présente à peu près le même aspect que le boulevard Beaumarchais, et n'a
rien de remarquable. Au-delà de ce boulevard, la rue de Ménilmontant
sert de prolongement ou de faubourg à la Vieille-Rue-du-Temple. Cette
rue n'était, il y a un demi siècle, qu'un chemin à travers les champs et
marais qui couvraient tout l'espace compris entre les faubourgs
Saint-Antoine et du Temple: ce n'est guère que depuis vingt-cinq (p.113)
ans qu'on a commencé à couvrir de maisons toutes ces cultures. Avant
cette dernière époque, on ne voyait de rues que dans le voisinage des
boulevards: ces rues, dites d'_Angoulême_, du _Grand-Prieuré_, de
_Malte_, de _Crussol_, ont été ouvertes en 1781, d'après les plans de
Perard de Montreuil, sur 24,000 toises de marais appartenant au grand
prieuré de Malte, dont le titulaire était alors le duc d'Angoulême, et
l'administrateur le baron de Crussol. La rue de Ménilmontant et les rues
qui y aboutissent, aujourd'hui peuplées d'ouvriers et renfermant de
grandes fabriques, ont été hérissées de barricades pendant
l'insurrection de juin 1848.
La principale communication de la rue de Ménilmontant avec le faubourg
Saint-Antoine s'effectue par la rue _Popincourt_, qui doit son origine
à une maison bâtie par Jean de Popincourt, président du Parlement sous
Charles VI. Dans cette maison était, au XVIe siècle, un temple
protestant, qui fut dévasté par le connétable de Montmorency, lequel
en reçut le nom de capitaine Brûle-Bancs. C'est de la terrasse du
château de Popincourt que Mazarin fit voir à Louis XIV la bataille du
faubourg Saint-Antoine. Une partie de cette propriété devint en 1636
un couvent d'_Annonciades_, qui fut supprimé en 1782. L'église existe
encore au coin de la rue _Saint-Ambroise_, qui en a pris son nom:
c'est une succursale du huitième arrondissement.
Dans la rue Popincourt débouche la rue des _Amandiers_, où se trouve
l'abattoir Ménilmontant; l'avenue de cet abattoir se nomme
_Parmentier_, parce qu'elle a été ouverte sur l'emplacement de la
maison où est mort, en 1813, cet illustre agronome.
La rue de Ménilmontant tire son nom du village auquel elle conduit, et
lui-même est ainsi appelé de sa situation sur le versant méridional du
plateau de Belleville. Ce village, ou plutôt cette ville, a été, en
1814, l'un des théâtres de la bataille de Paris.
CHAPITRE III. (p.114)
LA RUE ET LE FAUBOURG DU TEMPLE.
§ Ier.
La rue du Temple et le Temple.
La grande voie publique qui a pris le nom de l'ordre des Templiers
commence à la place de Grève par une série de rues qui portaient
encore, il y a quelques années, les noms des _Coquilles_,
_Barre-du-Bec_, _Sainte-Avoye_, noms absorbés aujourd'hui dans celui
du _Temple_. Elle n'était pas probablement comprise dans l'enceinte de
Louis VI et s'est arrêtée d'abord près de la rue de Braque, où était
une porte de l'enceinte de Philippe-Auguste, ensuite à la bastille du
Temple, près de la rue Meslay, dite autrefois du Rempart, où était une
porte de l'enceinte de Charles VI, démolie en 1684.
La rue des Coquilles se nommait autrefois _Gentien_, d'une famille
célèbre qui a donné à la ville un prévôt des marchands et le savant
auteur de l'Histoire de Charles VI: elle a pris son autre nom d'une
maison dont toutes les fenêtres étaient ornées de coquilles sculptées.
Cette maison, détruite récemment, était située au coin de la rue de la
Tixeranderie et formait, en 1519, l'hôtel du président Louvet.
