On y trouve: 1º Le _Théâtre-Lyrique_, fondé en 1847 sur l'emplacement

d'un bel hôtel qui avait été bâti et habité par le malheureux

Foulon.--2º Le _Cirque-Olympique_, fondé par les frères Franconi en

1780 dans le faubourg du Temple, transféré en 1802 dans le jardin des

Capucines, en 1806 rue Mont-Thabor, en 1816 dans le faubourg du

Temple, en 1827 sur le boulevard du Temple.--3º Le théâtre des _Folies

Dramatiques_, fondé en 1830 sur l'emplacement de l'Ambigu-Comique.--4º

Le théâtre de la _Gaîté_, fondé en 1770 par Nicolet, sous le nom de

Salle des grands danseurs; Taconnet, comme acteur et auteur, lui donna

la vogue; quant au public qui le fréquentait, voici ce qu'en dit

l'Almanach des spectacles de 1791: «Ce spectacle est d'un genre tout à

fait étranger aux autres; on y allait autrefois pour y jouir d'une

liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs: on y chantait, on y

riait, on y faisait une connaissance, et quelquefois plus encore, sans

que personne y trouvât à redire; chacun y était aussi libre que dans

sa chambre à coucher.» Il prit le nom de théâtre de la Gaîté en 1792,

fut reconstruit en 1808, incendié en 1835, et aujourd'hui continue (p.126)

à attirer la foule.--5º Le théâtre des _Délassements-Comiques_, fondé

en 1774 sous le nom de théâtre des Associés, et qui devint en 1815 le

théâtre des danseurs de corde de madame Saqui; depuis 1830, on y joue

des drames et des vaudevilles. On y trouvait encore le théâtre des

Élèves, fondé en 1778, brûlé en 1798, reconstruit sous le nom de

Panorama dramatique en 1821, et aujourd'hui détruit.

Une des maisons de ce boulevard, aujourd'hui reconstruite, et qui

portait alors le nº 50 est affreusement célèbre: c'est de là que, le

28 juillet 1835 est partie la mitraillade de Fieschi.

Le faubourg du _Temple_ a été ouvert sur l'ancien clos de Malevart. Ce

n'était encore qu'un chemin à travers champs au XVIe siècle. On

commença à y bâtir sous Louis XIII, et sous Louis XV ses cabarets

étaient le rendez-vous du peuple. L'un d'eux, nommé _Courtille_

(jardin), obtint une grande célébrité: c'est là que fut arrêté

Cartouche en 1721. Sur son emplacement est une caserne d'infanterie,

et son nom a été transporté à la grande rue de Belleville, dont nous

allons parler. Plus loin était le cabaret de Ramponeau, qui eut, en

1760, une telle vogue, que les grands seigneurs et les grandes dames

allaient le visiter. En face de la Courtille était le jardin des

Marronniers, qui attira la foule jusque dans les premières années de

la restauration: il est aujourd'hui détruit, comme tous ces grands

jardins de fêtes publiques tant aimés de nos pères, et avec tant de

raison. Aujourd'hui le faubourg du Temple est, comme la rue de même

nom, peuplé d'ouvriers, mais appartenant à des industries moins

heureuses, plus tristes, plus pauvres, moins éclairées. Il a été l'un

des théâtres les plus sanglants de la bataille de juin; toute la rue,

surtout aux abords du canal Saint-Martin, était hérissée de

barricades.

De toutes les rues qui aboutissent dans le faubourg du Temple, (p.127)

nous ne remarquerons que la rue _Bichat_, qui mène à l'hôpital

_Saint-Louis_. Cet hôpital fondé par Henri IV en 1607, pour les

maladies contagieuses, était, avant 1789, le plus beau de Paris:

néanmoins, on n'y comptait alors que 300 lits et souvent 6 à 700

malades. Il renferme aujourd'hui 825 lits.

