au XIIIe siècle, y étaient établis, ainsi que dans les rues voisines.
Ces banquiers étaient très-riches, et dans le rôle de la taille de
1292 ils sont taxés les premiers et à part; l'un d'eux, Gandouffle,
est imposé à 114 livres 10 sous, ce qui équivaudrait aujourd'hui à
2,637 francs et fait supposer un revenu de 130,000 francs. On trouvait
aussi dans cette rue la maison dite _le Poids du roy_, où se
conservaient les étalons des poids et mesures de Paris. Depuis le
milieu du XVIIe siècle jusqu'à l'Empire, les confiseurs donnèrent à la
rue des Lombards une célébrité à laquelle n'ont pas peu contribué les
poètes qui fabriquaient pour leurs bonbons des devises amoureuses à
_six livres le cent_. Aux confiseurs ont succédé les marchands en gros
d'huiles, de fromage, de sucre, etc., dont les magasins, laids,
sombres, profonds, nous donnent une idée de ce qu'étaient les modestes
boutiques de nos pères.
3º Rue du _Cloître-Saint-Merry_. Dans cette rue était l'hôtel du
président Baillet, où fut établie, en 1570, la juridiction des consuls
ou le tribunal de commerce. Ce tribunal y est modestement resté
jusqu'en 1826; il était composé de cinq membres élus par les six corps
marchands, et, pendant deux siècles, il a rendu, sans code, sans
digeste, sans avocats, une justice sommaire, rapide, gratuite, et qui
ne fut jamais suspectée.
4º Rue des _Vieilles-Étuves_. Les maisons de bains ou _estuves_ (p.138)
étaient, au moyen âge, fort communes, et plusieurs rues en ont pris
leur nom. Ce n'était pas un luxe inutile dans une ville aussi sale et
aussi puante qu'était alors Paris. «Avant le XVIIe siècle, dit Sauval,
on ne pouvait faire un pas sans en trouver.» Les _barbiers estuvistes_
allaient crier dans les rues:
Seignor, quar vous allez baingner
Et estuver sans deslayer,
Li bains sont chaus, c'est sans mentir.
Sous Louis XIII et Louis XIV, les estuves devinrent des maisons d'un
genre particulier et qui étaient tout à la fois des hôtels garnis, des
restaurants, des lieux de plaisir et de rendez-vous galants. Les
_baigneurs_ (ainsi appelait-on les maîtres de ces établissements, qui
avaient privilége du roi) étaient des hommes experts dans tous les
secrets de la toilette, coiffeurs, parfumeurs, tailleurs,
entremetteurs de débauches, agents d'intrigues, confidents de tous les
gens de plaisir, de toutes les femmes galantes. On allait passer
quelques jours chez le baigneur pour raison de santé, au retour d'une
campagne ou d'un voyage; on y allait pour disparaître un instant du
monde, pour échapper à la curiosité de ses amis ou à la poursuite de
ses ennemis; on y allait pour y trouver des femmes de cour déguisées
et masquées ou des bourgeoises séduites et achetées; on y allait pour
faire des parties de vin, de jeu et de débauche[38]. Louis XIV
lui-même, dans sa jeunesse, allait souvent coucher chez le baigneur
Lavienne, qui devint son valet de chambre.
[Note 38: Voir les lettres de Mme de Sévigné, a. 1655.]
Les étuves de la rue Saint-Martin étaient au coin de la rue Beaubourg
et avaient pour enseigne le Lion d'argent.
5º Rue aux _Ours_.--Elle date du XIIIe siècle, et s'appelait encore,
en 1770, de son vrai nom aux _Oües_ ou aux _Oies_, à cause des
nombreux rôtisseurs qui l'habitaient. Dans cette rue débouche la (p.139)
rue _Salle-au-Comte_ qui disparaît aujourd'hui et se trouve absorbée
dans le boulevard de Sébastopol. Au coin de la rue aux Ours et de la
rue Salle-au-Comte était, avant la révolution, une statue de la
Vierge, dite _Notre-Dame-de-la-Carole_, devant laquelle, chaque année,
le 3 juillet, se brûlait un colosse d'osier habillé en soldat suisse,
au milieu d'un grand feu d'artifice. Cette cérémonie devait son
origine à un sacrilége commis, dit-on, en 1418, par un soldat ivre,
qui, ayant donné un coup d'épée à la statue, en fit jaillir du sang.