La rue Barre-du-Bec tirait son nom de l'abbé du Bec, qui avait,
dit-on, son tribunal ou sa _barre_ de justice dans cette rue, au n°
19.
La rue Sainte-Avoye avait pris son nom d'un couvent fondé en 1228, en
l'honneur de sainte Hedwige ou Avoye, et qui fut occupé, en 1623, par
des Ursulines. Ce couvent (n° 47), aujourd'hui détruit, a servi de
temple israélite sous l'Empire. Dans cette rue étaient:
1° L'hôtel de Mesmes, bâti par le connétable de Montmorency, et où il
vint mourir en 1567, après la bataille de Saint-Denis. Henri II y
séjourna quelquefois. Henri III y dansa aux noces du duc (p.115)
d'Épernon. Plus tard, il devint l'hôtel de la famille de Mesmes, de
ces grands diplomates qui ont donné à la France l'Alsace et la
Franche-Comté, qui ont signé les traités de Westphalie et de Nimègue.
Sous l'empire, on y établit l'administration des droits réunis, et,
sous le gouvernement de Juillet, on l'a détruit pour ouvrir la rue
Rambuteau.
2° Les hôtels de St-Aignan, Caumartin, la Trémoille, etc. Ces grandes
demeures de l'aristocratie du XVIIe siècle sont aujourd'hui encombrées
de marchandises et principalement de barils d'huile et de tonnes de
sucre, car les anciennes rues Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, des
Coquilles sont les succursales du commerce d'épicerie, dont les rues
de la Verrerie et des Lombards sont la métropole.
La rue du Temple, proprement dite, était jadis un vaste marais ou
culture situé hors des murs de la ville: vers le milieu du XIIe
siècle, les moines-chevaliers du Temple, défenseurs du saint sépulcre,
y bâtirent un grand manoir, qui devint le chef-lieu de leur ordre. La
grosse tour fut construite en 1212, par le frère Hubert; et quand
l'enclos eut été entouré de murailles et garni de tourelles, quand il
commença à se couvrir de maisons, l'ensemble de ces constructions fut
appelé la ville _neuve du Temple_ et devint une forteresse imprenable.
Philippe-Auguste, en partant pour la croisade, ordonna d'y déposer ses
revenus; Louis IX y logea Henri III d'Angleterre, et ses successeurs y
enfermèrent leur trésor; Philippe-le-Bel y chercha un asile contre la
fureur populaire. Les richesses qui y furent amassées par les
Templiers étaient réputées les plus grandes du monde, et elles n'ont
pas été une des moindres causes de leur ruine. Le 13 octobre 1307,
Philippe IV se transporta au Temple avec ses gens de loi et ses
archers, mit la main sur le grand maître, Jacques de Molay, et
s'empara du trésor de l'ordre. Le même jour et à la même heure, tous
les Templiers furent arrêtés par tout le royaume. Alors commença (p.116)
ce procès mystérieux, qui est resté pour la postérité un problème
insoluble, et après lequel périrent sur l'échafaud ou dans les prisons
les derniers défenseurs du saint sépulcre. Les biens de l'ordre furent
donnés aux hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, qui se
transformèrent dans la suite en chevaliers de Malte. Le Temple devint
la maison provinciale du grand prieuré de France, et la grosse tour
renferma successivement le trésor, l'arsenal et les archives de
l'ordre. Alors l'on n'entendit plus parler de cet édifice, si ce n'est
dans les guerres des Anglais et celles de la Ligue, où l'on s'en
disputa souvent la possession. En 1667, le grand prieur Jacques de
Souvré fit détruire les tours et les murailles crénelées de l'enclos,
restaurer l'église, embellir les jardins, qui furent rendus publics;
enfin il fit bâtir, en avant du vieux manoir, un vaste hôtel, qui a
été récemment détruit. Ce fut le théâtre des plaisirs de son
successeur, Philippe de Vendôme, dont les soupers donnèrent au Temple
une célébrité nouvelle, par le choix, l'esprit, le scepticisme des
convives. Là brillait le galant abbé de Chaulieu, qui mourut en
chrétien fervent dans ce palais où il avait vécu en nonchalant
épicurien. Là, le jeune Voltaire vint compléter les leçons qu'il avait
commencé de recevoir dans la société de Ninon de Lenclos. Le grand
prieuré, qui donnait 60,000 livres de revenu, passa ensuite au prince
de Conti, qui, en 1765, y donna asile à Jean-Jacques Rousseau, les
lettres de cachet ne pouvant pénétrer dans cette enceinte privilégiée.
