bourgeoise, était au XVIIe siècle la plus illustre, la plus fréquentée
de Paris, à cause des personnages célèbres qui l'habitaient. On y
trouvait en effet, au nº 32, l'hôtel de Ninon de Lenclos, cette
moderne Léontium, mélange d'esprit, de raison, de décence, de caprice,
de dérèglement, personnage étrange qui fut recherché, dans sa
vieillesse comme dans l'éclat de sa beauté, par tous les gens
d'esprit, de goût et de naissance; c'est là qu'elle recevait madame de
Sévigné et madame Scarron, Condé et Molière; c'est là qu'elle devina
Voltaire et qu'elle mourut en 1706. Son salon, où Molière lut le
_Tartufe_ en présence de Racine, de La Fontaine, de Chapelle, (p.089)
existe encore. On y trouvait de plus l'hôtel de Jules Hardouin
Mansard, où ce grand architecte mourut; la maison de Mignard; celle de
madame de Coulanges, cette amie si vive, si spirituelle de madame de
Sévigné; celle de madame de la Fayette, où mourut mademoiselle Choin
en 1741. Enfin, on y trouvait une maison où, en 1666, la veuve de
Scarron se retira dans un petit appartement, où elle vécut solitaire,
occupée de bonnes oeuvres et de dévotion, «ayant disait-elle, pour
principales lectures le livre de Job et celui des Maximes.» C'est là
qu'on vint la chercher, en 1669, pour élever les enfants du roi et de
madame de Montespan.
§ III.
La place de la Bastille et les boulevards.
La rue Saint-Antoine, à la hauteur de la rue des Tournelles, s'élargit
en une vaste place, qui a trois parties distinctes: la première,
plantée d'arbres, qui garde le nom de rue Saint-Antoine et va
jusqu'aux boulevards; la deuxième, sous laquelle passe le canal
Saint-Martin et où s'élève la colonne de Juillet; la troisième, qui
est en avant du faubourg Saint-Antoine et où s'ouvrent trois grandes
rues dont nous parlerons plus loin. Ces deux dernières parties portent
le nom de _place de la Bastille_.
La Bastille, était une massive forteresse, de forme rectangulaire, qui
occupait la première partie de la place dont nous venons de parler,
l'emplacement de la rue de l'Orme jusqu'au petit Arsenal, et une
partie du boulevard Bourdon. Sa face orientale, c'est-à-dire tournée
vers le faubourg, et en avant de laquelle se trouvait une grosse
courtine bastionnée construite sous Henri II, se composait de quatre
tours ayant un développement de quarante toises; cette face se
trouvait à cinquante pas de la colonne de Juillet, qui occupe
l'emplacement même de la courtine. La face occidentale, composée aussi
de quatre tours, regardait la rue Saint-Antoine; quant aux deux autres
faces, elles se composaient de deux massifs de bâtiments servant (p.090)
à relier les deux faces principales, et elles regardaient, l'une la
rue Jean-Beausire, l'autre l'Arsenal. L'entrée de la Bastille était
dans la rue Saint-Antoine, vers le commencement de la rue de l'Orme,
et elle se composait de cinq portes et de deux ponts-levis. Le bastion
de Henri II était bordé d'un large fossé se prolongeant jusqu'à la
Seine, le long des terrains de l'Arsenal, et qui existe encore avec
ses hauts murs de revêtement: c'est aujourd'hui la gare de l'Arsenal,
par laquelle le canal Saint-Martin se réunit à la Seine.
La Bastille a joué le principal rôle dans tous les combats dont Paris
a été le théâtre jusqu'en 1789, et elle a été occupée ou attaquée par
tous les partis pendant les guerres des Bourguignons et des Armagnacs,
des Anglais, de la Ligue, de la Fronde. On sait comment nos pères, en
prenant et en détruisant ce symbole de l'ancien régime, ont donné le
signal d'une révolution qui a bouleversé le monde.
Comme prison d'État, la Bastille a eu la renommée la plus sinistre et
a renfermé, avec des criminels, bien des victimes, bien des innocents.
