Que d'événements a vus cette place célèbre! Pour les énumérer, il

faudrait faire toute l'histoire de Paris. Étienne Marcel, les bouchers

de Jean-Sans-Peur, la Ligue, la Fronde, La Fayette et Bailly, la

Commune du 10 août et du 31 mai, le Gouvernement provisoire de 1848 y

ont successivement rassemblé leurs bandes tumultueuses, leurs

compagnies bourgeoises, leurs bataillons populaires; c'est là qu'ont

commencé ou qu'ont fini, depuis soixante ans, toutes les journées

révolutionnaires. Au coin du quai Lepelletier a été tué Flesselles; au

coin de la rue de la Vannerie, aujourd'hui détruite, au-dessus de la

porte d'un épicier que décorait un buste de Louis XIV, a été pendu

Foulon; sur les marches de l'Hôtel-de-Ville a été assassiné Mandat. La

place de Grève a vu la multitude demandant des armes le 13 juillet

1789, le lendemain revenant victorieuse de la Bastille, le

surlendemain faisant la haie sur le passage de Louis XVI; elle a vu,

le 5 octobre, la Fayette entraîné par la garde nationale à (p.064)

Versailles, les apprêts du 10 août et du 31 mai, la défaite des

faubourgs au 9 thermidor. Que de fêtes sous l'Empire! et elles

devaient se terminer, au bruit des étrangers maîtres de Paris, par la

municipalité demandant la déchéance de l'empereur! Que de fêtes sous

la Restauration! et elles devaient se terminer par le peuple

conquérant à coups de fusil l'Hôtel-de-Ville, et la Fayette

intronisant une nouvelle dynastie! Que de fêtes sous Louis-Philippe!

et elles devaient finir par une nouvelle invasion populaire,

l'installation du Gouvernement provisoire, la proclamation de la

République! La place de Grève offrit alors, et pendant plusieurs mois,

le plus étrange, le plus confus, le plus animé des spectacles: nuit et

jour elle se trouvait couverte d'une foule tumultueuse, tantôt

enthousiaste, tantôt menaçante, irritée, entraînée, éblouie, fascinée,

qui ne cessait d'envahir les escaliers, les cours, les salons de

l'Hôtel-de-Ville, bivouaquant ici, pérorant là, s'exaltant ou

s'apaisant aux harangues harmonieuses, aux paroles passionnées de ses

tribuns; enfin discréditant, ruinant elle-même sa puissance par la

folle journée du 16 avril, où l'Hôtel-de-Ville, menacé par une colonne

de cent mille hommes ignorants ou égarés, trouva son salut dans le

dévouement de la garde nationale; par la criminelle tentative du 15

mai, où l'Hôtel-de-Ville fut un moment au pouvoir de quelques

factieux; par la sacrilége bataille de juin, où l'Hôtel-de-Ville fut

pendant trois jours bloqué par l'insurrection, qui s'efforçait de

s'emparer de ce Louvre de la multitude.

Aujourd'hui, le calme est rétabli sur cette place, qui est redevenue

ce qu'elle est depuis un siècle, le lieu de rassemblement des ouvriers

qui cherchent de l'ouvrage, principalement des ouvriers en bâtiment.

De là est venu le mot _faire grève_, pour signifier les chômages

volontaires des corps de métiers, comme on en a vu tant de fois depuis

trente ans. La place a d'ailleurs doublé d'étendue et de (p.065)

magnificence, par les démolitions faites sur toutes ses faces: ainsi

la face occidentale a été reculée, rebâtie et ouverte par une large

voie bordée de maisons qui ressemblent à des palais: c'est le

boulevard _de l'Hôtel-de-Ville_ qui joint la place du Châtelet et a

absorbé les affreuses rues du quartier des Arcis; le flanc méridional

est bordé par la nouvelle rue de Rivoli qui met l'Hôtel-de-Ville en

communication d'une part avec la barrière de l'Étoile, d'autre part

avec la barrière du Trône, et en fait ainsi, comme dans les temps

anciens, le centre de Paris. Nous verrons plus loin les changements

faits derrière l'Hôtel-de-Ville; disons d'abord l'histoire du

monument.