Le dernier titulaire fut ce duc d'Angoulême qui est mort, il y a
quelques années, dans l'exil; et son père (Charles X) y vint
quelquefois renouveler les soupers du prince de Vendôme. Les fleurs de
ces fêtes étaient à peine fanées, les échos de ce voluptueux séjour
murmuraient encore de tant de rires, de petits vers, de chants
obscènes, quand Louis XVI et sa famille furent amenés au Temple pour y
expier ces plaisirs. Ce ne fut pas dans l'hôtel du grand prieur (p.117)
qu'ils furent enfermés, mais dans le donjon du frère Hubert, vaste
tour quadrangulaire, flanquée à ses angles de quatre tourelles, et
qui, élevée de cent cinquante pieds, dominait tout le quartier de sa
masse sombre et sinistre; on n'y arrivait que par trois cours garnies
de murs, très-élevés; on n'y montait que par un escalier fermé à
chaque étage de portes de fer[35]. Après l'horrible drame qui se passa
dans ses murs, après que le malheureux fils de Louis XVI y fut mort de
misère et d'abrutissement, après que sa fille, seul reste de la
famille royale, en fut sortie, la tour du Temple eut d'autres hôtes:
d'abord les vaincus du camp de Grenelle, qui n'en sortirent que pour
être fusillés; ensuite les proscrits du 18 fructidor, qu'on transféra
de là dans les cages ambulantes qui les conduisirent à Sinamary; les
conspirateurs royalistes Brottier, Duverne de Presles, Laville-Heurnois,
Montlosier, etc. Sydney Smith y fut captif en 1796 et délivré deux ans
après par le dévouement de ses amis. Toussaint-Louverture y resta
pendant quelques mois. Pichegru y vint avec Cadoudal, Moreau, les
frères Polignac, etc.; il y fut trouvé mort dans son lit. Le capitaine
anglais Wright s'y coupa la gorge. Le gouvernement impérial fit
disparaître cet édifice, qui rappelait tant de sinistres événements.
Bonaparte, à peine consul, l'avait visité et avait dit: «Il y a trop
de souvenirs dans cette prison-là, je la ferai abattre.» En 1810,
l'hôtel du grand prieur était devenu une caserne de gendarmerie; on
commençait à y bâtir la façade qu'on a récemment démolie, et l'on
devait y placer le ministère des cultes; la plupart des autres
bâtiments du Temple n'existaient plus; on avait démoli l'église, qui
était de construction romane, avec son portail en forme de dôme et les
mausolées élevés à des chevaliers du Temple et de Malte. En 1814, (p.118)
l'hôtel projeté du ministre des cultes devint l'un des quartiers
généraux des armées alliées; il eut le même sort en 1815, et la
cavalerie prussienne campa dans l'enclos et les jardins. En 1816, il
fut donné par Louis XVIII à une abbesse de la maison de Condé, qui s'y
enferma avec des Bénédictines du Saint-Sacrement pour pleurer et prier
sur les infortunes royales. Cette princesse ajouta à l'hôtel Souvré
une jolie chapelle, dont l'entrée était rue du Temple. Après la
révolution de 1848, les Bénédictines abandonnèrent le palais du
Temple, qui resta pendant plusieurs années sans destination; il vient
d'être détruit, et sur son emplacement on a ouvert un jardin.