Ses hôtes les plus fameux ont été: le connétable de Saint-Pol, le duc
de Nemours, l'évêque de Verdun sous Louis XI, Achille de Harlay sous
la Ligue, Biron, qui y eut la tête tranchée, la maréchale d'Ancre, qui
y fut jugée, Bassompierre, d'Ornano, Châteauneuf et tant d'autres
ennemis de Richelieu, Fouquet, Pélisson, le masque de fer et une foule
de protestants et de jansénistes sous Louis XIV; le duc de Richelieu,
Voltaire, Lally-Tollendal, Labourdonnais sous Louis XV; Leprévôt de
Beaumont, Linguet, Brissot, le cardinal de Rohan sous Louis XVI.
Après sa destruction, de nombreuses fêtes patriotiques furent données
sur son emplacement: la plus brillante, la plus joyeuse fut celle du
14 juillet 1790; la plus étrange, la plus païenne fut celle du 10 août
1793. Du 21 au 25 prairial an II, la place de la Bastille servit aux
exécutions du tribunal révolutionnaire et vit tomber (p.091)
quatre-vingt-dix-sept têtes. Ses ruines ne furent complétement
déblayées que sous l'Empire, où l'on élargit la fin de la rue
Saint-Antoine et l'on ouvrit le boulevard Bourdon.
Vers l'endroit où commence le boulevard Beaumarchais, à côté de la
Bastille, à l'extrémité de la rue Saint Antoine, était autrefois une
porte de la ville célèbre par la mort d'Étienne Marcel; elle fut
remplacée sous Henri II par un arc de triomphe dont les sculptures
étaient de Jean Goujon, et qui, restauré par Blondel en 1670 et
consacré à la gloire de Louis XIV, fut démoli en 1778.
Au milieu de la place de la Bastille, au point où se rencontrent la
rue et le faubourg Saint-Antoine avec la ligne des boulevards et le
canal Saint-Martin, dans une des plus belles positions de la ville,
s'élève une colonne de bronze, haute de cinquante-deux mètres,
surmontée d'une statue de la Liberté. Elle a été édifiée en mémoire de
la révolution de 1830 et renferme dans ses caveaux souterrains la
sépulture des citoyens tués dans les journées de Juillet; on y a
ajouté, depuis 1848, celle des victimes des journées de Février. C'est
au pied de cette colonne que, le 27 février 1848, le Gouvernement
provisoire, au milieu d'une foule immense, proclama la République.
C'est là que, dans les tristes journées de juin, fut rassemblée une
armée entière pour enlever le faubourg Saint-Antoine, dernière
citadelle de l'insurrection; c'est là que vingt canons tiraient sur
les maisons d'où partait un feu continu; c'est là que fut tué le
général Négrier.
La place de la Bastille a sur sa droite les boulevards Contrescarpe et
Bourdon qui bordent de chaque côté le bassin du canal Saint-Martin et
aboutissent à la Seine en face du pont d'Austerlitz, sur la place
Mazas.
Le boulevard _Contrescarpe_, formé de la contrescarpe de l'ancien
fossé de la Bastille, est remarquable seulement par la rue (p.092)
nouvelle de _Lyon_ qui mène à l'embarcadère du chemin de fer de Lyon.
Le boulevard _Bourdon_, ainsi nommé d'un colonel tué à Iéna, a été
ouvert en 1806 sur l'emplacement de la Bastille et des jardins de
l'Arsenal. Là sont les greniers de réserve pour l'approvisionnement de
Paris, construits en 1807. C'est sur ce boulevard qu'a commencé
l'insurrection de juin 1832.
La place _Mazas_ où aboutissent les boulevards de la Contrescarpe et
Bourdon, porte le nom d'un colonel tué à Iéna. De cette place qui
borde la Seine et avoisine le pont d'Austerlitz, part un grand
boulevard au N. E. qui porte le même nom et aboutit à la place du
Trône. On y trouve une vaste prison, dite _Mazas_, ou la _nouvelle
Force_, située en face de l'_embarcadère du chemin de fer de Lyon_.
Cette prison occupe 33 hectares de terrain et a été construite dans le
système d'isolement complet des détenus. A cet effet elle se compose
de six ailes ou corps de bâtiments n'en formant réellement qu'un seul,
puisque tous six se réunissent à un centre comme les rayons d'un
éventail. De ce centre on embrasse d'un coup d'oeil ce qui se passe
dans les six galeries, et l'on fait partir tous les ordres. Les six
galeries à deux étages renferment 1200 cellules. La prison Mazas a été
ouverte en 1850. Les plus illustres détenus qu'elle ait renfermés sont
les généraux et les représentants arrêtés dans la nuit du 2 décembre
1851.
