Il serait trop long d'énumérer les personnages illustres qui ont

habité les beaux hôtels de la place Royale; nous n'en nommerons qu'un

seul, parce qu'il résume la société si spirituelle et si séduisante du

XVIIe siècle: dans un de ces hôtels est née, en 1626, Marie de

Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Tout le quartier Saint-Antoine,

qui était alors le quartier du grand monde, est plein des souvenirs de

cette femme charmante, l'honneur éternel de Paris, et pour laquelle,

comme pour tant d'autres célébrités populaires, l'édilité parisienne

n'a pas eu un souvenir.

Aujourd'hui, la place Royale, qui a gardé ses pavillons élégants et

ses beaux hôtels, est une jolie promenade, mais que la noblesse et la

magistrature ont depuis longtemps abandonnée, et qui ne voit guère, au

lieu des beaux et des raffinés du XVIIe siècle, que les vieilles (p.077)

gens et les rentiers du Marais. Cette place, où se trouve, dans

l'hôtel Villedeuil (nº 14), la _mairie du huitième arrondissement_, a

été, pendant les journées de juin 1848, prise par les insurgés.

Outre les hôtels Saint-Paul et des Tournelles, la rue Saint-Antoine

renfermait de nombreux hôtels de seigneurs, dont quelques-uns existent

encore: l'hôtel de Beauvais, oeuvre de Lepaute, où se plaçait

ordinairement la famille royale pour voir les entrées solennelles;

l'hôtel de Sully, bâti par Ducerceau pour le ministre de Henri IV,

etc. Elle renfermait aussi plusieurs monuments religieux que nous

allons décrire et dont un seul existe encore:

1º Le _couvent-hospice du Petit-Saint-Antoine_.--Le moyen âge avait

des maladies étranges et terribles, fléaux de Dieu sous lesquels des

populations entières mouraient sans murmure, et que la charité

cherchait à conjurer par des fondations pieuses: de ces maladies était

le _feu sacré_ ou _mal des Ardents_, ou _mal Saint-Antoine_. Une

congrégation s'étant formée pour soigner les infortunés atteints de ce

mal, Charles V, en 1360, lui donna un manoir appelé la _Saussaie_,

situé entre les rues Saint-Antoine et du Roi-de-Sicile, pour y établir

un hôpital. Cette maison, rebâtie en 1689, devint un collége pour les

religieux de l'ordre de Saint-Antoine et fut démolie en 1790. Sur son

emplacement fut établi un passage dit du Petit-Saint-Antoine, qui a

été détruit quand on a ouvert le prolongement de la rue de Rivoli.

2º L'_église Saint-Louis-Saint-Paul_.--Sur l'emplacement de cette

église passait le mur d'enceinte de Philippe-Auguste: au XVe siècle,

on y construisit un hôtel qui appartint aux Montmorency et fut donné

en 1580 par le cardinal de Bourbon aux Jésuites «pour leur fonder,

dresser et établir une maison professe.» Cette maison, dans laquelle

ont demeuré les confesseurs des rois, les PP. Bourdaloue, Daniel,

Gaillard, etc., fut donnée, après la destruction de l'ordre des

Jésuites, aux chanoines réguliers de l'ordre de (p.078)

Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers; et on y établit, jusqu'en 1790,

la bibliothèque publique de Paris. Elle est occupée aujourd'hui par le

collége ou _lycée Charlemagne_. L'église a été bâtie en 1612 par les

soins de Louis XIII et de Richelieu, qui y célébra lui-même la

première messe; son portail, qui a un grand aspect, est chargé

d'ornements de mauvais goût. Elle renfermait les coeurs de Louis XIII,

de Louis XIV et de plusieurs autres princes, le tombeau du chancelier

Birague, oeuvre de Germain Pilon, le mausolée du père du grand Condé,

oeuvre de Sarrazin, le tombeau du savant Huet, évêque d'Avranches.