[Note 35: On peut se figurer l'emplacement de la tour du
Temple, en prolongeant les rues des Enfants-Rouges et du
Forez: la tour était exactement à l'intersection de ces deux
prolongements.]
A côté du Temple était un vaste enclos qui s'étendait jusqu'aux
remparts de la ville et qui, de temps immémorial, servait d'asile aux
criminels, aux débiteurs, aux banqueroutiers, aux ouvriers qui
travaillaient sans maîtrise. Grâce à ce privilége, l'enclos se couvrit
de maisons, qui louées à des prix très-élevés, procuraient un revenu
considérable au grand prieur, lequel y avait d'ailleurs droit de haute
et basse justice. Celles qui avoisinaient l'église formaient une suite
de baraques qu'on appelait les _charniers_ du Temple et qui servaient
de marché. En 1781, on construisit sur une partie des jardins, au
levant de l'église et de la grosse tour, un bâtiment d'architecture
bizarre: c'est la _Rotonde du Temple_, élevée sur les dessins de
Pérard de Montreuil, vaste et lourde construction de forme elliptique,
dont le rez-de-chaussée figure une galerie couverte percée de
quarante-quatre arcades. Cette maison est habitée par des ouvriers et
des petits marchands; elle a appartenu à Santerre, qui y est mort en
1808. L'enclos du Temple devint en 1790 propriété nationale; lorsque
l'église, la tour, les charniers eurent été détruits, on construisit,
sur leur emplacement, en 1809, un vaste marché, formé de quatre grands
hangars en charpentes, sombres, hideux, ouverts à tout vent, où
campent plus de six mille marchands et où viennent s'étaler tous (p.119)
les débris des vanités et des misères de Paris: c'est la halle aux
vieilleries et le marché très-abondant et très-utile où le peuple
monte à bas prix sa toilette et son ménage. Plusieurs rues furent
alors ouvertes et qui portent des noms de l'expédition d'Égypte:
Perrée, Dupetit-Thouars, Dupuis, etc. La grande porte de l'enclos, qui
était située en face de la rue des Fontaines, n'a été détruite qu'en
1818.
La rue du Temple renfermait jadis plusieurs établissements religieux:
1° le _couvent des Filles Sainte-Élisabeth_, fondé en 1614 par Marie
de Médicis et dont l'église fut construite en 1630. Ces religieuses
appartenaient au tiers ordre de Saint-François et se vouaient à
l'éducation des jeunes filles. Les bâtiments, qui, depuis la
révolution, avaient été convertis en magasins de farine, sont occupés
aujourd'hui par des écoles municipales. L'église a été rendue au culte
en 1809. 2° Le _couvent des Franciscains de Notre-Dame-de-Nazareth_,
fondé par le chancelier Séguier en 1630, et dont l'église belle et
vaste renfermait les tombeaux de cette famille. Il ne reste aucune
trace de ce couvent, qui occupait tout l'espace compris entre les rues
Neuve-Saint-Laurent et Notre-Dame-de-Nazareth.
Le quartier du Temple est un des plus importants, des plus populeux,
des plus industrieux de la capitale. La partie qui avoisine le Marais
a l'aspect de ce dernier quartier; elle est, comme lui, coupée de rues
droites et belles, couverte d'anciennes et grandes maisons, où jadis
demeurait la magistrature, et qui sont aujourd'hui envahies par
l'industrie; ainsi en est-il des rues des Chantiers, d'Anjou, de
Vendôme, etc. La partie qui avoisine le quartier Saint-Martin est,
comme ce quartier, remplie de rues sales, humides et étroites,
couverte de hautes et laides maisons, entièrement peuplées d'ouvriers;
ainsi en est-il des rues des Gravilliers, Phélipeaux, Transnonain,
etc. La population de ce quartier peut être regardée comme le type (p.120)
de la population ouvrière de Paris; elle a tous ses défauts et ses
qualités: laborieuse, gaie, spirituelle, mais insouciante, prodigue,
amie du plaisir; ardente, généreuse, brave, éclairée, mais mobile,
présomptueuse, facile à égarer, prompte à se faire des idoles, plus
prompte à les détruire; pauvre, désintéressée, passionnée pour la
gloire du pays, mais turbulente, indocile, encline au bruit et au
désordre, hostile à l'autorité. En 1792, la section des Gravilliers
comptait parmi les plus révolutionnaires; la rue Transnonain et les
rues voisines furent le principal théâtre de l'insurrection de 1834;
dans la révolution de février, dans les journées de juin 1848, les
rues du quartier du Temple ont été hérissées de barricades et
ensanglantées par des combats.