A la barrière du faubourg du Temple commence une longue et montueuse

rue, qui est la voie principale de la commune de Belleville, commune

très-populeuse qui ne compte pas moins de 36,000 habitants. Cette rue

s'appelle, dans sa partie inférieure, la _Courtille_. C'est là que le

peuple va chercher ses plaisirs dans des salles nues, puantes,

hideuses, où le vin frelaté n'est pas même égayé par l'ombre d'une

charmille, où la danse ignoble se cache du grand air et du soleil, et

n'a pour horizon que des murs peints et enfumés, où les regards ne

peuvent s'arrêter que sur des rues fétides et boueuses, de laides

maisons meublées de milliers de tables, une foule souvent immonde et

brutale, quelquefois criminelle; c'est là le théâtre des plus

honteuses orgies du carnaval; c'est là que, dans ces jours de joie

bestiale se donne un spectacle à faire douter de notre civilisation,

de l'avenir de notre pays, de la dignité humaine. Ô les frais

ombrages, les riants gazons, les gais refrains, les joyeuses parties

de la vieille Courtille, qu'êtes-vous devenus!

CHAPITRE IV.

LA RUE ET LE FAUBOURG SAINT-MARTIN.

§ Ier.

La rue Saint-Martin.

Cette grande voie publique, l'une des plus anciennes et des plus

importantes de Paris, doit son nom et son origine à l'abbaye

Saint-Martin-des-Champs, qui y était située. Elle a eu quatre (p.128)

portes: la première, de l'enceinte de Louis VI, près de l'église

Saint-Merry; la deuxième, de l'enceinte de Philippe-Auguste, près de

la rue Grenier Saint-Lazare; la troisième, de l'enceinte de Charles

VI, près de la rue Neuve-Saint-Denis; la quatrième, de l'enceinte de

Louis XIII, près du boulevard; celle-ci étant très-forte, flanquée de

six tours rondes, avec un large fossé et un pont-levis. La partie de

cette rue voisine de la Seine, a été récemment détruite et

reconstruite jusqu'à l'endroit où elle se trouve coupée par la

nouvelle rue de Rivoli. Cette partie était auparavant étroite, sale,

obscure, et prenait les noms de _Planche-Mibray_ et des _Arcis_, qui

ont disparu.

Le premier nom vient des mares boueuses que le fleuve déposait dans

ses inondations, et qu'on traversait sur des planches au carrefour des

rues de la Vannerie et de la Coutellerie. C'est ce que démontrent les

vers suivants du moine René Macé, où il est question de l'entrée de

l'empereur Charles IV à Paris:

L'empereur vint par la Coutellerie

Au carrefour nommé la Vannerie,

Où fut jadis la planche de Mibray;

Tel nom portoit pour la vague et le bray,

Getté de Seyne en une creuse tranche,

Entre le pont que l'on passoit à planche,

Et on l'ostoit pour estre en seureté.

Cette ruelle fangeuse et basse datait du XIe siècle, et elle était

principalement fréquentée à cause des moulins qui se trouvaient près

de là sur la rivière. On commença à l'exhausser et à l'assainir quand

le pont Notre-Dame fut construit, c'est-à-dire au commencement du XVe

siècle.

L'origine du nom de la rue des _Arcis_ ou _Arsis_, est inconnue: on

pourrait croire qu'il vient de la porte de l'enceinte de Louis VI, qui

se nommait _Archet-Saint-Merry_, si un acte de 1136 n'appelait pas

cette rue _de Arsionibus_, qui est peut-être le nom de quelque famille

bourgeoise. Près de l'Archet-Saint-Merry, l'abbé Suger avait une (p.129)

maison qui lui avait coûté mille livres.

Dans cette rue était l'église _Saint-Jacques-la-Boucherie_, dont la

fondation remonte au XIe siècle et qui tirait son surnom de la grande

boucherie de la ville, située près du Châtelet. Elle avait été rebâtie

en 1250 et en 1520. Comme elle se trouvait située dans le quartier le

plus commerçant de Paris, elle était le siége des confréries des

bouchers, des peintres, des chapeliers, des armuriers, des bonnetiers,

et l'on pouvait dire que c'était l'église la plus _bourgeoise_ de

Paris, la plupart de ses nombreuses chapelles ayant été fondées par

des bourgeois, et ses murs étant couverts d'inscriptions, d'épitaphes,

de donations bourgeoises. Parmi ces donations, il y en avait des

touchantes, surtout celles qui avaient été faites par des femmes:

L'une établissait une école et catéchisme pour les orphelins; l'autre

fondait des messes «pour les pauvres âmes des suppliciés;» une

troisième donnait des toiles pour l'ensevelissement des pauvres, etc.