C'est là que Bourdaloue a prononcé la plupart de ses sermons.

3º Le _couvent de Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers_.--«En 1201,

dit Jaillot, quatre professeurs célèbres de l'Université de Paris,

préférant la solitude au monde et la vie privée à la réputation que

leurs lumières et leurs talents leur avaient acquise, se retirèrent

dans une vallée déserte de la Champagne.» Ils y bâtirent des cellules

et un oratoire; leurs écoliers les y suivirent; une congrégation se

forma, dit l'ordre du Val-des-Écoliers, et, par un élan de ferveur

digne de ces temps de foi naïve, l'ardente jeunesse dont elle se

composait, mit son voeu de chasteté sous le patronage d'une vierge,

sainte Catherine. En moins de trente ans, cet ordre comptait vingt

prieurés; l'un d'eux fut établi à Paris en 1228 par Nicolas Giboin,

bourgeois, qui donna à cet effet trois arpents de terre qu'il

possédait près de la porte Baudet. L'église fut fondée par les

sergents d'armes de la garde du roi, en mémoire de la bataille de

Bouvines. Voici les inscriptions qu'on lisait sur deux pierres du

portail, où l'on voyait l'effigie de saint Louis entre deux archers de

sa garde:

«_A la prière des sergents d'armes, monsieur sainct Loys fonda ceste

église et y mist la première pierre; et fust pour la joye de la

victoire qui fust au pont de Bovines, l'an_ 1214.»--«_Les sergents

d'armes pour le temps gardoient ledit pont, et vouèrent que si (p.079)

Dieu leur donnoit victoire, ils fonderoient une église en l'honneur de

madame saincte Katherine; ainsi fust-il_.»

Les sergents d'armes avaient fait de cette église le siége de leur

confrérie, et presque tous y avaient leur sépulture. C'est là que

furent enterrés les maréchaux de Champagne et de Normandie tués par

l'ordre d'Étienne Marcel; c'est devant son portail que furent exposés

les cadavres d'Étienne Marcel et de cinquante-quatre de ses compagnons

tués à la porte Saint-Antoine; c'est dans son cimetière que furent

enterrés secrètement Nicolas Desmarest et d'autres victimes de la

réaction de 1383.

L'ordre de Sainte-Catherine fut réuni en 1629 à la congrégation de

Sainte-Geneviève, et la maison de la rue Saint-Antoine devint le

noviciat de cette congrégation. En 1767, comme les bâtiments tombaient

en ruines, ce noviciat fut transféré dans la maison des Jésuites, dont

l'ordre venait d'être supprimé. Dans cette translation, l'église,

monument touchant d'une victoire nationale, dont le portail avait été

reconstruit par François Mansard, semblait avoir droit à quelque

respect; mais à cette époque, alors qu'on avait derrière soi la

bataille de Rosbach, on la démolit, et, sur les plans de Soufflot, on

construisit à sa place le triste marché que nous voyons aujourd'hui

avec les rues étroites qui l'avoisinent, et on les baptisa, non pas de

ces noms barbares et oubliés de _Monsieur-Sainct-Loys_ et du

_Pont-de-Bovines_, mais des noms illustres de MM. les ministres de

cette époque.

4º Le _temple des protestants de la confession de Genève_.--Cet

édifice occupe l'emplacement de l'hôtel de Cossé, où mourut le mignon de

Henri III, Quélus, après le duel de la rue des Tournelles: «Ce fut dans

une chambre, dit Saint-Foix, qu'on peut dire avoir été sanctifiée depuis,

servant à présent de choeur aux _Filles de la Visitation-Sainte-Marie_.»

