si soigneusement caressée par les royalistes,
tomba dans le discrédit de la cour. Elle s'en inquiéta peu: ce fut un
de ses bourgeois qui refusa d'_empoigner_ Manuel; sa garde nationale
cassa les vitres de M. de Villèle après la revue du 12 avril, et aux
élections de novembre 1827, toutes ses maisons s'illuminèrent en
l'honneur des députés libéraux que Paris venait de nommer. On sait
comment le ministère fit taire cette joie à coups de fusils: la rue
Saint-Denis ne l'oublia pas; elle fut des premières, en juillet 1830,
à crier Vive la Charte! et quand la grande colonne du duc de Raguse
arriva dans cette rue pour y couper les insurrections des quais et des
boulevards, elle y fut entièrement enveloppée et ne se dégagea (p.154)
qu'après un furieux combat.
Depuis cette époque, depuis les améliorations matérielles qui ont
changé la face de Paris, la rue Saint-Denis a subi une sorte de
transformation et perdu en partie son caractère spécial. C'est encore
la rue la plus commerçante, la plus tumultueuse, la plus
assourdissante de Paris; d'un bout à l'autre, on ne voit qu'une foule
grouillante, active, affairée, d'innombrables voitures, des magasins
encombrés de marchandises; de tous côtés on n'entend que le bruit des
métiers, les cris des petits marchands, le tapage des charrettes:
mais, malgré cela, ce n'est plus la reine de Paris, la régulatrice de
son commerce, le guide de ses opinions politiques; ses maisons,
profondes et élevées, sont toujours peuplées du haut en bas de
fabricants, de marchands, d'industriels de tout genre; mais le gros
commerce d'étoffes, les grands magasins de l'ancien temps l'ont
abandonnée: ses boutiques sont maintenant vouées à des commerces moins
étendus, plus humbles, excepté néanmoins pour la passementerie, la
mercerie, la parfumerie. Aussi son importance politique a-t-elle
diminué, et, de 1830 jusqu'à nos jours, il ne s'est rien passé dans la
rue Saint-Denis qui la distingue des autres grandes rues de Paris,
encore bien qu'elle ait été profondément remuée par les émeutes de
1832 et 1834 et par les journées révolutionnaires de 1848.
Dans une rue jadis aussi sainte, les édifices religieux devaient être
nombreux: en effet, on y trouvait cinq églises, dont il ne reste
qu'une, trois couvents et cinq hospices, aujourd'hui détruits.
1º L'_hôpital Sainte-Catherine_.--Il était situé au coin de la rue des
Lombards et avait été fondé vers le XIe siècle pour héberger les
pèlerins qui se rendaient en foule à l'église Sainte-Opportune. Les
religieuses de cet hôpital se chargèrent plus tard «de retirer les
pauvres filles qui n'ont aucune retraite et cherchent condition.» (p.155)
Elles avaient aussi pour mission d'ensevelir les malheureux trouvés
morts dans la Seine, dans les rues ou dans les prisons, et qui, du
moins, n'étaient pas mis en terre par des mains indifférentes et sans
une larme ou une prière! Cette _morgue_ chrétienne fut, en 1791,
affectée aux jeunes aveugles, et ceux-ci y restèrent jusqu'en 1818,
époque à laquelle ils furent transférés au séminaire Saint-Firmin[41].
Alors l'hôpital fut vendu, détruit et remplacé par des maisons
particulières.
[Note 41: Voir rue Saint-Victor, liv. III ch. I]
La chapelle ou l'église de cet établissement est célèbre dans
l'histoire des théophilanthropes: c'est là que les sectaires du culte
naturel firent, en 1797, leur première cérémonie. Pendant plus d'une
année, ils y célébrèrent deux fêtes par décade, outre les mariages,
baptêmes, décès, etc.[42].
[Note 42: Voici une lettre de faire part d'un décès célébré à
l'hôpital Sainte-Catherine:
"Un de vos frères vient de perdre sa fille.
"Conformément à la sixième et dernière section des pratiques
des théophilanthropes, décrite dans leur Manuel, p. 50, un
des lecteurs rappellera la défunte au souvenir des assistants
dans la fête religieuse et morale qui sera célébrée dimanche
prochain, 7 mai, octodi 18 floréal an V, à onze heures
précises du matin, rue Denis, 34, près celle des Lombards.
"Le père vous invite à venir avec lui attacher une fleur à
l'urne de son enfant et prier le Créateur de la recevoir dans
son sein paternel."]