Les industries qui dominent dans le quartier du Temple sont celles des
bronzes, de la bijouterie, de la tabletterie, etc.; elles font à
l'étranger l'honneur de Paris et de la France.
Parmi les rues qui débouchent ou qui débouchaient dans la rue du
Temple, nous remarquons:
1º Rue de la _Tixeranderie_, l'une des plus anciennes rues de Paris,
qui avait pris ce nom dans le XIIIe siècle des tisserands qui y
demeuraient. C'était une des plus importantes et des mieux peuplées du
vieux Paris. Elle a été récemment détruite, et son sol est occupé par
la rue de Rivoli et la place de l'Hôtel-de-Ville; avec elle ont
disparu les rues du Coq, des Deux-Portes, des Mauvais-Garçons, qui y
aboutissaient, ainsi que les hôtels célèbres qu'elle renfermait et
dont voici les principaux: 1º hôtel de Sicile, entre les rues des
Coquilles et du Coq, habité, au XIVe siècle, par les rois de Naples de
la maison d'Anjou; en fouillant les fondations de cet hôtel en 1682,
on y a trouvé plusieurs tombeaux romains.--2º Hôtel de la reine
Blanche, entre les rues du Coq et des Deux-Portes, habité par Blanche
de Navarre, veuve de Philippe de Valois; il en restait quelques (p.121)
débris, entre autres une tourelle au coin de la rue du Coq.--3º Hôtel
Saint-Faron, appartenant aux abbés de Saint-Faron de Meaux.--4º Au
coin de la rue du Coq était le modeste appartement habité par Scarron,
ce créateur de la littérature facile, si célèbre de son temps,
aujourd'hui presque oublié; c'est là qu'il épousa, en 1652, Mlle
d'Aubigné; c'est là que les deux époux, malgré leur pauvreté,
recevaient toutes les illustrations du XVIIe siècle, Turenne, madame
de Sévigné, Mignard, Ninon de Lenclos, le duc de Vivonne, le maréchal
d'Albret, le coadjateur de Retz; c'est là que s'étaient rassemblés les
plus ardents frondeurs et que s'étaient faits les plus piquants
libelles contre Mazarin; c'est là que le spirituel Cul-de-jatte
mourut; et sa jeune veuve, qui devait s'asseoir à côté de Louis XIV,
presque sur le trône de France, se trouva si pauvre, qu'elle fut
obligée de quitter ce chétif appartement pour se retirer dans un
couvent de la rue Saint-Jacques.
La rue de la Tixeranderie a joué un grand rôle dans la bataille de
juin 1848; c'est à l'entrée de cette rue, du côté de l'Hôtel-de-Ville,
que le général Duvivier reçut une blessure mortelle.