Au boulevard Beaumarchais commence la ligne des _boulevards intérieurs
du nord_, ces anciens remparts de la ville, qui ont été transformés
depuis 1668 en une promenade de 4,600 mètres de longueur. Cette
promenade est restée, pendant près d'un siècle, une sorte de désert où
l'on menait paître les bestiaux, qui n'était bordée au nord que par
les derrières des jardins de la ville, au midi que par de grands
terrains en culture; elle n'était guère pratiquée que par des
vagabonds et des malfaiteurs. Sous Louis XV, elle devint une (p.093)
promenade champêtre, terrassée, sablée, composée de deux et même, en
quelques endroits, de quatre allées d'arbres, bordée de quelques
petites maisons, de nombreux jardins, de guinguettes, de petits
théâtres, où le peuple se portait le dimanche pour y trouver le grand
air et les lieux de plaisir; le beau monde, le jeudi, pour y faire
voir ses toilettes et ses équipages. Après la révolution, quelques
boutiques commencèrent à s'y établir, quelques maisons bourgeoises à
s'y construire, d'abord sur le côté septentrional qui touchait la
ville, ensuite sur le côté méridional, qui resta longtemps bordé de
_rues basses_ établies sur les anciens fossés; mais c'est seulement
depuis trente à quarante ans que les grands magasins, les riches
boutiques, les splendides cafés, enfin la plupart des théâtres, en
venant se presser sur les boulevards, les ont presque complètement
transformés, et ont fait, de cette grande et unique voie de
communication, le centre du Paris moderne, le centre de sa splendeur
et de son luxe, de ses affaires et de ses plaisirs, la promenade la
plus magnifique, la plus variée, la plus fréquentée de l'Europe, le
lieu le mieux connu, le plus fameux du monde entier. L'ancienne
défense de la grande cité en est aujourd'hui la parure: Paris s'est
fait de sa vieille ceinture murale une écharpe verdoyante, pleine
d'éclat et de séductions, tantôt large et tranquille, tantôt étroite
et remuante, qui semble flotter, se gonfler, se serrer au gré
capricieux de la mode et de la civilisation, et dont les deux bouts
vont tremper dans la Seine, l'un près de la place où la révolution a
commencé, l'autre près de la place où ses plus terribles événements se
sont accomplis. Que de tumultes et de fêtes, que de triomphes et de
douleurs, que de mascarades et de convois funèbres, que de
rassemblements et de combats ont vus les boulevards! Ils ont vu les
cortéges brillants de l'Empire, l'entrée des étrangers en 1814, les
revues de la garde nationale sous Louis-Philippe, les convois funèbres
de Périer, de Lamarque et de La Fayette, les troubles de 1820, (p.094)
les révolutions de 1830 et de 1848, l'insurrection de 1832, les
manifestations du 16 avril et du 15 mai, la bataille des journées de
juin! Les boulevards ont chacun sa physionomie, ses moeurs, son
caractère, ses costumes; ils changent d'aspect avec chaque grande rue
qui vient à les couper; nous les verrons successivement montrer leurs
faces diverses à mesure que nous étudierons ces rues, et, pour le
présent, nous ne parlerons que du boulevard _Saint-Antoine_ ou
_Beaumarchais_.
Ce boulevard est le premier qui ait été planté; il était encore, il y
a quelques années, très-large, mais presque complétement désert, et,
jusqu'en 1777, il resta bordé d'un fossé large et profond qui fut
remplacé, à cette époque, par une rue basse, dite rue _Amelot_ (nom du
ministre de Louis XVI qui avait le département de Paris). En 1787,
Beaumarchais acheta le terrain d'un vaste bastion qui était à
l'extrémité de ce boulevard, près de la place de la Bastille, et s'y
fit bâtir une magnifique maison avec un délicieux jardin qui a
subsisté jusqu'en 1818. Il y mourut en 1799 et y fut enterré. Quand le
canal Saint-Martin fut ouvert et qu'on voulut le faire déboucher dans
le grand fossé de la Bastille, il fallut détruire la maison de
Beaumarchais, et, sur l'emplacement du jardin, l'on construisit des
maisons particulières. A dater de cette époque, le boulevard
Saint-Antoine, qui prit en 1831 le nom de Beaumarchais, commença à
devenir moins triste et moins désert. Enfin, en 1845, l'administration
municipale ayant aliéné les contre-allées de la partie méridionale, il
s'est élevé sur leur emplacement une suite de jolies maisons en
pierre, chargées d'ornements et de sculptures, qui font du boulevard
Beaumarchais une voie publique aussi magnifique que régulière, où le
commerce, la population, le luxe même commencent à se porter.