En effet, c'est dans cet hôtel que ces religieuses, instituées par saint

François de Sales, furent établies en 1629 par madame de Chantal, la

sainte aïeule de madame de Sévigné. L'église, remarquable par (p.080)

son dôme et ses belles peintures, fut construite en 1634 par François

Mansard. On y trouvait le tombeau du fameux ministre Fouquet, mort à

Pignerol en 1680. La maison des Filles de la Visitation a été supprimée

en 1790; sur l'emplacement du couvent on a ouvert une rue; l'église a

été affectée en 1800 au culte protestant.

Plusieurs rues importantes ou célèbres aboutissaient ou aboutissent à

la rue Saint-Antoine.

1º _Place du Marché Saint-Jean_.--C'était, dit-on, un ancien cimetière

romain, sur l'emplacement duquel fut construit un hôtel qui

appartenait au sire de Craon, assassin du connétable de Clisson. Cet

hôtel ayant été détruit en expiation du crime, son emplacement

redevint un cimetière, qui fut souvent le lieu d'exécutions

judiciaires: ainsi, en 1535, un des premiers martyrs de la réforme,

Étienne de la Forge, riche marchand de Paris, y fut brûlé. On supprima

ce cimetière en 1772, et on le remplaça par un marché qui a été

détruit en 1818. Cette place, avec ses abords, a été l'un des

principaux théâtres de l'insurrection de juin. Elle a disparu dans les

démolitions opérées derrière l'Hôtel-de-Ville, pour prolonger la rue

de Rivoli.

2º Rue des _Barres_.--Elle doit son nom à un hôtel (nº 4) bâti en 1250

et qui appartenait, sous Charles IV, à Louis de Boisredon, l'un des

amants d'Isabelle de Bavière. C'est là que ce chevalier fut pris par

l'ordre du monarque, mis à la question, enfermé dans un sac et jeté à

la rivière avec ces mots: Laissez passer la justice du roi. Cet hôtel

devint ensuite la propriété des sires de Charny, et, au XVIIIe siècle,

on y établit les bureaux de l'administration des aides. En 1792, il

devint le chef-lieu de la section de la _Maison Commune_, et c'est là

que le 9 thermidor, après la prise de l'Hôtel-de-Ville, fut transporté

tout sanglant Robespierre le jeune, qui venait de se jeter par une

fenêtre.

3º Rue _Geoffroy-Lasnier_.--Elle tire son nom d'une famille (p.081)

bourgeoise du XVIe siècle, qui possédait presque toute cette rue. Au

nº 26 est établie la _mairie du neuvième arrondissement_, dans une

maison qui fut bâtie, dit-on, pour le premier connétable de

Montmorency.

4º Rues de _Jouy_ et du _Figuier_.--La rue de Jouy doit son nom à un

hôtel qui appartenait à l'abbé de Jouy et qui devint la propriété de

Jean de Montaigu, surintendant des finances sous Charles VI. Dans la

rue du Figuier est l'hôtel de Sens, un des débris les plus curieux de

l'architecture du moyen âge. L'évêché de Paris étant autrefois

dépendant de l'archevêché de Sens, les archevêques de Sens venaient

souvent dans la capitale et y avaient un hôtel. Cet hôtel fut rebâti à

la fin du XVe siècle par Tristan de Salazar, et il devint la demeure

de plusieurs personnages célèbres, le chancelier Duprat, les cardinaux

de Lorraine, Pellevé, Duperron, Marguerite de Valois après son

divorce, etc. Il passa dans la suite aux archevêques de Paris, fut

vendu en 1790, et, aujourd'hui à demi-détruit, renferme dans ses murs

dégradés un établissement de roulage.