2º Rue de la _Verrerie_.--Elle date du XIIe siècle et tire son nom des
verriers qui y étaient établis, suivant les habitudes du moyen âge,
les métiers de cette époque ayant tendance à se réunir dans les mêmes
lieux, à s'associer par des intérêts communs, à contracter, sous le
patronage d'un saint, les liens d'une pieuse fraternité. Dans cette
rue demeurait, en 1392, Jacquemin Gringonneur, qu'on croit être
l'inventeur ou du moins le restaurateur de l'invention des cartes à
jouer: «Ce fut, dit un chroniqueur, pour l'esbattement du seigneur roy
Charles VI.» Au coin de la rue de la Poterie était l'hôtel d'Argent,
où les comédiens italiens s'établirent en 1600. Aujourd'hui, la rue de
la Verrerie, une des plus tumultueuses et des plus commerçantes (p.122)
de Paris, renferme principalement les négociants en épiceries, ou,
comme l'on dit aujourd'hui, en _denrées coloniales_.
3° Rue _Rambuteau_.--Cette grande et belle voie publique a été ouverte
récemment pour faire communiquer la place Royale et le faubourg
Saint-Antoine avec les Halles: elle part de la rue de Paradis,
traverse l'ancien hôtel de Mesmes, absorbe la rue des Ménétriers,
occupe la place du couvent Saint-Magloire, absorbe la rue de la
Chanverrie et arrive à la pointe Saint-Eustache: elle a pris ses aises
aux dépens de tout ce réseau inextricable de sales maisons qui se
pressaient de la rue Sainte-Avoye aux Halles, coupant à droite et à
gauche un morceau à chaque rue, mais aussi donnant de l'air et du
soleil à trois quartiers. Le commerce et l'industrie se sont emparés
de cette rue nouvelle, dont quelques maisons sont assez élégamment
construites: l'une d'elles (n° 49) a sur sa façade un buste de Jacques
Coeur, élevé par les soins de la ville, avec cette inscription: A
JACQUES COEUR PRUDENCE, PROBITÉ, DÉSINTÉRESSEMENT. On croit que ce
financier avait une maison dans le voisinage, les uns disent rue de
l'Homme-Armé, les autres rue Beaubourg.
4° Rue de _Braque_.--Il y avait là une porte de Paris, près de
laquelle un bourgeois, Arnoul de Braque, fit construire une chapelle
et un hospice en 1348. Marie de Médicis, en 1613, y transféra les
religieux de la Merci. On sait que ces religieux aux trois voeux
ordinaires de religion joignaient celui «de sacrifier leurs biens,
leur liberté et leur vie pour le rachat des captifs.» Ce couvent et
son église furent rebâtis au XVIIIe siècle, au coin de la rue du
Chaume: ils sont aujourd'hui à demi-détruits. La grande salle du
couvent a servi de théâtre pendant la révolution.
5° Rue des _Vieilles-Audriettes_.--Elle tire son nom d'un couvent de
religieuses hospitalières dont le fondateur s'appelait Audry. Au coin
de la rue du Temple était une échelle patibulaire de cinquante (p.123)
pieds de haut, élevée par le grand prieur du Temple pour les criminels
de sa juridiction: ses débris ont subsisté jusqu'en 1789.
6° Rue _Chapon_.--Dans cette rue était un couvent de Carmélites, fondé
en 1617, et qui occupait l'espace compris entre les rues Chapon,
Montmorency et Transnonain. Ce couvent ayant été détruit en 1790,
plusieurs maisons furent construites sur son emplacement: dans l'une
des maisons de la rue Transnonain[36], un amateur de théâtre, nommé
Doyen, fit construire une salle de spectacle, où la plupart des
acteurs célèbres du XIVe siècle ont débuté. A la mort de Doyen, cette
salle fut démolie, et à sa place on bâtit une maison qui devint
horriblement célèbre le 14 avril 1834 par le massacre de quatorze de
ses habitants.
[Note 36: On a fait récemment disparaître le vieux nom de
cette rue fameuse, qui n'est plus, aujourd'hui, que la
continuation de la rue Beaubourg.]