Parmi les bienfaiteurs de Saint-Jacques-la-Boucherie, il en est deux

qui y avaient leur sépulture dans de belles chapelles et dont les noms

méritent une place distinguée dans l'histoire de Paris: ce sont les

bourgeois _Colin Boulard_ et _Nicolas Flamel_. Le premier était un

marchand qui demeurait au coin des rues de la Vannerie et

Planche-Mibray, à l'enseigne de la Chaise; il avait des relations de

commerce ou de banque avec la moitié de l'Europe, et il se rendit

utile à l'État et à la capitale principalement en deux circonstances.

«Charles VI, raconte Juvénal des Ursins, ayant assemblé ses gens

contre les Anglois, qui étoient en Flandre, difficulté y eut grande

comme un si grant oist pouvoit avoir vivres, et fut mandé Colin

Boulard, lequel se fit fort de trouver du bled et mener à l'ost pour

cent mille hommes pendant quatre mois.» En 1388, «pour ce que, dit le

même historien, on avoit vivres à Paris à grande difficulté, Colin

Boulard envoya vers le Rhin, et par sa diligence en amenoit et (p.130)

faisoit venir vivre largement.» La municipalité parisienne a oublié ce

digne citoyen comme tant d'autres illustrations de la capitale, et

rien dans Paris ne rappelle le nom de Colin Boulard, qui du moins

était autrefois connu par sa chapelle «armoriée et peincte.» Nicolas

Flamel, qui avait fait bâtir le petit portail de Saint-Jacques, sur

lequel était son «imaige en pierre» avec celle de sa femme, a été plus

heureux: nous en parlerons tout à l'heure. Dans cette église étaient

encore enterrés Jean Bureau, maître de l'artillerie sous Charles VII,

mort en 1463, grand citoyen qui a contribué activement à l'expulsion

des Anglais et dont la renommée n'est pas assez populaire; l'illustre

Fernel, mort en 1558, et dont le tombeau était, dans le XVIIe siècle,

au dire de Guy Patin, l'objet d'une sorte de pèlerinage de la part des

médecins.

L'église Saint-Jacques a été démolie en 1792, et sur son emplacement

on ouvrit un marché qui est aujourd'hui détruit; il en reste une tour

très-élégante, qui date de 1508, et qui, élevée de 52 mètres, domine

une grande partie de la capitale. Cette tour vient d'être richement

restaurée et entourée d'un joli jardin. Elle est surmontée de la

statue colossale de saint Jacques; les niches sont partout ornées de

statues de saints; enfin sous la voûte est une statue de Pascal. La

tour Saint-Jacques se trouve aujourd'hui comprise dans la nouvelle rue

de Rivoli dont elle est le plus bel ornement.

La rue _Saint-Martin_, proprement dite, celle qui commence à la rue

des Lombards, a joué dans les temps anciens un grand rôle: dans sa

partie inférieure, elle était habitée par les métiers les plus sales

et les plus turbulents, dont les noms sont restés aux rues voisines;

dans sa partie supérieure, elle renfermait trois églises et le grand

prieuré de Saint-Martin, qui était une vraie forteresse; elle a donc

dû prendre part à tous les événements de l'histoire de Paris, et l'on

trouve son nom dans les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, (p.131)

dans les troubles de la Ligue, dans presque toutes les journées

révolutionnaires. Dans les temps plus modernes, son importance

politique n'a pas été moindre: elle a été le théâtre principal de

l'insurrection de 1832; c'est entre les rues Maubuée et du

Cloître-Saint-Merry qu'était la place d'armes des républicains. Elle a

figuré encore dans l'émeute du 12 mai 1839, dans les journées de

février, dans la bataille de juin 1848, enfin c'est là qu'a eu lieu

l'échauffourée du 13 juin 1849. Aujourd'hui qu'elle a repris son calme

et sa vie ordinaires, c'est une de ces rues dont l'aspect étonne et

effraye le paisible provincial, par sa population variée, nombreuse,

affairée, ses maisons encombrées de fabricants, ses boutiques pleines

de monde et de marchandises, son pavé incessamment sillonné

d'innombrables voitures, enfin par le tapage assourdissant de toute

cette cohue, d'où l'on ne saurait sortir sain et sauf, si l'on n'est

doué de la facilité de locomotion que possèdent si bien ces natifs de

la moderne Athènes, que Jean-Jacques appelle les _Parisiens du bon

Dieu_.