§ IV. (p.095)
Le faubourg Saint-Antoine.
C'est à de pauvres ouvriers cherchant la liberté du travail
que le faubourg Saint-Antoine doit sa naissance. L'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, fondée vers la fin du XIIe siècle, était un
lieu privilégié, et son vaste enclos servait de refuge aux malheureuses
«gens de mestier» qui travaillaient sans maîtrise. Autour de cet enclos
et sous la protection des abbesses, _dames_ de toutes les terres
voisines, il se forma un bourg populeux auquel furent réunis plus tard
les hameaux de _Popincourt_, de la _Croix-Faubin_, de _Picpus_, de
_Reuilly_ et de la _Râpée_.
Le bourg Saint-Antoine fut plusieurs fois dévasté dans les guerres des
Anglais et dans celles de la Ligue. Devenu faubourg de Paris sous
Louis XIII, il servit, de théâtre à la bataille entre Turenne et
Condé. Quand la France devint industrielle, sous l'administration de
Colbert, il commença à avoir de grandes fabriques, et sa population
prit de l'importance. Enfin, quand la révolution éclata, il y joua le
premier rôle et fut à la fois son quartier général et son armée
d'avant-garde. Au 27 avril 1789, il préludait au tumulte
révolutionnaire par l'incendie de la maison Réveillon; au 14 juillet,
il était tout entier sous les murs de la Bastille; aux 5 et 6 octobre,
il envoyait ses légions de femmes affamées à Versailles; au 10 août,
conduit par le brasseur Santerre, qui avait sa demeure au nº 232 du
faubourg, il conquérait les Tuileries. Il régna dans Paris pendant le
règne des Montagnards, et il suffisait de ces mots: le faubourg
descend! pour faire trembler la Convention. On l'appelait alors le
faubourg de _Gloire_. Sa puissance tomba avec celle de Robespierre. On
sait comment, au 1er prairial, il fut vaincu, et, le lendemain de
cette journée, investi et forcé de livrer ses armes: ce fut pour lui
une véritable abdication. Dès lors, il sembla tout entier voué à
l'industrie, et se contenta d'envoyer ses enfants défendre la
révolution sur les champs de bataille: parmi ces glorieux (p.096)
_faubouriens_, on compte Augereau et Westermann. Napoléon fut
populaire dans le faubourg: il alla plusieurs fois le visiter,
s'inquiéta de ses travaux, de sa prospérité, et il voulait faire
construire une grande rue qui serait allée du Louvre à la barrière du
Trône. Ce fut pourtant dans une maison du faubourg que fut ourdi
l'audacieux complot qui pensa, en 1812, renverser le vainqueur de la
Moskowa: au nº 333, au coin de la Petite rue Saint-Denis, se voit une
maison de santé qui, aujourd'hui, renferme des aliénés: c'est de là
qu'est sorti Mallet!
Sous la Restauration, le faubourg Saint-Antoine, toujours peuplé
d'ouvriers pauvres et laborieux, resta paisible, oublieux de toute
question politique, uniquement occupé des progrès de ses industries.
En 1830, il prit part aux journées de juillet; la garde royale pénétra
dans le faubourg, où des barricades avaient été élevées; mais elle ne
put aller que jusqu'à la rue de Charonne, et, après un combat où
plusieurs maisons furent canonnées, elle battit en retraite. En juin
1832, une partie de sa population prit part à la première insurrection
républicaine; un combat fut livré sur la place de la Bastille, et la
maison qui fait l'angle du faubourg et de la rue de la Roquette,
maison habitée par l'épicier Pepin, ne fut soumise que par le canon.