2º L'_église Sainte-Opportune_.--Sa fondation remonte à une chapelle
de Notre-Dame-des-Bois, qui aurait été bâtie à l'époque où le
christianisme fut introduit dans la Gaule. «Si l'on en croit la
tradition, dit Sauval, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit
en grande vénération des peuples.» Elle était alors située à l'entrée
d'une grande forêt, qui «s'étendait en largeur depuis cet ermitage
jusqu'au pied du Montmartre, et en longueur depuis le pont Perrin
jusqu'à Chaillot.» En 853, Hildebrand, évêque de Seez, chassé de son
pays par les Normands, se réfugia à Paris et déposa dans cette (p.156)
chapelle les reliques de sainte Opportune. Les miracles de cette
sainte ayant attiré une multitude de pèlerins, et Louis-le-Bègue ayant
fait à Hildebrand donation des terres voisines, on remplaça la
chapelle par une église entourée d'un vaste cloître et qui reçut un
chapitre de chanoines. Louis VII lui donna les seigneurie, censive et
justice sur tous les prés et marais jusqu'à Montmartre. L'église fut
reconstruite au XIIIe siècle et ne cessa point, jusqu'à sa destruction
en 1792, d'être en grande vénération. Sa principale entrée était rue
de l'Aiguillerie. Un reste du mur du cloître existe encore dans la rue
de la Tabletterie.
3º L'_église des Saints-Innocents_, située à l'angle-nord de la rue
aux Fers. Bâtie par Philippe-Auguste sur l'emplacement d'une antique
chapelle, elle fut reconstruite au XVe siècle, et son architecture
n'avait rien de remarquable: on l'a démolie en 1785.
Le chevet de cette église était dans la rue Saint-Denis, et son entrée
se trouvait dans un cimetière qui l'entourait et qui occupait tout
l'emplacement actuel du marché des Innocents. Ce cimetière datait
probablement du temps des Romains, et il servait à vingt paroisses.
Comme il était, dans l'origine, ouvert de toutes parts, et, à cause du
voisinage des halles, souillé et profané par les passants,
Philippe-Auguste, en 1188, le fit envelopper de murs. Plus tard, on
garnit ces murs de galeries couvertes, appelées _charniers_, sous
lesquelles on plaça des sépultures. Nicolas Flamel, qui, dit-on, avait
une échoppe d'écrivain sous les charniers, y avait fait construire une
chapelle pour sa femme. On y trouvait aussi les monuments funéraires
de Jean Le Boulanger, premier président au Parlement, de l'érudit
Nicolas Lefèvre, de l'historien Eudes de Mézeray, etc. Tout ce qui
n'était pas assez riche ou assez noble pour acheter une dernière
demeure sous les dalles d'une église, se faisait enterrer sous les
charniers des Innocents.
Au XIIIe siècle, la mode s'empara de ces galeries sombres, (p.157)
humides, infectes; des marchands s'y établirent; les oisifs vinrent
s'y promener, et le séjour de la mort devint un lieu de luxe, de
plaisirs, de rendez-vous. Cette mode ne dura pas quelques années, mais
plusieurs siècles, car, en 1784, les charniers étaient encore remplis
de boutiques et d'échoppes d'écrivains publics et de modistes: «Les
écrivains des charniers, dit Mercier, sont ceux qui s'entretiennent le
plus assidûment avec les princes et les ministres: on ne voit à la
cour que leurs écritures... C'est au milieu des débris vermoulus de
trente générations qui n'offrent plus que des os en poudre, c'est au
milieu de l'odeur fétide et cadavéreuse qui vient offenser l'odorat,
qu'on voit celles-ci acheter des modes, des rubans, celles-là dicter
des lettres amoureuses. Le régent avait, pour ainsi dire, composé son
sérail des marchandes de modes et des filles lingères dont les
boutiques environnent et ceignent dans sa forme carrée ce cimetière
vaste et hideux.» Quant au cimetière lui-même, il était devenu un lieu
d'assemblées publiques, de prédications et même de représentations
théâtrales. Le moyen âge, avec sa foi ardente, ne craignait pas la
mort et aimait à jouer avec elle: aussi, sur les murs des charniers
avait-il peint la _Danse macabre_, allégorie philosophique, où l'on
voyait la Mort mener la danse en conduisant au tombeau «personnes de
tous estats,» mêlées et confondues. Cette allégorie y fut même
plusieurs fois représentée sur des tréteaux par des acteurs qui
attiraient la foule, tant la scène était appropriée au sujet! La mort
mena la danse au cimetière des Innocents pendant plus de six siècles,
et elle y entassa les cadavres de vingt à trente générations. Aussi
cette immense nécropole présentait-elle le spectacle le plus hideux,
un pêle-mêle incroyable de pierres, de croix, d'ossements et
d'ordures; on roulait les crânes aux pieds; il y en avait des monceaux
entassés, à travers lesquels poussaient de grandes herbes; tous les
greniers des charniers en étaient tellement remplis et comblés (p.158)
qu'ils en crevaient et que les os regorgeaient par toutes les
ouvertures. C'était pour toute la ville un immense foyer d'infection;
c'était de plus un mauvais lieu, le rendez-vous des mendiants et des
voleurs, qui souvent profanaient ou pillaient les tombeaux. «Paris,
disait Rabelais, est une bonne ville pour vivre, non pour y mourir,
car les guénaulx des Saints-Innocents se chauffent des ossements des
morts.»