Les édifices publics que renferme la rue Saint-Martin sont:

1° L'église _Saint-Merry_.--On présume que, sur l'emplacement de cette

église, deux saints solitaires, Médéric et Frodulphe (saint Merry et

saint Frou), occupaient vers la fin du VIIe siècle, un ermitage,

auprès duquel ils élevèrent un oratoire. Vers la fin du IXe siècle,

cet oratoire fut reconstruit par Odon le Faulconier, l'un des

capitaines qui défendirent Paris contre les Normands, et il y eut son

tombeau. A cette chapelle succéda, dans le XIIe siècle, une église qui

fut reconstruite en 1530 et achevée seulement en 1612: bien qu'elle

ait été faite en pleine renaissance, elle porte tous les caractères

des édifices du moyen âge, et son portail est rempli de détails

élégants. A l'époque de cette reconstruction, on retrouva le tombeau

de Odon avec cette modeste inscription: HIC JACET VIR BONÆ MEMORIÆ,

ODO L'ALCONARIUS, FUNDATOR HUJUS ECCLESIÆ.

L'église Saint-Merry était _collégiale_, c'est-à-dire qu'elle (p.132)

avait un chapitre de chanoines, lequel dépendait de Notre-Dame. Elle

est remarquable par ses ornements de sculpture, ses vitraux peints par

Pinaigrier, ses tableaux sur bois du XVIe siècle, etc. On y a enterré:

Jourdain de l'Isle, seigneur gascon, qui, en 1325, «fut exécuté au

commun patibulaire,» pour meurtres et brigandages; Raoul de Presles,

savant de la cour de Charles V; Chapelain, «le bel esprit de son

temps, dit Piganiol, le plus loué, le mieux renté, le plus critiqué;»

Arnauld de Pomponne, ministre des affaires étrangères sous Louis XIV,

le signataire du traité de Nimègue, l'un des membres de cette grande

famille parisienne des Arnauld, qui a tant honoré la religion, la

France et les lettres. Enfin, on y célèbre avec beaucoup de pompe la

fête d'une sainte moderne, d'une Parisienne née près de cette église

en 1565 et qui y fut enterrée, Barbe Avrillot, femme du ligueur

Accarie, connue en religion sous le nom de Marie de l'Incarnation, et

béatifiée en 1792. L'église Saint-Merry est la paroisse du septième

arrondissement.

2° L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_.--C'était, au VIIIe siècle, une

chapelle destinée aux serfs et vassaux de l'abbaye Saint-Martin. Elle

fut reconstruite et agrandie au XIe siècle, et, quoique située hors de

la ville, devint, au XIIIe, église paroissiale pour les rues

suivantes, ainsi que le témoigne le livre des tailles de 1292: «Les

rues de Symon franque, de la Plastrière, des Estuves, des Jugléeurs,

de Brianbourg, du Temple, de Quiquempoist, la rue où l'on cuit les

oës.» Elle a subi plusieurs reconstructions, dont la dernière est du

XVIIe siècle, et qui ont fait d'elle un monument sans style, sans

grâce, étouffé par les maisons voisines; son portail date de 1420.

Elle renferme les tombeaux de Guillaume Budé, de Henri et Adrien de

Valois, ces infatigables rechercheurs de notre histoire, de Mlle de

Scudéry, de Pierre Gassendi, de Théophile Viaud, etc. C'est la

paroisse du sixième arrondissement.

3° Le _Conservatoire des arts et métiers_, autrefois le prieuré de (p.133)

_Saint-Martin-des-Champs_.--On croit que c'était une abbaye dont la

fondation se perd dans les premiers temps de la monarchie, et qui fut

détruite presque entièrement par les Normands. Elle fut réédifiée en

1060 par Henri Ier et Philippe Ier, convertie, en 1079, en prieuré

dépendant de l'abbaye de Cluny, et en 1130 fortifiée. Son enclos, qui

avait quatorze arpents, s'étendait de la rue au Maire à la rue du

Vert-Bois, en comprenant le marché Saint-Martin et les rues voisines;