Nous avons vu que le corps municipal de Paris remonte aux _nautes_,

corporation de marchands par eau établie du temps des Romains, et

peut-être avant leur domination, qui devint au XIIe siècle la _hanse_

parisienne[26]. Le chef de cette corporation prit en 1258 le titre de

_prévôt des marchands_ et ses confrères celui d'_échevins_. Le prévôt

et les quatre échevins, qui plus tard furent assistés de vingt-six

conseillers, étaient élus et devaient être nés à Paris; ils comptaient

dans la noblesse; presque tous ont consacré les revenus de leur charge

à l'embellissement de la ville; presque tous ont laissé une mémoire

recommandable et tout occupée du bien public. «On espluche avec tant

de soin, dit un écrivain du XVIe siècle, la vie de ceux qui aspirent à

ces belles dignitez, qu'il est impossible que homme y puisse parvenir

qui soit le moins du monde marqué de quelque note d'infamie,

ressentant dénigrement de renommée, tant est saincte cette authorité

et honneur d'eschevinage que la seule opinion de vice peut lui donner

empeschement.» Les plus célèbres des prévôts sont: Étienne Barbette,

Jean Gentien, Étienne Marcel, Jean Desmarets, Michel Lallier, (p.066)

Jean Bureau, Auguste de Thou, Lachapelle-Marteau, François Miron, Jean

Scarron, Claude Lepelletier, Étienne Turgot, Jérôme Bignon,

Lamichodière, Caumartin, Flesselles. Jusqu'au règne de Louis XIV, les

libertés municipales, qui n'avaient subi qu'une interruption de

vingt-neuf années (de 1382 à 1411), restèrent intactes, sans que la

royauté en conçût le moindre ombrage; mais après la Fronde, elles

devinrent à peu près nulles. Dans les derniers temps de la monarchie

absolue, quand arrivait l'élection du prévôt, le roi écrivait aux

Parisiens: «Nous désirons que vous ayez à donner votre voix à M...;»

et l'homme de la cour était élu. «Le prévôt des marchands et les

échevins, dit Mercier, ont des places lucratives, honorifiques; mais

ce sont des fantômes du côté du pouvoir. Tout est entre les mains de

la police, jusqu'à l'approvisionnement de la ville, de sorte que

celle-ci n'a plus, dans ses propres et anciens magistrats municipaux,

le principe de sa sûreté et le gage de sa subsistance... Ce qu'on

appelle l'Hôtel-de-Ville est devenu, pour ainsi dire, un objet de

dérision, tant ce corps est étranger aux citoyens[27].»

[Note 26: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 12 et 20.]

[Note 27: _Tableau de Paris_, t. II, p. 38.]

Nous avons vu dans l'_Histoire générale de Paris_ que l'ancienne

municipalité finit le 14 juillet 1789 avec le dernier prévôt des

marchands; que la loi du 21 mai 1790 donna à la capitale une

administration nouvelle, composée d'un maire, d'un conseil municipal

et d'un conseil général; que cette administration fut renversée par la

révolution du 10 août, qui créa la puissance de la fameuse Commune de

Paris, puissance qui dura jusqu'au 9 thermidor; que diverses

commissions provisoires furent alors chargées de l'administration de

la ville jusqu'en 1800, où la loi du 28 pluviôse an VIII confia cette

administration à deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police, et

à un conseil municipal; enfin, que cet état de choses fut modifié par

la loi du 20 avril 1834. La révolution de 1848 fit disparaître (p.067)

l'administration municipale créée par cette loi; un maire, membre du

Gouvernement provisoire, concentra entre ses mains tous les pouvoirs;

mais cette dictature ne dura que jusqu'au 20 juillet, où fut rétablie

la préfecture de la Seine. Depuis cette époque, Paris est administré

par deux préfets, l'un de la Seine, l'autre de police; le premier est

assisté d'une _commission municipale_ nommée par le gouvernement.