Pendant deux siècles, toute la population du quartier des halles
réclama contre ce vaste tombeau, situé dans la partie la plus
populeuse et la plus malsaine de Paris; mais ce fut seulement en 1785
qu'une ordonnance royale prescrivit sa destruction. Alors on démolit
l'église et les charniers; on détruisit tous les monuments du
cimetière, antiquités précieuses pour la plupart, telles que les
vieilles chapelles d'_Orgemont_ et de _Pomereux_, la _tour
Notre-Dame-des-Bois_, le _prêchoir_, la _croix des Bureaux_, la croix
de _Gâtine_, etc. Par les soins de Fourcroy et de Thouret, on enleva
les ossements et plusieurs pieds de terre du cimetière, et l'on
transporta les débris de 1,200,000 cadavres dans les carrières ou
_catacombes_ du faubourg Saint-Jacques[43]. L'emplacement du cimetière
fut destiné à agrandir les halles, et l'on y a construit en 1813 des
galeries de bois où se vendent principalement des légumes et des
fruits.
[Note 43: Voir rue Saint-Jacques, liv. III, ch. III.]
A l'angle méridional de la rue aux Fers et adossée à l'église des
Innocents était une charmante fontaine qui datait du XIIIe siècle,
mais qui fut reconstruite en 1550 par Pierre Lescat et décorée par
Jean Goujon. A l'époque de la destruction de l'église, on transporta
cette fontaine avec ses ornements au milieu du marché, en ajoutant
deux faces à celles de Lescot et en imitant avec bonheur les
gracieuses naïades et les bas-reliefs de Goujon. Grâce à cette
reconstruction, qui fut faite avec beaucoup de soin et de talent, la
fontaine des Innocents forme aujourd'hui l'un des monuments les (p.159)
plus élégants et les plus précieux de Paris.
Le marché des Innocents a été le théâtre d'un violent combat le 28
juillet 1830. Soixante-dix citoyens y furent tués et enterrés sur la
place même; et, pendant dix ans, le lieu de leur sépulture fut entouré
d'une grille et orné de fleurs. Ces restes ont été exhumés en 1840 et
transportés sous la colonne de Juillet.
4° L'_église du Saint-Sépulcre_.--En 1325, Louis de Bourbon, comte de
Clermont, fonda une église-hôpital pour les pèlerins qui allaient au
Saint-Sépulcre. L'église fut bâtie; l'hôpital ne le fut pas, et, la
folie des croisades étant apaisée, la dotation du prince ne servit
plus qu'à entretenir un chapitre de chanoines. L'église du
Saint-Sépulcre, dont le portail était remarquable et qui ne fut
terminée qu'en 1655, était dans la dépendance du chapitre de la
cathédrale et l'une des quatre églises qu'on nommait les _filles de
Notre-Dame_. C'était le chef-lieu de la confrérie des merciers.
Démolie en 1690, on a construit sur son emplacement une vaste cour
entourée de bâtiments d'une architecture remarquable, quoique
prétentieuse, et qu'on appelle la _cour Batave_ à cause d'une
compagnie hollandaise qui éleva ces bâtiments en 1792.