En février 1848, il crut trouver dans la République non-seulement la
fin des souffrances réelles de sa population ouvrière, mais la
réalisation de doctrines chimériques sur l'organisation du travail:
aussi, quand il eut dépensé «ses trois mois de misère au service de la
République,» égaré par la souffrance, le désespoir et des prédications
anarchiques, il se révolta. Dans les néfastes journées de juin, le
faubourg Saint-Antoine fut le quartier général et la citadelle de
l'insurrection; il se liait avec les deux autres centres de la
bataille, d'un côté par les faubourgs du Temple et Saint-Martin, d'un
autre côté par les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel, et
lui-même devait occuper l'Hôtel-de-Ville. Pendant trois jours, (p.097)
il fut maître de son propre terrain, repoussa toute proposition
d'accommodement et se fortifia; une immense barricade fermait la
grande rue du faubourg et les rues de la Roquette et de Charonne,
garnies de combattants; soixante autres barricades, élevées de vingt
pas en vingt pas, hérissaient la grande rue et les rues voisines.
Quand l'insurrection eut été vaincue dans tout le reste de Paris, le
front de cette grande forteresse fut battu en brèche par plus de vingt
mille hommes, pendant que ses flancs étaient attaqués de toutes parts;
ses maisons furent criblées de boulets; une d'elles, à l'entrée de la
rue de Roquette, fut entièrement incendiée et détruite. Ce fut au
milieu de ce combat que l'archevêque de Paris se présenta à la grande
barricade, la traversa par la maison qui fait l'angle du faubourg et
de la rue de Charonne, et, au moment où il adressait des paroles de
paix aux insurgés, tomba frappé mortellement d'une balle. Le
lendemain, l'insurrection, voyant tout Paris soumis et la résistance
inutile, capitula.
Le faubourg Saint-Antoine est une grande et large voie, entièrement
peuplée de fabricants, principalement de fabricants d'ébénisterie,
lesquels n'ont pas d'égaux dans le monde et dont les produits,
chefs-d'oeuvre de goût, d'élégance et de bon marché, vont partout, en
Amérique comme en Europe, dans les plus modestes habitations comme
dans les palais des rois. On y trouve aussi des filatures de coton,
des fabriques de machines, des scieries de bois, des brasseries, etc.
Dans cette grande cité du travail, il n'y a point de ces palais
sculptés, de ces hôtels splendides que nous trouverons dans les
quartiers de la finance et de la noblesse; il n'y a que des maisons
hautes, profondes, humbles comme la population qui s'y presse, où l'on
n'entend que le bruit de la scie et du marteau; et l'on n'y trouve,
triste symbole de la misère, qui n'est que trop souvent la récompense
de l'ingrat labeur, on n'y trouve d'autres édifices publics que (p.098)
deux hôpitaux.
1º L'_Hospice des enfants malades_.--Cet hôpital fut fondé en 1669 par
la reine Marie-Thérèse pour les enfants trouvés; il fut affecté en
1800 et en 1809 aux orphelins des deux sexes; en 1840, il devint un
hôpital-annexe de l'Hôtel-Dieu; en 1854, il a été transformé en
hospice pour les enfants malades.
2º L'_hôpital Saint-Antoine_, qui occupe les bâtiments de l'abbaye de
même nom. Cette abbaye fut fondée par Foulques de Neuilly, le
prédicateur de la quatrième croisade; elle occupait tout l'espace
compris entre la rue du faubourg, la grande et la petite rue de
Reuilly, les rues de Charenton et Lenoir; son église, d'une
architecture pleine d'élégance et de détails précieux, avait été bâtie
par saint Louis. L'abbesse jouissait de 40,000 livres de revenu.
Derrière ses murs, à l'angle des grande et petite rues de Reuilly, le
12 mai 1310, cinquante-quatre templiers furent brûlés. Son enclos
était fortifié et servait de refuge aux habitants du bourg; mais, en
1590, il fut forcé successivement par les troupes de Henri IV et
celles de la Ligue, et le couvent mis au pillage. En 1770, il fut
magnifiquement reconstruit, et, en 1795, par un décret de la
Convention, transformé en hôpital assimilé à l'Hôtel-Dieu et
renfermant trois cent vingt lits.