Le premier _Hôtel-de-Ville_ qu'ait eu la place de Grève s'appelait la

_Maison-aux-Piliers_, à cause des piliers de bois qui soutenaient son

humble façade, ou _Maison-aux-Dauphins_, parce qu'elle avait appartenu

aux dauphins de Viennois. Elle fut acquise pour la ville par Étienne

Marcel, prévôt des marchands, le 7 juillet 1357, au prix de 2,880

livres parisis. «Il y avoit, dit Sauval, dans cette maison, deux

cours, un poulailler, des cuisines hautes et basses, grandes et

petites, des estuves, une chambre de parade, une d'audience appelée

plaidoyer, une salle couverte d'ardoises, longue de cinq toises et

large de trois, et plusieurs autres commodités.» C'est dans cet hôtel

que se passèrent, pendant deux siècles, les événements les plus graves

de l'histoire parisienne; c'est là que furent prises tant de

résolutions utiles à la ville et à l'État; c'est là que nos rois

trouvèrent toujours «un asseuré refuge et recours dans leurs urgentes

affaires.»

Sous le règne de François Ier, la Maison-aux-Piliers tombant en

ruines, il fut résolu de la remplacer par un hôtel digne de Paris. La

première pierre en fut posée le 15 juillet 1533 par Pierre Viole,

prévôt des marchands. «Pendant que l'on faisoit l'assiette de cette

pierre, dit Dubreuil, sonnoient les fifres, tambourins, trompettes et

clairons, artillerie, cinquante hacquebutes à croc de la ville avec

les hacquebutiers d'icelle ville qui sont en grand nombre; et aussi

sonnoient à carillon les cloches de Saint-Jean-en-Grève, de

Saint-Esprit et de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Aussi, au milieu de

la Grève, il y avoit vin défoncé, tables dressées, pain et vin (p.068)

pour donner à boire à tous venants, en criant par le menu peuple à

haute vois: Vive le roy et messieurs de la ville!»

L'édifice, construit sur les dessins de Dominique de Cortone, assisté

de Jean Asselin, maître des oeuvres de la ville, ne s'éleva que

lentement: en 1550, il n'avait qu'un étage; interrompu pendant les

guerres civiles, il fut repris en 1605 sous la direction de Ducerceau

et par les soins de François Miron, prévôt des marchands; il ne fut

achevé qu'en 1628. Il présentait une seule façade formée d'un corps de

bâtiment avec deux pavillons et surmontée d'une campanille; au-dessus

de la porte d'entrée était une statue de Henri IV, oeuvre remarquable

de Pierre Biard. La cour, entourée de portiques, était décorée d'une

statue de Louis XIV, chef-d'oeuvre de Coysevox. La principale salle

était celle du _Trône_, qui servait pour les réceptions, les fêtes,

les banquets, et qui était ornée de tableaux de Largillière, de Troy,

de Porbus, représentant des cérémonies royales ou municipales. C'est,

de tout l'hôtel, la pièce la plus féconde en souvenirs historiques;

là, dans cette salle où les Parisiens avaient reçu à genoux Henri IV

et Louis XIV, la Commune du 10 août s'installa pour diriger l'attaque

des Tuileries; là elle fut vaincue avec Robespierre, qui s'y fracassa

la tête d'un coup de pistolet.

En 1801, l'Hôtel-de-Ville fut agrandi au moyen de la démolition: 1º de

l'_hôpital du Saint-Esprit_, fondé en 1362 pour des orphelins nés à

Paris, enfants légitimes de parents décédés à l'Hôtel-Dieu; il était

contigu à l'Hôtel-de-Ville, et près de lui se trouvait le _Bureau des

pauvres_, qui avait «le droit de lever tous les ans une taxe d'aumône

sur tous les habitants de la ville, de tels rangs et qualités qu'ils

puissent être;» sur l'emplacement de l'hôpital du Saint-Esprit, on

construisit alors un hôtel pour le préfet de la Seine. 2º De l'église

_Saint-Jean-en-Grève_, située rue du Martroy, derrière l'Hôtel-de-Ville;

c'était l'une des mieux ornées et des plus fréquentées de Paris; elle

avait eu pour curé Jean Gerson et renfermait le tombeau de Simon (p.069)

Vouet. Une chapelle, dite salle Saint-Jean, a servi jusqu'en 1837 de

salle d'assemblée pour la ville.