Les détails de cette histoire étaient exposés dans une chapelle de
l'abbaye Saint-Martin; mais ils n'en étaient pas pour cela plus
authentiques, et la critique si sagace des érudits du XVIIe siècle en
avait fait depuis longtemps justice. En 1793, la statue de la Vierge
fut détruite et remplacée pendant quelque temps par le buste de Marat.
Dans cette rue Salle-au-Comte était une fontaine qui portait le nom du
chancelier de Marle et fut construite par lui. Ce magistrat habitait
l'hôtel voisin de cette fontaine et qui avait été bâti par le comte de
Dammartin vers la fin du XIIIe siècle: c'est là qu'il fut arrêté par
les Bourguignons en 1418, conduit à la Conciergerie et massacré
quelques jours après. Sauval raconte qu'un procureur au Châtelet, qui
avait acheté en 1663 ce manoir seigneurial, s'y trouvait logé trop à
l'étroit.
Dans la rue aux Ours débouche, parallèlement aux rues Saint-Martin et
Saint-Denis, la rue _Quincampoix_, dont le nom vient probablement d'un
de ses habitants. «C'est, dit Lemontey, un défilé obscur de quatre
cent cinquante pas de long sur cinq de large, bordé par
quatre-vingt-dix maisons d'une structure commune et dont le soleil
n'éclaire jamais que les étages les plus élevés.» Cette rue est
très-ancienne: au XIIIe siècle, elle était peuplée de merciers et
d'orfèvres, fréquentée par les dames et même servant de promenade à la
mode. Les merciers, à cette époque, vendaient tous les objets de (p.140)
luxe et de parure pour les femmes. C'était une corporation
très-importante, très-nombreuse, et plus riche toute seule, dit
Sauval, que les autres cinq corps de marchands. Il serait
très-difficile d'énumérer tout ce qui faisait alors partie de la
boutique d'un mercier, chapeaux, étoffes de soie, hermines, tissus de
lin, broderies, joyaux, aumônières, parfums; etc. Les plus riches
merciers de la rue Quincampoix étaient les d'Espernon, dont un est
taxé dans la taille de 1313 à 90 livres. Dans le XVIe siècle, la vogue
marchande de cette rue était passée, et elle avait quelques hôtels de
grands seigneurs. De ce nombre était l'hôtel de Beaufort, dont un
passage a conservé le nom, où demeura le roi des halles, le héros de
la populace de Paris à l'époque de la Fronde: «Il disoit tout haut,
raconte Gui Patin, que si on le persécutoit à la cour, il viendroit se
loger au milieu des halles, où plus de vingt mille hommes le
garderoient[39].» Vers la fin du règne de Louis XIV, cette rue devint
le séjour des juifs qui faisaient la banque et des courtiers qui
tripotaient des gains illicites sur les billets de l'État ou sur les
emprunts du grand roi. A l'époque du système de Law, elle fut le
centre de l'agiotage dont la fièvre agita toute la France, et alors
elle se trouva encombrée de joueurs depuis les caves jusqu'aux
greniers: on s'y pressait, on s'y écrasait, on y achetait la moindre
place au poids de l'or; une chambre s'y louait dix louis par jour. De
là nous sont venus les ventes à terme, la prime, le report et toutes
les autres inventions, roueries et manoeuvres de bourse. C'est dans
cette rue, dans le cabaret de l'Épée-de-Bois, au coin de la petite rue
de Venise, que le comte de Horn assassina un des agioteurs pour lui
voler son portefeuille; il fut arrêté, condamné et exécuté sur la
roue. Aujourd'hui, la rue Quincampoix est bien déchue de ses honneurs
du XIIIe et du XVIIe siècles: triste et sale, elle n'est plus habitée
que par des commerçants et des fabricants. Elle a pour (p.141)
prolongement une ruelle boueuse qu'on appelait des Cinq-Diamants: là
demeurait Chapelain.
[Note 39: Lettres, t. II, p. 514.]
6º Rue Grenétat.--Cette rue date du XIIIe siècle et s'appelait alors
de la Trinité, à cause d'un hôpital dont nous parlerons au chapitre
suivant. Elle prit plus tard le nom de Darne-Estal ou Darnetal, d'un
bourgeois qui l'habitait; et ce nom est devenu, en s'altérant
successivement, Guernetat et Grenétat. Cette rue, très-fréquentée,
très-populeuse, est, avec les rues qui l'avoisinent, l'un des grands
centres de l'industrie parisienne, principalement en tabletterie.