5º Rue _Pavée_[30].--Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs

hôtels célèbres:

1. L'hôtel de _Brienne_, qui a formé, avec l'hôtel de Sicile ou de la

_Force_, la prison de ce nom. L'hôtel de la Force, situé rue du

Roi-de-Sicile, était, dans l'origine, un vaste manoir qui appartint

d'abord à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, _roi de Sicile_, puis

à Charles d'Alençon, fils de Philippe-le-Hardi, puis à Charles VI, qui

l'acheta en 1390, «pour avoir en la ville un ostel auquel il se pust

princièrement ordonner pour les joustes que faire se pourraient en la

Couture Sainte-Catherine.» Il passa ensuite et successivement aux (p.082)

rois de Navarre, aux comtes de Tancarville, au cardinal de Meudon, qui

le fit reconstruire dans le style de la renaissance, au chancelier

Birague, qui en fit une somptueuse résidence, au ministre Chavigny, à

Jacques Chaumont, duc de la Force, dont il prit définitivement le nom.

En 1715, il fut partagé: une partie forma l'hôtel de Brienne, dit plus

tard la _petite-Force_; l'autre fut acquise par le gouvernement, qui,

en 1754, y plaça l'administration des revenus de l'École militaire. En

1780, la réforme effectuée dans les prisons ayant fait supprimer le

Petit-Châtelet et le For-l'Évêque, on transforma les hôtels de la

Force et de Brienne en prison pour les remplacer, et l'on y fit alors

de vastes constructions, entre autres cette porte de la Petite-Force,

dans la rue Pavée, dont l'architecture énergique disait si clairement

qu'elle était une porte de prison. On déposa alors à la Force les

débiteurs civils, les mendiants, les prostituées, les femmes

condamnées, etc. En 1792, elle devint une prison politique, et c'est à

sa porte, dans la petite rue des Ballets, que les 2 et 3 septembre,

furent massacrés 167 détenus royalistes, parmi lesquels était la

princesse de Lamballe. Plus tard, on y renferma Vergniaud, Valazé,

Kersaint, Miranda, Hérault de Séchelles, Linguet et les

soixante-treize députés girondins qui avaient fait une protestation

contre la journée du 31 mai: parmi eux était Mercier, l'auteur

spirituel et si hardi du _Tableau de Paris_. On y renferma aussi

madame Dubarry, les ducs de Villeroy et de Charost, le constituant

Levis de Mirepoix, l'astronome Bochard de Saron, l'aventurier baron de

Trenck, Adam Lux, député de Mayence, etc. La plupart de ces détenus ne

sortirent de la prison que pour aller à l'échafaud. Sous l'Empire, la

Force resta en partie une prison politique, et c'est là que Mallet

alla chercher ses complices, Lahorie et Guidal. Sous le règne de

Louis-Philippe, on y renferma les républicains Godefroy Cavaignac,

Guinard, Trélat, Gervais, Caussidière, Blanqui, Barbès, etc. La (p.083)

Force était, dans ces derniers temps, la prison la plus vaste et la

plus irrégulière de Paris, le réceptacle de tous les crimes, de toutes

les infamies, la sentine de la civilisation, l'effroi et le désespoir

de l'homme qui croit à la grandeur de l'espèce humaine. On l'a

détruite, depuis quelques années et l'on a ouvert une rue[31] sur son

emplacement.

[Note 30: Depuis que la rue de Rivoli a été prolongée aux

dépens de la rue Saint-Antoine, la rue Pavée n'aboutit plus

directement dans la rue Saint-Antoine, mais dans la rue de

Rivoli.]

[Note 31: La rue _Malher_; c'est le nom d'un jeune officier

tué dans les journées de juin 1848.]

2. L'hôtel de _Savoisy_, qui appartint à un seigneur de la cour de

Charles VI. Les valets de ce seigneur ayant insulté les suppôts de

l'Université, il fut condamné à de grosses amendes et à la démolition

de la maison: ce qui fut exécuté. On ne la rétablit que cent douze ans

après, «par grâce spéciale de l'Université,» et elle devint, au XVIe

siècle, l'hôtel de Lorraine ou Desmarets, dont une partie existe

encore.