il était entouré de murs très-hauts et très-épais, crénelés, garnis de

grosses tourelles, qui faisaient ressembler l'abbaye à une place

forte. Son aspect était aussi imposant que pittoresque, à cause de

l'encadrement que lui formaient, au nord, un bois de chênes (rue du

Vert-Bois) et une éminence garnie de moulins (rue Meslay); au

couchant, un ruisseau (rue du Ponceau), traversant une vaste prairie

qui le séparait du beau couvent des Filles-Dieu; au midi, les villages

de Bourg-l'Abbé et de Beaubourg, couverts de frais ombrages; enfin, au

levant, les champs arrosés de plusieurs sources, que dominait le

manoir des Templiers. Dans son enceinte privilégiée, et où les

ouvriers pouvaient travailler sans maîtrise, étaient trois chapelles,

des granges, des moulins, un four, un hôpital, une prison, dont une

tour existe encore près de la rue du Vert-Bois, enfin un champ clos

pour les combats judiciaires. L'église est l'une des antiquités les

plus précieuses de Paris; la partie la plus ancienne est le sanctuaire

qui date du XIe siècle; sa nef, aussi belle que hardie, et qui, malgré

sa largeur, n'est soutenue par aucun rang de colonnes, sert

aujourd'hui de salle d'exposition pour les machines. Le réfectoire,

qui est parfaitement conservé et du style gothique le plus pur, a été

construit par Pierre de Montereau. Les autres bâtiments sont presque

tout modernes, principalement l'ancienne maison claustrale, qui est

très-belle et date du XVIIIe siècle. C'est à cette époque que les (p.134)

murailles et les tours furent détruites, et des maisons bâties sur

leur emplacement; que le clos des duels fut changé en un marché, qui

forme aujourd'hui une place; que le réseau de petites rues, qui

s'étend de cette place à la rue Saint-Martin, fut construit, etc. Dès

la fondation du prieuré, il s'était formé, à l'ombre de ses murs, un

village, qui devint le quartier Saint-Martin, et qui était placé sous

la juridiction temporelle des religieux. La rue _au Maire_ a pris son

nom de l'officier qui rendait la justice aux vassaux de Saint-Martin,

et qui avait son tribunal et sa geôle à l'endroit où se trouve

aujourd'hui la porte latérale de Saint-Nicolas-des-Champs. La

puissance spirituelle du prieur s'étendait bien au delà de ce

quartier, car il avait les nominations de vingt-neuf maisons du même

ordre, de cinq cures de la capitale, de vingt-cinq cures du diocèse de

Paris, de trente cures dans diverses parties de la France; son revenu

s'élevait à 45,000 livres: aussi cette dignité était-elle vivement

recherchée, et Richelieu est compté parmi les prieurs de

Saint-Martin-des-Champs. Ce couvent supprimé en 1790, fut occupé en

mars 1792 par un institut d'éducation, que dirigeait Léonard Bourdon,

sous les auspices de la municipalité, et qu'on appelait l'école des

Jeunes Français: on apprenait gratuitement aux élèves les langues

modernes, les exercices militaires, la fortification et des

métiers[37]. Cette école cessa d'exister en 1795, et alors un (p.135)

décret de la Convention, rendu sur le rapport de Grégoire, établit à

sa place un _conservatoire des arts et métiers_, qui renferme les

modèles des machines et outils propres à l'industrie et à

l'agriculture. Cet établissement, négligé sous l'Empire, a pris une

grande extension depuis la Restauration, et surtout depuis quelques

années; on y a attaché des cours publics de mathématiques, de

physique, de chimie, de mécanique appliquées aux arts, d'économie

industrielle, de dessin des machines, etc. Il occupe l'église, le

réfectoire et les bâtiments claustraux; on lui a ajouté de vastes

annexes et une entrée monumentale près de l'ancienne prison de

l'abbaye. A la place des jardins se trouve un beau marché, qui fut,

pendant les Cent-Jours, transformé en atelier d'armes.

[Note 37: Cette école se signala par son ardeur

révolutionnaire, et elle figura dans toutes les fêtes

jacobines. Le jour de l'apothéose de Marat (1er vendémiaire

an III), on la vit sur le théâtre de l'Égalité

(Théâtre-Français) donner, dit le _Moniteur_, un spectacle

aussi nouveau qu'intéressant: «Associant à leurs jeux le

célèbre Préville, ils montraient au public quelle avait été

l'éducation sous l'ancien régime et ce qu'elle pouvait être

sous celui de la liberté. La pièce qu'ils ont jouée ou plutôt

donnée, avait trois actes. Le premier est une parodie

grotesque de l'éducation ancienne. Les deux derniers actes

ont procuré un plaisir vrai. Avec quelle satisfaction le

public a vu ces jeunes gens dans leur atelier, s'occupant de

leurs travaux ordinaires. Comme il a applaudi à leurs jeux

militaires exécutés avec autant de précision que pourraient

le faire des hommes longtemps exercés!» (_Moniteur_ du 4

vendémiaire.)]