C'est là que l'émeute du 12 mai 1839 a livré son dernier combat.
Le grand îlot de maisons compris entre les rues aux Ours, Grenétat,
Saint-Martin et Saint-Denis, était coupé par une rue parallèle à ces
deux dernières et qu'on appelait _Bourg-l'Abbé_, rue aujourd'hui
absorbée par le boulevard de Sébastopol. Le Bourg-l'Abbé dépendait de
l'abbaye Saint-Martin et datait du Xe siècle: c'était un lieu de
plaisance et de promenade pour les Parisiens de la Cité, qui allaient
y visiter une chapelle dédiée à saint Georges et cachée sous de frais
ombrages. Lorsque l'enceinte de Philippe-Auguste fut construite, il
devint faubourg de Paris et toucha la muraille. Son principal chemin
prit alors le nom de rue du Bourg-l'Abbé et continua à être fréquenté,
non plus seulement à cause de sa chapelle, mais à cause de ses
habitants, dont les moeurs faciles et les goûts ingénus donnèrent lieu
à ce proverbe: «Gens du Bourg-l'Abbé qui ne demandent qu'amour et
simplesse.» Tout était bien changé, et depuis longtemps, dans la rue
Bourg-l'Abbé, dont le nom même vient de disparaître: plus d'ombrages,
de simplesse, de chapelle; c'était une de ces ruches d'ouvriers où, du
soir au matin, à tous les étages, dans toutes les chambres, dans tous
les coins, on n'entendait que le bruit du marteau, le cri de la lime,
des chants souvent et quelquefois des plaintes.
La rue Bourg-l'Abbé a été le principal théâtre de l'émeute du (p.142)
12 mai 1839.
§ II.
Boulevard et faubourg Saint-Martin.
La rue Saint-Martin est séparée de son faubourg par la _porte
Saint-Martin_, arc de triomphe élevé à Louis XIV, en 1674, pour la
conquête de la Franche-Comté. C'est l'oeuvre de Pierre Bullet, élève de
Blondel, et l'un des monuments les plus élégants de Paris, malgré
l'aspect un peu dur de sa façade travaillée en bossages vermiculés. Là
commence le _boulevard Saint-Martin_, qui présente un spectacle aussi
animé, mais qui est plus commerçant que le boulevard du Temple. On y
trouve: 1º La belle _fontaine du Château-d'Eau_, construite en 1812, et
près de laquelle se tient un marché aux fleurs. 2º Le théâtre de
l'_Ambigu-Comique_, fondé par Audinot, en 1767, sur le boulevard du
Temple, et qui devint très-populaire sous l'Empire par ses mélodrames.
Incendié en 1827, il fut transporté au boulevard Saint-Martin, sur
l'emplacement de l'hôtel Murinais. 3º Le théâtre de la
_Porte-Saint-Martin_, construit en 1781, dans l'espace de
soixante-quinze jours, pour remplacer provisoirement la salle incendiée
de l'Opéra.
Le faubourg Saint-Martin s'est longtemps appelé faubourg
Saint-Laurent, à cause de l'église qui s'y trouve située. C'est une
voie très-large, populeuse, commerçante, industrielle, et l'une des
plus belles entrées de Paris. Il a pris part à tous les grands
événements de l'histoire de Paris et n'a été le théâtre spécial
d'aucun fait remarquable, si ce n'est l'entrée des armées étrangères,
le 31 mars 1814. Au nº 92 a demeuré J.-B. Say; au nº 188 est mort
Méhul. On trouve dans cette rue:
1º La _mairie du cinquième arrondissement_, au coin de la rue du
Château-d'Eau. C'était autrefois une caserne de gendarmerie ou de (p.143)
garde municipale, qui, après avoir été le théâtre d'un sanglant combat
en 1830, a été de nouveau dévastée en 1848.
2º L'_église Saint-Laurent_.--C'était, au VIe siècle, une chapelle
isolée au milieu d'une grande forêt; au Xe siècle, une abbaye; en
1280, une paroisse. Sa dernière reconstruction date de 1595 et n'a été
terminée qu'en 1622. C'est aujourd'hui la paroisse du cinquième
arrondissement. On y trouve la sépulture d'une des saintes femmes de
l'histoire de Paris, Louise de Marillac ou madame Legras, qui a pris
part à toutes les bonnes oeuvres de saint Vincent de Paul.