3. L'hôtel de _Lamoignon_.--Il avait été bâti par Diane, fille

naturelle de Henri II; qui le légua à son neveu le duc d'Angoulême,

bâtard de Charles IX. «Ce seigneur, dit Tallemant des Réaux, eût été

l'un des plus grands hommes de son siècle, s'il eût pu se défaire de

l'humeur d'escroc que Dieu lui avoit donnée. Quand ses gens lui

demandoient leurs gages, il leur disoit: C'est à vous de vous

pourvoir; quatre rues aboutissent à l'hôtel d'Angoulême; vous êtes en

beau lieu, profitez-en.» Cet hôtel fut acheté par le président de

Lamoignon en 1684; et c'est là que ce grand magistrat, l'ami de

Boileau et de Racine, avait institué une _Académie de belle

littérature_, dont étaient Guy Patin, son fils Charles, le père Rapin,

etc. Dans cette maison, encore parfaitement conservée et où l'on a

inscrit en lettres d'or le nom de Lamoignon, est né le vertueux

Malesherbes.

6º Rue _Culture-Sainte-Catherine_.--En 1391, le connétable de Clisson,

revenant le soir de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la rue du

Chaume, fut, dans la rue Culture-Sainte-Catherine, assailli par (p.084)

vingt meurtriers, à la tête desquels était le sire de Craon: percé de

trois coups d'épée, il tomba de cheval et donna de la tête dans la

porte d'un boulanger, qui s'ouvrit; les assassins, le croyant mort, se

sauvèrent. Dans cette rue étaient ou sont encore plusieurs maisons

célèbres: au nº 23 est l'hôtel de Ligneris, qui fut bâti en 1544, sur

les dessins de Pierre Lescot, par Bullant, et décoré par Goujon; il

passa en 1578 à la famille Carnavalet, qui y fit faire des

embellissements par Ducerceau et François Mansard. Madame de Sévigné

l'habita pendant sept ans, et c'est là qu'elle écrivit la plupart de

ses lettres; son salon existe encore. Dans cet hôtel, qui rappelle

tant de souvenirs, qui inspire de si douces émotions, fut établie,

sous la République, la direction de la librairie, et, sous l'Empire,

l'école des ponts et chaussées; aujourd'hui, c'est une maison

d'éducation. Au nº 29 était le couvent des _Filles bleues_ ou

Annonciades célestes, établi en 1621 par la marquise de Verneuil,

cette maîtresse de Henri IV dont l'ambition causa tant d'embarras à ce

monarque. La veuve du maréchal de Rantzau, y prit le voile et y

mourut.

La rue Culture-Sainte-Catherine aboutit à la rue Saint-Antoine

dans une sorte de place qu'on appelle _Birague_, et où s'élevait une

fontaine bâtie aux frais du chancelier du même nom. Cette place se

trouve en partie absorbée par la nouvelle rue de Rivoli qui aboutit,

en cet endroit, dans la rue Saint-Antoine.

7º Rue _Saint-Paul_, ainsi appelée d'une église de même nom. Cette

église, d'abord chapelle d'un cimetière, devint paroisse en 1125 et

fut rebâtie sous Charles V dans un style aussi lourd que massif. Elle

renfermait des tableaux et des vitraux précieux, le mausolée de J.

Hardouin Mansard, oeuvre de Coysevox, le tombeau de Jean Nicot, qui

rapporta d'Amérique le tabac, celui du sculpteur Biard, et, dans son

cimetière, ceux de François Mansard, du maréchal de Biron, qui avait

été décapité à la Bastille, de Rabelais, de Nicole Gilles, de la (p.085)

comtesse de la Suze, de Desmarets de Saint-Sorlin et de plusieurs

autres écrivains. L'homme au masque de fer y fut aussi enterré en 1703

sous le nom de Marchiali. Nous avons dit que Henri III y avait fait

élever des tombeaux magnifiques à trois de ses favoris, tombeaux qui

furent détruits par le peuple en disant: «qu'il n'appartenoit pas à

ces méchants, morts en reniant Dieu, sangsues du peuple et mignons du

tyran, d'avoir si braves monuments et si superbes en l'église de Dieu,

et que leurs corps n'étoient pas dignes d'autre parement que d'un

gibet.» Cette église, supprimée en 1790, a été détruite en 1800.