Le 13 juin 1849, le Conservatoire a été le lieu de refuge du parti de

la Montagne, qui essaya d'y faire un appel aux armes contre le

gouvernement et l'Assemblée législative.

Avant la révolution, on voyait encore dans la rue Saint-Martin la

chapelle _Saint-Julien-des-Ménétriers_, qui appartenait à la

communauté des maîtres de musique et de danse de la ville de Paris.

Son origine était due à deux compagnons ménétriers qui l'avaient

fondée vers l'an 1328, avec un hôpital destiné à héberger les

ménétriers, jongleurs et joueurs de vielle qui étaient de passage à

Paris. L'architecture de sa façade était curieuse: on y voyait

sculptés tous les instruments de musique du moyen âge, avec les

statues de saint Genest et de saint Julien jouant du violon. La rue

voisine, rue étroite et infecte, dite des _Jugléeurs_ ou des

_Ménétriers_, et qui a disparu dans la rue Rambuteau, était, dès le

XIIe siècle, occupée entièrement par les artistes et les saltimbanques

de cette époque, qui se consolaient de leurs misères présentes par la

vue de l'asile réservé à leur vieillesse: elle devint, les arts (p.136)

ayant toujours assez mal vécu avec la morale, une caverne de libertins

où les cris de la débauche troublèrent souvent les saints de la

chapelle, et où le pouvoir et ses archers firent mainte expédition.

Dans cette rue est né Talma, le 15 janvier 1763.

La rue Saint-Martin, rue occupée de tout temps par des marchands et

des ouvriers, ne renferme aucune maison célèbre. Nous citerons

seulement: au nº 107, le théâtre Molière, construit en 1791, qui

devint en 1793 le théâtre des Sans-culottes et qui a été fermé en

1807; il a essayé plusieurs fois de se rouvrir et n'est plus

aujourd'hui qu'une maison particulière; au nº 151, l'hôtel Budé ou de

Vic, bâti par le savant Guillaume Budé, prévôt des marchands, et où il

mourut en 1540.

Les rues qui débouchent dans la rue Saint-Martin présentent toutes à

peu près le même caractère: elles sont étroites, boueuses, bordées de

hautes maisons, encombrées de voitures, peuplées presque entièrement

de marchands, de fabricants et d'ouvriers.

Nous nommons d'abord la rue des _Écrivains_ qui a disparu et se trouve

absorbée dans la nouvelle rue de Rivoli. Cette rue s'appelait d'abord

Pierre-Olet et prit son autre nom des échoppes d'écrivains qui, dans

le moyen âge, s'appuyaient sur les murs de Saint-Jacques-la-Boucherie.

Dans cette rue, à l'angle de la rue Marivaux était la maison de

Nicolas Flamel, écrivain public, qui se livrait aussi à l'alchimie, et

dont la vie mystérieuse a été le sujet des contes les plus bizarres.

Il paraît que cet homme, qui dépensa sa fortune en fondations pieuses

et charitables, était devenu riche en faisant secrètement la banque

pour les juifs chassés de France en 1394. Nos heureux ancêtres, qui ne

connaissaient pas comme nous les mystères de la finance et la race des

gens d'affaires, croyaient qu'il n'était pas possible de passer

licitement de la pauvreté à la richesse; ils ne purent donc (p.137)

expliquer la fortune subite de Flamel qu'en disant qu'il avait

découvert la pierre philosophale, et ils le regardèrent comme sorcier.

Aussi crut-on pendant longtemps que sa maison renfermait des trésors,

et l'on y fit des fouilles jusque dans le siècle dernier. On a donné

le nom de _Nicolas Flamel_ à la rue de Marivaux. Dans cette rue, au

coin de l'impasse des Étuves, est une maison de bains, qui est

probablement l'établissement le plus ancien de Paris; en effet, ces

_estuves_ existaient dès le XIIIe siècle, et le rôle de la taille de

1292 donne à l'_estuveur_ le nom de _Martin le Biau_.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 10 / 31 段