3º L'_hospice des Incurables-Hommes_.--Il occupe l'ancien couvent des
Récollets, fondé en 1603 par un tapissier de Paris, Jacques Cottard,
et par Marie de Médicis. Les bâtiments furent reconstruits par la
munificence du surintendant Bullion et du chancelier Séguier. Les
Récollets étaient des capucins réformés, ordre modeste, infatigable,
composé généralement de pauvres hommes du peuple, et qui donnait des
prédicateurs aux campagnes, des aumôniers aux armées, des
missionnaires aux colonies. L'hospice des Incurables-Hommes, qui était
auparavant rue de Sèvres, fut, en 1802, transféré dans la maison des
Récollets: il renferme 510 lits, dont 50 sont réservés à des enfants.
On trouvait encore autrefois dans ce faubourg l'hospice du
Saint-Nom-de-Jésus; il avait été fondé par un inconnu et par saint
Vincent-de-Paul pour quarante artisans qui, ne pouvant plus
travailler, étaient réduits à la mendicité. Cette maison devint, plus
tard, le chef-lieu de la congrégation des frères de la Doctrine
chrétienne; elle a été détruite pour ouvrir l'embarcadère du chemin de
fer de Strasbourg.
Parmi les nombreuses rues qui débouchent dans le faubourg
Saint-Martin, rues la plupart nouvelles et dont quelques-unes ne sont
qu'à demi construites, on remarque:
1º La rue de _Bondy_, qui longe le boulevard Saint-Martin, et où (p.144)
l'on trouvait jadis une caserne de gardes françaises, l'hôtel d'Aligre
et le théâtre des Jeunes-Artistes. Celui-ci était situé au coin de la
rue de Lancry: il fut ouvert en 1764, devint plus tard le Vaux-Hall
d'été et jouit d'une grande vogue jusqu'en 1789. Alors il devint le
Théâtre-Français comique et lyrique, puis celui des Jeunes-Artistes,
et fut fermé en 1807.
2º La rue _Saint-Laurent_.--Dans cette rue était l'entrée principale
de la fameuse foire Saint-Laurent, qui occupait cinq arpents de
terrain compris entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis et les
rues de Chabrol et Saint-Laurent. Cette foire datait du temps de Louis
VI, mais elle n'eut de célébrité qu'en 1661, époque à laquelle les
prêtres de Saint-Lazare, possesseurs du champ où elle se tenait, y
firent construire des rues larges, droites, ornées de marronniers,
bordées de loges et boutiques uniformes. Elle se tenait du 28 juin au
30 septembre, et attirait la foule, alors si facile à amuser. On y
trouvait des jeux, des saltimbanques, des cafés, des cabarets, des
salles de spectacle. La plus fréquentée était le théâtre de la Foire,
pour lequel travaillèrent Lesage, Piron, Sédaine, Favart. Vers 1775,
la foire Saint-Laurent commença à être délaissée pour le boulevard du
Temple, où se porta la vogue populaire; elle fut supprimée en 1789, et
son enclos resta abandonné jusque sous la Restauration, où l'on ouvrit
un marché sur une partie de son emplacement. Dans l'autre partie, on a
construit l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, l'un des plus
beaux édifices de la capitale, dont la masse est aussi imposante que
les dispositions de détail sont élégantes et ingénieuses.
A l'extrémité du faubourg Saint-Martin, au delà de la rue de la
Butte-Chaumont, se trouvait autrefois la _butte de Montfaucon_, où
était construit le plus fameux des gibets royaux. Il datait du XIe
siècle. C'était une masse de pierre de cinq à six mètres de (p.145)
hauteur, formant une plate-forme carrée de quatorze mètres de
longueur sur dix de largeur. Sur les côtés de cette plate-forme
s'élevaient seize gros piliers carrés, hauts de trente-deux pieds,
unis par de fortes poutres de bois qui supportaient des chaînes de
fer, auxquelles restaient suspendus les cadavres des suppliciés
jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à l'état de squelettes. Alors on les
jetait dans un charnier pratiqué au centre de la plate-forme. On
arrivait à cette plate-forme par une longue rampe de pierre fermée
d'une porte, et l'on suspendait ou détachait les cadavres au moyen de
grandes échelles. Ce monument sinistre, placé sur l'une des dernières
éminences de la butte Chaumont, dominait une campagne fertile, des
coteaux chargés de vignobles ou de moulins, des champs de blé, mais
toute habitation s'en était éloignée, et, jusqu'au milieu du dernier
siècle, on n'y trouvait d'autre établissement que la voirie. On sait
combien la justice du moyen âge était atroce, expéditive, et tenait
peu de compte de la vie des hommes; on sait que la mort était
appliquée à tous les crimes, et que les crimes étaient très-fréquents:
il était donc rare que le gibet de Montfaucon ne fût pas garni de
cadavres. Mais, en sa qualité de lieu privilégié de la haute justice
royale, il eut l'avantage d'appendre plus de grands seigneurs que de
pauvres hères, et Montfaucon sembla prédestiné aux ministres
oppresseurs, aux financiers concussionnaires, aux juges
prévaricateurs, etc.