5° L'_abbaye Saint-Magloire_.--C'était d'abord une chapelle dont
l'origine est inconnue et qui fut, en 1138, transformée en une abbaye
d'hommes. Cette abbaye devint puissante et exerçait sa juridiction sur
une partie du quartier; elle avait une justice patibulaire, car, en
fouillant ses jardins au XVIe siècle, on trouva des ossements, des
chaînes de fer et une potence, ce symbole sinistre de la souveraineté
au moyen âge. En 1572, Catherine de Médicis transféra les religieux de
Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas et mit à leur place un
couvent de filles pénitentes, que Louis XII, étant duc d'Orléans,
avait établi dans son hôtel de Bohême. Les statuts primitifs de (p.160)
ce couvent portaient «qu'on n'y pourrait recevoir que les filles
dissolues, et que, pour s'en assurer, elles seraient visitées par des
matrones.» Mais, après sa translation, «on n'y reçut plus, dit
Jaillot, que des victimes pures et dignes de l'époux qu'elles ont
choisi.» Ce couvent a été détruit pendant la révolution. Son
emplacement est occupé par une partie de la rue Rambutau.
6° L'_église Saint-Leu-Saint-Gilles_ était, dans l'origine, une
chapelle dépendant de l'abbaye Saint-Magloire. Elle devint une église
en 1270, fut rebâtie en 1320, agrandie en 1611, transformée pendant la
révolution en magasin de salpêtre, rendue au culte en 1802. C'est une
des succursales du sixième arrondissement.
7° L'_hôpital Saint-Jacques_ fut fondé en 1317 par des bourgeois de
Paris qui appartenaient à la confrérie de Saint-Jacques de
Compostelle, «pour héberger les pèlerins et les pauvres passants.» Il
contenait quarante lits; soixante à quatre-vingts pauvres pouvaient y
être logés chaque nuit et recevaient à leur départ un pain et du vin.
Les chapelains de cet hôpital dissipant ses revenus en débauches,
Louis XIV les supprima, attribua leurs biens à l'ordre de
Saint-Lazare, et, malgré les procès engendrés par cette réunion, en
1722, «les revenus s'élevoient à 40,000 livres, toutes les maisons
étoient en bon état, et l'hospitalité y étoit exercée avec autant
d'exactitude que les aumônes des fidèles pouvoient fournir aux besoins
des pauvres.» Cet hôpital a été détruit en 1790, et son emplacement
est occupé par plusieurs rues. L'église, dont une tradition faisait
remonter l'origine jusqu'à Charlemagne, occupait le coin de la rue
Mauconseil; elle n'a été démolie qu'en 1820; un magasin de nouveautés,
bâti sur son emplacement, a pour enseigne des statues du moyen âge
trouvées dans les caveaux de l'hôpital.
1° L'_hôpital de la Trinité_, situé entre les rues Saint-Denis et
Grenétat, avait été fondé dans le XIIe siècle sous le nom de la (p.161)
Croix-de-la-Reine. Il fut agrandi par Philippe-Auguste et destiné
principalement à héberger les pèlerins qui, le soir, trouvaient fermée
la porte de Paris, dite porte aux Peintres. Son enclos était
très-vaste et renfermait, outre l'église et les bâtiments de
l'hôpital, des terrains cultivés. L'église occupait l'emplacement du
nº 266 de la rue Saint-Denis.
Vers la fin du XIVe siècle, des bourgeois de la rue Saint-Denis
s'étaient avisés, plutôt par esprit de piété que par plaisir, de se
réunir pour représenter les traits les plus intéressants de la vie de
Jésus-Christ. Ils obtinrent en 1402 de Charles VI des lettres-patentes
qui les érigeaient en _confrérie_, sous le titre de «maîtres,
gouverneurs et confrères de la confrérie de la Passion et résurrection
de Notre-Seigneur,» et les autorisaient à faire leurs _jeux_ en public,
les jours de dimanche et de fête. Alors ils louèrent la grande salle de
l'hôpital de la Trinité, laquelle avait vingt et une toises de long, sur
six de large; et c'est là que furent jouées ces pièces naïves appelées
_mystères_, qui traduisaient par _personaiges_ toutes les histoires de
l'Ancien et du Nouveau Testament, les vies des saints, les actes des
apôtres, la _destruction de Troie la grante_, et, plus tard, les
_sotties, farces et moralités_ des _Enfants-Sans-Souci_, dont la
confrérie se réunit à celle de la Passion. La foule accourut à ces
spectacles si nouveaux, qui semblaient le complément des spectacles
augustes des églises: et, pendant un siècle et demi, sauf les
interruptions causées par les guerres civiles, l'hôpital de la Trinité
fut le lieu le plus populaire et le plus fréquenté de Paris.