Malgré ces augmentations, l'Hôtel-de-Ville était insuffisant pour les

services administratifs, et différents bureaux avaient été placés dans

des maisons voisines; enfin, en 1836, il fut agrandi sur un vaste plan

gigantesque et au moyen de la destruction des rues du _Martroy_, qui

passait jadis sous l'édifice, du _Tourniquet-Saint-Jean_, ou du

_Pet-au-Diable_, de la _Levrette_, des _Audriettes_, d'une partie des

rues de la _Mortellerie_ et de la _Tixeranderie_, etc. En prolongeant

la façade primitive au moyen de deux ailes bâties dans le même style,

en ajoutant trois faces à peu près semblables à celle qui existait

primitivement, on en a fait un palais magnifique, de forme

rectangulaire, ayant 180 mètres de long sur 80 mètres de large, dont

la position sur le bord de la Seine, en face de la Cité, est vraiment

monumentale, et dont l'intérieur est décoré avec la richesse la plus

élégante et le luxe le plus somptueux. De nombreuses statues d'hommes

célèbres, la plupart nés à Paris, mais qui n'ont pas tous été

heureusement choisis, ornent l'ancienne façade. On pénètre par trois

grandes portes dans les appartements du préfet, dans la cour d'honneur

et dans les bureaux de la préfecture. Il serait difficile d'énumérer

les pièces, galeries, salons, objets d'art, bibliothèque, tableaux,

statues, qui composent ou décorent ce palais. La galerie des fêtes

occupe seule 48 mètres de long sur 13 de large.

L'histoire de l'Hôtel-de-Ville serait l'histoire même de Paris,

l'histoire même de la France. A toutes les époques, il s'est passé

dans cet édifice des événements, il en est sorti des résolutions qui

ont influé sur le sort du pays; mais il en est deux surtout où il a

dominé la France et ébranlé le monde: c'est d'abord du 10 août 1792 au

27 juillet 1794, pendant le règne de la sanglante Commune, qui (p.070)

gouvernait la Convention; c'est ensuite du 24 février au 4 mai 1848,

pendant la tumultueuse dictature du Gouvernement provisoire.

§ II.

La rue et le quartier Saint-Antoine.

La place de Grève communiquait autrefois avec le quartier

Saint-Antoine au moyen d'une arcade pratiquée dans l'épaisseur de

l'Hôtel-de-Ville, laquelle s'ouvrait sur la rue du _Martroy_, ainsi

appelée probablement de quelques martyrs qui furent enterrés dans un

champ de sépultures dont nous allons parler. Elle se prolongeait par

la rue du _Monceau-Saint-Gervais_, qui prenait son nom de l'éminence

où elle était pratiquée, éminence formée anciennement d'immondices, et

dont l'emplacement était, du temps des Romains, un cimetière[28]. Dans

cette rue et devant le portail de Saint-Gervais, on a vu jusqu'en 1800

un arbre, dit l'orme Saint-Gervais, dont la première plantation

remontait probablement au temps des Druides et qui peut-être a donné

naissance au proverbe: Attendez-moi sous l'orme. Sous son ombrage, les

juges rendaient la justice, les vassaux venaient payer leurs

redevances, les bourgeois se réunissaient après la messe pour parler

d'affaires, les amants se donnaient rendez-vous. A la place de la rue

du Monceau, tortueuse, populaire et très-fréquentée, on avait ouvert,

en 1836, une large et belle voie, dite _François-Miron_, qui dégageait

la façade de l'église Saint-Gervais: on vient de la détruire pour

ouvrir sur les derrières de l'Hôtel-de-Ville une vaste place, où l'on

a construit une énorme caserne qui ressemble à la fois à un palais et

à une forteresse, qu'on appelle _Caserne Napoléon_.

[Note 28: En 1818, des fouilles faites dans cette rue ont

amené la découverte d'un très-grand nombre de tombeaux en

pierre dans lesquels les corps étaient entièrement réduits en

poussière.]