Les condamnés les plus fameux qui furent pendus ou exposés après leur
supplice à Montfaucon furent: Pierre de la Brosse, ministre de
Philippe-le-Hardi, en 1278; Enguerrand de Marigny, surintendant des
finances sous Louis X, en 1314; Tapperel, prévôt de Paris, en 1320,
pour avoir fait mourir un pauvre innocent à la place d'un riche
coupable; Gérard de la Guette, surintendant des finances sous
Philippe-le-Long, en 1322: Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, (p.146)
coupable de vols et d'assassinats, en 1323; Pierre Remy, surintendant
des finances, en 1328; Massé de Machy, trésorier du roi, en 1331; René
de Séran, maître des monnaies, en 1332; Hugues de Cuisy, président au
Parlement, pour avoir vendu la justice, en 1336; Adam de Hourdaine,
conseiller au Parlement, pour avoir produit de faux témoins, en 1448;
Jean de Montaigu, surintendant des finances, en 1209; Pierre des
Essarts, prévôt de Paris, en 1413; Olivier-le-Daim, ministre de Louis
XI, en 1484; Jacques de Beaune, seigneur de Semblançay, surintendant
des finances, en 1527; Jean Poncher, trésorier du Languedoc, en 1533;
Gentil, président au Parlement, en 1543, etc.
Ajoutons à cette liste funèbre de suppliciés l'amiral Coligny,
Briquemaut, Cavagnes, et tant d'autres victimes de la Saint-Barthélémy,
dont Charles IX, avec toute sa cour, alla contempler les cadavres.
A partir de cette époque, les expositions à Montfaucon devinrent plus
rares; Sauval dit qu'à la fin du XVIIe siècle le gibet tombait en
ruine, et, en 1740, Piganiol ajoute: «Présentement la cave est
comblée, la porte de la rampe est rompue et les marches sont brisées;
quant aux piliers, à peine en reste-t-il deux ou trois.» En 1761,
quand les faubourgs Saint-Martin et du Temple commencèrent à se
peupler, on détruisit cet édifice hideux, et on le transporta à
l'endroit où est actuellement la voirie et qu'on appelle aussi
Montfaucon; mais on n'y pendit plus, on n'y exposa plus: le gibet
royal ne fut plus qu'un symbole de la haute justice du trône, et l'on
se contenta d'enterrer à l'ombre de ses piliers les malheureux
suppliciés à la place de Grève. La révolution fit disparaître ce
dernier reste du régime féodal.
Le faubourg Saint-Martin aboutit à deux barrières aussi importantes
que fréquentées: celle de Pantin, qui ouvre la grande route de Metz ou
d'Allemagne; celle de la Villette, qui ouvre la grande route de Lille
ou de Belgique. Entre ces deux routes est situé le bassin où (p.147)
aboutit le canal de l'Ourcq, et à l'extrémité duquel se trouve, dans
une magnifique position, entre les deux barrières, une vaste et belle
rotonde, qui ressemble à un temple et ne renferme néanmoins que les
bureaux de l'octroi.
Les communes de Pantin et de la Villette ont été l'un des principaux
théâtres de la bataille de 1814. La dernière, aussi riche que
populeuse et commerçante, est l'un des principaux entrepôts
d'approvisionnement de Paris: elle doit sa prospérité aux canaux de
l'Ourcq et Saint-Martin.