7° Rue _Portefoin_ ou Portefin, ainsi appelée d'un bourgeois qui
l'habitait au XIVe siècle. A l'extrémité de cette rue se trouvaient
l'église et l'hospice des _Enfants-Rouges_, fondé par François Ier et
sa soeur Marguerite de Valois, «pour les pauvres petits enfants
orphelins qui ont été et seront d'ores en avant trouvés dans
l'Hôtel-Dieu.» On les appela d'abord Enfants-Dieu et plus tard
Enfants-Rouges, à cause de la couleur de leurs vêtements. Cet hospice
fut supprimé en 1772 et réuni au grand hospice des Enfants-Trouvés. On
donna les bâtiments aux Pères de la Doctrine chrétienne, qui les
occupèrent jusqu'en 1790. Ils furent vendus en 1797, et sur leur
emplacement on a ouvert une rue. Le ministre Machault et le
constituant Duport ont demeuré rue des Enfants-Rouges. Au coin de la
rue d'Anjou était l'hôtel du maréchal de Tallard, qui existe encore.
8° Rue des _Fontaines_.--Dans cette rue se trouve la prison, autrefois
le couvent des _Madelonnettes_. Ce couvent fut fondé en 1620, pour (p.124)
les filles débauchées, par un bourgeois Robert de Montry, et par une
grande dame, la marquise de Meignelay. Il formait trois divisions:
celle des filles débauchées qu'on y renfermait de gré ou de force;
celle des filles repenties; celle des religieuses de Saint-Michel, qui
gouvernaient les unes et les autres. En 1793, cette maison devint une
prison politique pour les suspects, et qui eut le privilége de ne
fournir aucun de ses hôtes pour l'échafaud. C'est là que furent
renfermés l'abbé Barthélémy, le poète Champfort, le ministre Fleurieu,
le général Lanoue, les acteurs du Théâtre-Français, etc. En 1795, on
en fit ce qu'elle est encore, une maison de détention pour les femmes
condamnées. L'église, qui datait de 1680, a été détruite.
9° Rue _Meslay_.--Elle s'appelait d'abord rue du Rempart, et, à son
extrémité, près de la rue Saint-Martin, était une butte où il y avait
trois moulins. C'est dans cette rue que se trouvait l'hôtel du
commandant de la garde de Paris: en 1788, une troupe de jeunes gens,
ayant brûlé devant cet hôtel l'effigie du ministre Brienne, fut
assaillie par les soldats et en partie massacrée.
10° Rue de _Vendôme_, ouverte en 1696 sur les terrains de l'ordre de
Malte, lorsque Philippe de Vendôme en était grand prieur. Dans cette
rue était l'hôtel du général Friant, l'un des volontaires parisiens de
1792; c'est aujourd'hui la _mairie du sixième arrondissement_.
§ III.
Le boulevard et le faubourg du Temple.
Le boulevard du Temple est la promenade la plus populaire de Paris: la
foule des ouvriers et des marchands de tous les quartiers voisins s'y
entasse tous les soirs devant ses théâtres, ses cafés, ses cabarets,
ses fruitières en plein vent. Cependant, quelque fréquenté, quelque
animé que paraisse ce boulevard, il n'a plus l'aspect franchement (p.125)
gai, naïvement joyeux qu'il avait jadis, quand on y voyait d'un côté,
outre les théâtres de la Gaîté, de l'Ambigu-Comique, des Funambules,
Saqui, le café-spectacle du Bosquet, le restaurant du Cadran-Bleu, les
farces jouées sur des tréteaux par Bobèche et Galimafré, les figures
de cire de Curtius, des escamoteurs, des paillasses, des phénomènes
vivants; et d'un autre côté, le Jardin Turc, le Jardin des Princes,
les Montagnes lilliputiennes et autres lieux de plaisir chéris des
bourgeois du quartier. La civilisation, en répandant jusque dans les
classes ouvrières les goûts puérils d'un luxe mensonger, a ôté aux
quartiers populeux de Paris leur aspect modeste, pauvre et grossier,
pour leur donner un faux air de distinction, une triste régularité et
les apparences charlataniques d'une splendeur sous laquelle se cachent
le vice et la misère.