A l'extrémité de la rue Saint-Paul, et donnant sur le quai des Ormes

était une maison qu'on vient de démolir pour élargir ce quai, et qui

appartenait en 1624 au poète Des Yveteaux, précepteur de Louis XIII.

Elle passa à l'avocat Patru, puis à Sarrazin, puis à Segrais.

Mademoiselle de Scudéry, Racan et Saint-Amand y demeurèrent. Dans le

siècle suivant, elle appartenait à Lancry, peintre de madame de

Pompadour. M. de Sénancour y a demeuré sous l'Empire.

Dans la rue Saint-Paul aboutissent: 1º la rue _Neuve-Saint-Paul_; au

nº 10 de cette rue était l'hôtel de la marquise de Brinvilliers; 2º la

rue des _Barrés_, ainsi appelée des Carmes, qui y avaient un couvent:

comme ces religieux portaient un manteau marqué de bandes noires et

blanches, le peuple les appelait les barrés. Le couvent fut donné, en

1260, par saint Louis à des religieuses qu'on appelait _Béguines_, et

qui furent remplacées sous Louis XI par les filles de Sainte-Claire ou

«religieuses de la tierce ordre pénitente et observance de monsieur

saint François.» Ce roi, si dévot à la sainte Vierge et qui avait

institué les trois récitations de l'_Ave Maria_, ordonna que le

monastère en prendrait le nom. Ces religieuses se livraient à des

austérités inconcevables: «Elles n'ont aucun revenu, dit Jaillot, ne

vivent que d'aumônes, ne font jamais gras, même en maladie, (p.086)

jeûnent tous les jours, excepté le dimanche, marchent pieds nus et à

plate terre, n'ont point de cellules ni de soeurs converses, ne

portent point de linge, couchent sur la dure et vont au choeur à

minuit, où elles restent debout jusqu'à trois heures; malgré cela, ce

couvent a toujours été très-nombreux.»

Dans le couvent de l'_Ave Maria_ était le tombeau de Mathieu Molé;

aujourd'hui cette maison est devenue une caserne d'infanterie.

8º Rue du _Petit-Musc_.--Le vrai nom de cette rue est _Pute y muce_,

parce qu'elle servait de repaire à des femmes perdues. A son

extrémité, près de la Seine, était le couvent des _Célestins_. Ces

religieux furent établis à Paris en 1352 par Garnier Marcel, parent du

fameux prévôt des marchands, qui donna aux Célestins le terrain de

leur couvent, où il fut lui-même enterré. Charles V bâtit le monastère

et l'église en 1366, et l'on voyait sa statue et celle de sa femme sur

le portail, avec le titre de fondateurs. L'un des fils de ce roi, le

duc d'Orléans, qui fut assassiné par Jean-Sans-Peur, ajouta au côté

droit de cette église une vaste chapelle, où il fut enterré avec sa

femme, Valentine de Milan, et deux de ses fils. Cette chapelle, avec

celles de Rostaing et de Gesvres qui y furent adjointes, composait une

sorte d'église annexée à la première et qui était l'un des édifices

les plus curieux de Paris par la quantité de marbres funéraires, de

statues, de colonnes, qu'elle renfermait. «Il n'y a pas de lieu dans

le royaume, dit Piganiol, plus digne de la curiosité des amateurs des

beaux-arts, et les chefs-d'oeuvre de sculpture y sont, pour ainsi

dire, entassés.» En effet, on y trouvait, outre le tombeau d'Orléans,

monument magnifique orné des statues des douze apôtres, les tombeaux

de Renée d'Orléans-Longueville, des ducs de Brissac, de Tresmes, de

Gesvres, de Sébastien Zamet, de l'amiral Henri Chabot: celui-ci avait

été sculpté par Jean Cousin et Paul Ponce. Une colonne, oeuvre de (p.087)