Le prolongement de la rue François-Miron était la rue du (p.071)

_Pourtour-Saint-Gervais_, qui longe l'église de même nom; elle vient

d'être aussi détruite par son côté méridional. L'église

_Saint-Gervais_ est la plus ancienne du nord de Paris, car elle

existait au VIe siècle sous l'épiscopat de saint Germain, qui, suivant

Fortunat, venait y faire ses prières. A cette époque, cette

_basilique_, ainsi que l'appelle le même poète, avec le grand orme qui

ombrageait sa face, s'élevait sur une éminence battue par les vagues

de la Seine dans ses inondations qui souvent couvraient toute la place

de Grève; elle avait une enceinte qui la protégea contre les Normands,

et autour d'elle était un bourg de pêcheurs et de bateliers dont la

voie dite de la Mortellerie formait la grande rue. Elle fut

reconstruite en 1212, en 1420 et en 1581; ses voûtes gothiques

très-élevées sont aussi hardies qu'élégantes; son portail,

d'architecture moderne, oeuvre de Jacques Debrosses, date de 1616 et

jouit d'une grande renommée: c'est une décoration en placage où l'on a

appliqué assez étrangement les ordres antiques à une église du moyen

âge; mais il a un aspect de grandeur qui séduit, et a servi de modèle

pendant plus d'un siècle pour toutes les façades d'églises. L'église

Saint-Gervais possède des vitraux de Jean Cousin et de Pinaigrier, des

tableaux d'Albert Durer, de Champagne et de Lesueur, etc. Elle est

célèbre, dans les troubles de la Ligue, par son curé Wincestre, l'un

des ennemis acharnés de Henri III, et par sa confrérie du Cordon, qui

«dressait des rôles de soupçonnés politiques» et dominait le conseil

de l'Union. Bossuet, le 25 janvier 1686, prononça dans cette église

l'oraison funèbre du chancelier Le Tellier. On y voit le tombeau

somptueux de ce ministre, «qui mourut, dit son épitaphe, huit jours

après qu'il eut scellé la révocation de l'édit de Nantes, content

d'avoir vu consommer ce grand ouvrage.» On y trouvait aussi les

sépultures du poète Scarron, né et mort à Paris, de Philippe de

Champagne, du savant Ducange, des chanceliers Boucherat et Voisin, (p.072)

du ministre et prévôt des marchands Claude Lepelletier, de Crébillon,

etc. En face de Saint-Gervais demeurait Voltaire, en 1733; la marquise

du Châtelet et la duchesse de Saint-Pierre allaient souvent l'y

surprendre et lui demander à souper.

La rue du Pourtour aboutit à la place _Baudoyer_, autrefois _Bagauda_

et _Baudet_, qui tirait son nom d'une porte de Paris dont nous allons

parler. Cette place étroite et mal bâtie, qui était dans le moyen âge

le rendez-vous des oisifs et des nouvellistes, a été le théâtre d'un

des plus terribles combats de juin 1848.

A la place Baudoyer commence la rue Saint-Antoine.

La rue _Saint-Antoine_, avec le faubourg du même nom, est une de ces

rues populeuses qui sont des villes entières: c'est celle qui donne la

vie à toute la partie orientale de Paris. Elle doit son nom à l'abbaye

Saint-Antoine-des-Champs, vers laquelle elle conduisait; mais elle

existait avant la fondation de cette abbaye, qui date de 1198, et

s'appela d'abord rue de la _Porte-Baudet_, à cause d'une porte de

l'enceinte de Philippe-Auguste, qui était située près de la rue

Culture-Sainte-Catherine, puis rue du _Pont-Perrin_, à cause d'un pont

construit sur un égout, vers la rue du Petit-Musc. Comme elle joignait

la place de Grève à l'hôtel Saint-Paul, au palais des Tournelles, à la

Bastille, elle a été le théâtre de fêtes, de joutes, de combats, enfin

de tous les événements qui ont réjoui ou attristé ces demeures

royales. C'est à la porte Saint-Antoine, au lieu même où l'on éleva la

Bastille, qu'Étienne Marcel fut tué; c'est par la rue Saint-Antoine

que les Parisiens envahirent trois fois l'hôtel Saint-Paul sous

Charles VI; c'est dans la rue Saint-Antoine que se livra la bataille

entre les Bourguignons et les Armagnacs, après que Perrinet-Leclerc

eut livré aux premiers l'entrée de Paris; c'est là que les Anglais

engagèrent leur dernier combat avant d'être chassés de la capitale;