Le faubourg se termine à la _place_ et à la _barrière du Trône_, qui
tirent leur nom d'un trône que les édiles parisiens y firent élever
pour l'entrée de Louis XIV et de Marie-Thérèse en 1660. Les deux
colonnes qui ornent la barrière étaient le commencement d'un monument
qu'on devait construire en mémoire de cet événement, monument dont le
plan avait été donné par Perrault, qui fut fait seulement en plâtre et
démoli en 1716. Sous le règne de Louis-Philippe, on a placé sur ces
colonnes les statues colossales de Philippe-Auguste et de saint Louis.
Pendant les derniers temps de la terreur, l'échafaud fut dressé (p.099)
sur la place du Trône, et, en vingt jours, il s'y fit, au lieu même où
le grand roi reçut l'hommage de ses sujets, un effroyable holocauste
de quatre cent vingt-trois victimes. Le 30 mars 1814, la barrière du
Trône, qui conduit au château de Vincennes, fut le théâtre d'un
glorieux combat soutenu contre les Russes par la garde nationale et
les élèves de l'École Polytechnique.
Six grandes rues partent du faubourg Saint-Antoine, comme les branches
d'un arbre énorme; ce sont, à droite, les rues de Charenton, Reuilly,
de Picpus; à gauche, les rues de la Roquette, de Charonne et de
Montreuil.
1º La rue de _Charenton_ commence à la place de la Bastille et finit à
la barrière qui ouvre la route des départements de l'est; son
extrémité s'appelait autrefois la vallée de Fécamp; elle est célèbre,
en 1621, par une attaque des catholiques contre les protestants, qui
revenaient de leur prêche de Charenton. Vers la fin de cette rue était
jadis une maison de campagne, dont il ne reste plus que la porte
d'entrée avec quelques murailles, et qui avait de magnifiques jardins
s'étendant jusqu'à la rivière. On l'appelait la Folie-Rambouillet;
elle avait été construite, au temps de Louis XIII, par un financier de
ce nom, beau-père du chroniqueur Tallemant des Réaux. Sauval fait une
description pompeuse de cette habitation, qui excita les murmures des
associés de Rambouillet: «car c'étoit trop découvrir le profit qu'ils
faisoient aux cinq grosses fermes.» Près de cette maison, dont une rue
voisine a gardé le nom, était établie la plus formidable des
barricades de Condé dans la bataille du faubourg Saint-Antoine, et
c'est là que furent tués les plus illustres seigneurs des deux partis.
«Le prince y reçut plusieurs coups dans la cuirasse, et ce fut une
espèce de miracle qu'il n'y demeurât pas comme tant d'autres. Il
faisoit alors une chaleur insupportable, et lui qui étoit armé et
agissoit plus que tous les autres, étoit tellement fondu de sueur et
étouffé dans ses armes, qu'il fut contraint de se faire débotter (p.100)
et désarmer, et de se jeter tout nu sur l'herbe d'un pré, où il se
tourna et vautra comme les chevaux qui se veulent délasser; puis il se
fit rhabiller et armer, et il retourna au combat[32].»
[Note 32: _Mém. de Conrart_, p. 133.]
On trouve dans la rue de Charenton: l'_hospice des Quinze-Vingts_,
fondé par saint Louis pour trois cents aveugles, et qui fut établi
dans la rue Saint-Honoré jusqu'en 1779; à cette époque, le cardinal de
Rohan, si tristement fameux par l'affaire du collier, le transféra
dans un hôtel de la rue de Charenton, occupé jusque-là par les
mousquetaires noirs. Il renferme ou nourrit huit cents aveugles.
2º La rue de _Reuilly_ doit son nom au château de _Romiliacum_, bâti
par les rois de la première race. Ce château, qui était encore du
domaine royal en 1359 et formait un fief seigneurial au XVIIIe siècle,
était situé à la rencontre des grande et petite rues de Reuilly. C'est
dans ce Versailles des Mérovingiens, au dire de Frédégaire, que
Dagobert avait une sorte de harem, où il épousa successivement
Gomatrude, Nanthilde. Au nº 24 était la manufacture de glaces établie
en 1666 par Colbert; c'est aujourd'hui une caserne d'infanterie.