Paul Ponce, supportait dans une urne le coeur de François II; une

autre, oeuvre de Barthélemy Prieur, renfermait le coeur d'Anne de

Montmorency; un obélisque, orné de bas-reliefs, de trophées et de

statues, renfermait les coeurs des princes de Longueville: c'était

l'un des plus beaux ouvrages de François Anguier; enfin, on y trouvait

le magnifique groupe des trois Grâces, chef-d'oeuvre de Germain Pilon,

supportant dans une urne de bronze les coeurs de Henri II, de Charles

IX et de François, duc d'Anjou. Outre les objets d'art contenus dans

la chapelle d'Orléans, l'église renfermait encore les tombeaux de

Lusignan, roi d'Arménie, de la duchesse de Bedford, fille de

Jean-Sans-Peur, de la femme de Charles V, d'Antonio Perez, le favori

disgracié de Philippe II, et d'une foule d'autres seigneurs et grandes

dames. Enfin, le cloître, rebâti dans le XVIIe siècle, était orné

d'une magnifique colonnade, de statues, de bas-reliefs, de plafonds

peints, de pavés en mosaïque.

Les Célestins, qui n'ont rendu que de médiocres services à la religion

et aux lettres, furent supprimés en 1780, et l'on fit de leur maison

un hôpital. En 1792, cette maison devint un magasin d'approvisionnement

pour les armées; l'église fut en partie démolie; ses monuments furent

dispersés ou détruits; aujourd'hui, il en reste à peine quelques pans

de muraille. Son emplacement est occupé par une vaste caserne qui

ressemble à une citadelle, et l'on chercherait vainement dans cette

masse de constructions modernes, au milieu de ses bruyants habitants,

sur ce sol profané par les pieds des chevaux, quelque chose qui

rappelle la paisible maison que les arts semblaient avoir prise pour

asile et dont le nom vivra autant que ceux de nos grands statuaires du

XVIe siècle.

9º _Impasse Guémenée_.--Cette impasse doit son nom à l'hôtel Lavardin

ou Guémenée, dont l'entrée principale est sur la place Royale. Marion

de Lorme demeurait dans cette impasse, près d'une maison appartenant

au cardinal de Richelieu et où celui-ci, dit-on, recevait la (p.088)

belle courtisane.

10º Rue _Lesdiguières_, qui a été ouverte sur l'emplacement de l'hôtel

Lesdiguières. Cet hôtel, situé rue de la Cerisaie, fut bâti par Zamet,

financier florentin, venu en France à la suite de Catherine de Médicis

et qui s'intitulait «seigneur de dix-huit cent mille écus;» il en fit

un séjour de luxe et même de débauche, où Henri IV venait souvent.

Gabrielle d'Estrées y dînait lorsqu'elle fut prise subitement du mal

ou du poison dont elle mourut. A la mort de Zamet, cet hôtel fut vendu

au connétable de Lesdiguières. C'est la que demeurait, chez sa nièce,

la duchesse de Lesdiguières, dans les dernières années de sa vie, le

fameux cardinal de Retz; c'est là qu'il recevait une société choisie:

«Nous tâchons, dit madame de Sévigné, d'amuser notre bon cardinal.

Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps et qui

fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi _Trissotin_, qui

est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son _Lutrin_ et sa

_Poétique_: voilà tout ce qu'on peut faire pour son service. «Le

cardinal de Retz mourut à l'hôtel Lesdiguières en 1679. En 1716, cet

hôtel passa au maréchal de Villeroy: c'est là que Pierre-le-Grand

logea en 1717 et qu'il reçut les visites de Louis XV et du régent. Il

a été démoli en 1760.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 6 / 31 段