c'est là, devant le palais des Tournelles, que Henri II fut tué (p.073)

dans un tournoi; c'est là, à l'entrée de la rue des Tournelles, que

les mignons de Henri III, Quélus, Maugirou et Livarot se battirent en

duel contre d'Entragues, Riberac et Schomberg; c'est par la porte

Saint-Antoine que le duc de Guise fit sortir les Suisses désarmés et

tremblants après les barricades de 1588; c'est à la porte

Saint-Antoine que les ligueurs firent leur dernière résistance aux

troupes de Henri IV; c'est par la porte Saint-Antoine que Condé, battu

par Turenne, se réfugia dans Paris. Dans les temps modernes, la rue

Saint-Antoine, rue de grands hôtels et de grands seigneurs au XVIIe

siècle, rue industrielle et marchande depuis cinquante ans, a été le

théâtre de rassemblements non moins formidables, d'événements non

moins sanglants: c'est à la porte Saint-Antoine que tonna, au 14

juillet 1789, le premier coup de canon qui devait ébranler tous les

trônes; c'est dans la rue Saint-Antoine que, le 28 juillet 1830, se

livra un combat acharné entre le peuple et la garde royale, qui,

venant des boulevards, cherchait à gagner l'Hôtel-de-Ville; c'est à la

porte Saint-Antoine que commença la grande émeute de 1832. C'est dans

la rue Saint-Antoine que l'insurrection de juin 1848 se montra la plus

redoutable et la plus furieuse: pendant trois jours, elle fut

maîtresse de tout le quartier, cernant l'Hôtel-de-Ville et s'efforçant

de l'enlever; et, quand elle se mit en retraite, le canon dut battre

en brèche ses maisons, dont quelques-unes portent encore les traces de

la lutte.

La rue Saint-Antoine doit sa principale illustration aux hôtels

Saint-Paul et des Tournelles, séjours des rois de France pendant deux

siècles.

L'_hôtel Saint-Paul_, qui occupait l'espace compris entre les rues

Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai des Célestins et le fossé de la

Bastille, c'est-à-dire plus de trente arpents, se composait d'hôtels

divers achetés ou construits par Charles V[29] et réunis entre eux (p.074)

sans ordre et sans plan par douze galeries, huit jardins, six préaux

et un grand nombre de cours. Ces hôtels étaient: l'hôtel du Petit-Musc

(au coin de la rue du Petit-Musc), l'hôtel du Pont-Perrin (à l'autre

coin de la même rue), l'hôtel Beautreillis (rue Beautreillis), les

hôtels de la Reine, d'Étampes et Saint-Maur (rue Saint-Paul), les

hôtels de Sens, du Roi et des Lions, près de la Seine. On y trouvait

de plus l'hôtel neuf d'Orléans, près de l'Arsenal, le couvent des

Célestins, etc. Enfin, outre les hôtels, il y avait des bâtiments pour

la conciergerie, la lingerie, la pelleterie, la bouteillerie, la

fruiterie, la fauconnerie, la ménagerie, des forges pour l'artillerie,

des écuries, celliers, colombiers, chantiers, etc. Ce n'était pas un

palais, mais un manoir semblable à ceux qu'avaient les rois francs,

une sorte de grande ferme romaine, comme le témoignent les noms des

rues ouvertes sur son emplacement (la Cerisaie, le Beautreillis, les

Lions, etc.), comme le témoigne le treillage dont étaient garnies les

fenêtres «pour empescher les pigeons de faire leurs ordures dans les

chambres.» L'hôtel Saint-Paul fut habité par Charles V et ses

successeurs jusqu'à Louis XII. Il fut détruit et vendu sous François

Ier, et l'on bâtit tout un quartier sur son emplacement. De toutes les

maisons qui succédèrent à l'hôtel Saint-Paul, nous ne remarquerons que

celle qui fut élevée à la place de l'hôtel du Petit-Musc: elle devint

l'hôtel du Petit-Bourbon, qui fut habité successivement par Anne de

Bretagne, la duchesse d'Étampes et Diane de Poitiers. Le duc de

Mayenne, chef de la Ligue, l'acheta et le fit reconstruire par

Ducerceau; après lui, il devint la demeure du comte d'Harcourt, puis

«il fut vendu, dit Sauval, à Montauron (celui-là à qui Corneille a

dédié _Cinna_), partisan si renommé, que la fortune éleva si haut que,

se trouvant trop à l'étroit dans la maison d'un prince, il acheta

quelques maisons pour être logé plus commodément.» A la fin du siècle

dernier, cet hôtel appartenait au chancelier d'Ormesson. (p.075)