Le canal _Saint-Martin_ commence à la barrière de Pantin, se dirige au
sud-est en coupant, outre dix autres rues, la rue du Faubourg-du-Temple,
la rue de Ménilmontant, la place de la Bastille, et il aboutit dans la
Seine par la gare de la Bastille; il dérive les eaux du canal de
l'Ourcq dans la Seine et amène ainsi dans l'intérieur de Paris toutes
les marchandises du nord de la France. Il a été entrepris en 1803 et
ouvert en 1825. Sa longueur est de 3,200 mètres, sa largeur de 27, sa
pente de 25, répartie entre dix écluses. Il est bordé d'un côté par le
quai de _Valmy_, de l'autre par le quai de _Jemmapes_. Ces quais sont
couverts de magasins de bois, de pierres, de charbons, de tuiles, et
l'on y remarque les vastes bâtiments de l'_Entrepôt réel des douanes_.
Toute la partie de Paris traversée par ce canal était, il y a quarante
ans, occupée presque entièrement par des marais et des terrains en
culture; aujourd'hui, elle est sillonnée de rues, habitée, populeuse,
pleine d'activité. Les bords du canal Saint-Martin et particulièrement
l'Entrepôt ont été ensanglantés dans les journées de juin 1848.
Outre cette importante voie de navigation, le canal de l'Ourcq fournit
à Paris la plus grande partie de ses eaux. En effet, de ce canal part
un aqueduc souterrain, dit de _Ceinture_, ayant deux mètres de hauteur
sur deux mètres de largeur, et sur lequel il est possible de naviguer;
il entre dans Paris près de la barrière de la Villette, suit le (p.148)
mur d'enceinte et se déverse dans un vaste réservoir situé près de la
barrière de Monceaux. Cet aqueduc fournit de l'eau à toute la partie
septentrionale de Paris par trois principales saignées: une à l'est,
qui envoie des eaux dans le quartier Popincourt et le faubourg
Saint-Antoine; une au sud, qui envoie des eaux dans le faubourg
Saint-Martin jusqu'au Château-d'Eau, au-dessous duquel est un
réservoir dirigeant des eaux dans le Marais et le quartier
Saint-Denis; enfin, une à l'ouest et partant du réservoir de Monceaux,
envoyant des eaux dans la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré
et les Champs-Élysées.
CHAPITRE V[40].
LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-DENIS.
[Note 40: Il y aurait lieu d'établir ici un nouveau chapitre
pour la voie nouvelle dite _Boulevard de Sébastopol_, qu'on
ouvre en ce moment entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis
et parallèlement à ces rues. Mais ce boulevard ne sera achevé
que dans quelques années. Il part de la place du Châtelet,
coupe successivement les rues des Lombards, Rambuteau, aux
Ours, Grenetat, du Ponceau, Neuve-St-Denis, Sainte-Appoline
et le boulevard Saint-Denis. Il est entièrement construit
entre les faubourgs Saint-Martin et Saint-Denis, et aboutit à
l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg; il doit être
continué à travers la Cité, sur la rive gauche de la Seine,
et ouvrir ainsi tout Paris du nord au sud. Il diminuera
singulièrement l'importance des rues Saint-Martin et
Saint-Denis, dont il ne sera séparé que par des plaquettes de
maisons.]
§ Ier.
Rue Saint-Denis.
Cette rue, l'une des plus anciennes et des plus populaires, artère
principale de Paris, et qu'on pourrait appeler la rue _parisienne_ par
excellence, doit son origine au village où saint Denis fut enterré et
qui attirait un grand concours de fidèles. De pieuses légendes
racontaient que le saint, après sa décollation dans la prison de
Saint-Denis-de-la-Chartre, avait suivi le chemin marqué par cette (p.149)
rue en portant sa tête dans ses mains, jusqu'au lieu où il voulait
être enterré. Ce chemin se couvrit de chapelles, de stations, de
maisons: c'était la _grant-rue, la grand'chaussée de monsieur saint
Denys_. Au XIe siècle, la rue Saint-Denis s'arrêtait à la rue
d'Avignon, où était une porte de l'enceinte de Louis VI: en 1107, elle
atteignait la rue Mauconseil, où était une porte de l'enceinte de
Philippe-Auguste, dite _porte aux Peintres_ (une impasse en a gardé le
nom); en 1418, elle allait jusqu'à la rue Neuve-Saint-Denis, où était
une porte de l'enceinte de Charles VI; au XVIe siècle, elle atteignait
les remparts ou boulevards, où était une porte de l'enceinte de
François Ier. Cette dernière se composait d'une grande tour carrée,
avec tourelles, large fossé, pont-levis, et ce fut par là que les
Espagnols évacuèrent Paris en 1594.