Aujourd'hui, c'est une maison particulière.

[Note 29: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 28.]

L'_hôtel des Tournelles_, bâti en 1390 par le chancelier d'Orgemont et

acheté par Charles VI, ne devint célèbre que lorsque le duc de Bedford

s'y logea, en 1422, et l'agrandit. Charles VII et Louis XI en firent

leur demeure ordinaire. Louis XII y mourut. Sous François Ier, il

devint un immense palais, décoré somptueusement à l'intérieur,

renfermant dix corps de bâtiment assemblés très-confusément, douze

galeries, deux parcs, sept jardins, et son enceinte comprenait tout le

terrain qui s'étend entre les rues Saint-Antoine, des Tournelles,

Saint-Gilles, Saint-Anastase, Thorigny, Payenne, Neuve-Sainte-Catherine

et de l'Égout. A la mort de Henri II, cette maison royale cessa d'être

habitée; les terrains et les bâtiments furent successivement vendus,

et l'on établit sur une partie de son emplacement le marché aux

chevaux. En 1604, Henri IV fit construire quelques bâtiments pour y

fonder une manufacture de soieries; puis, changeant d'avis, il fit

commencer une vaste place quadrangulaire, dite place Royale, et qui a

soixante-dix toises de côté; il bâtit lui-même le pavillon et le côté

parallèles à la rue Saint-Antoine, et céda les trois autres côtés à

des particuliers, à la charge d'y élever des pavillons uniformes. Ces

bâtiments sont en briques et soutenus par une suite d'arcades qui

forment une galerie continue; le milieu de la place est occupé par un

vaste préau fermé de grilles. En 1620, la place était terminée, et

elle devint, pendant plus d'un siècle, le quartier de la mode et du

beau monde. Quelle procession de femmes charmantes, de galants

seigneurs, de beaux esprits a passé sous ces arcades aujourd'hui si

tristes! que de fêtes et de duels dans cette promenade aujourd'hui si

paisible! Le 6 mars 1612, Marie de Médicis y donna un magnifique

carrousel pour célébrer son alliance avec l'Espagne. En 1627,

Montmorency-Bouteville y engagea le fameux duel qui l'envoya à

l'échafaud. En 1639, la place fut ornée d'une statue équestre portant

cette inscription:

_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très-grand et (p.076)

très-invincible Louis-Le-Juste, treizième du nom, roi de France et de

Navarre. Armand, cardinal et duc de Richelieu, son premier ministre

dans tous ses illustres et généreux desseins, comblé d'honneurs et de

bienfaits par un si bon maître, lui a fait élever cette statue pour

une marque éternelle de son zèle, de sa fidélité et de sa

reconnoissance_.

Cette statue fut détruite en 1792, et la place prit le nom d'abord des

_Fédérés_, puis de l'_Indivisibilité_, puis des _Vosges_, en l'honneur

du département qui, en l'an VIII, s'était le plus empressé de payer

ses contributions. En 1792, on y éleva un des amphithéâtres

d'enrôlement; en 1793, on y brûla «les drapeaux souillés des signes de

la féodalité, les titres de noblesse, les brevets et décorations des

chevaliers de Saint-Louis;» en 1794, on y établit, adossées aux

grilles, soixante-quatre forges pour la fabrication des canons; en

1810, la ville y donna un grand banquet à la garde impériale; en 1814,

la place reprit son nom, et on y éleva une nouvelle statue en marbre à

Louis XIII, oeuvre de Dupaty et de Cortot, qu'on aurait pu sans

dommage laisser dans la carrière.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 5 / 31 段