Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à
Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de
Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée
attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel
devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et
l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la
tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la _petite
Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,
Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle
seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et
y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur
était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont
rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers,
pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle
conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la
petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même
chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha
pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.
L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de
Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui
en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des
grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses
premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances
de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par
Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par (p.052)
son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la
princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut
acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement
l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte
Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il
renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des
monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau
cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies
françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée
de l'exécution des lois monétaires.
[Note 21: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.]
8º Le _collége des Quatre-Nations_.--Le _palais de
l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit
des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces
réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les
architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien
hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de
Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face
du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se
tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le
tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant
au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista
jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint
en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq
Académies, française, des sciences, des inscriptions et
belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.
Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs
séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la
bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé
et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe
encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.
9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des (p.053)
Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois
après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit
vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été
construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité:
au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le
conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11
était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les
ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le
président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de
Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est
morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui
détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de
la Trémoille de Lauzun.
10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins,
fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le
coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut
attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des
émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de
spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.
Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels
Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre
Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel
Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous
l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire
a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en
1778 il a reçu les hommages de tout Paris.
11º La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel
d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la
cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de (p.054)
police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors
deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de
_quartier Bonaparte_. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une
caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause
de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.
12º Le _palais d'Orsay_, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un
monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont
l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui
dépassent dix millions: il sert aux séances du _Conseil d'État_ et
renferme la _Cour des comptes_.
13º Le _palais de la Légion d'honneur_, bâtiment prétentieux et
bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que
madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques
et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la
chancellerie de la Légion d'honneur.
14º _Palais Bourbon_.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et
il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la
Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission
des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et
plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux
publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit
une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y
plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les
dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de
la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent
pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814,
et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions
que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y _octroya_ la
Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent
les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, (p.055)
Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le
24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un
gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit
sa session, et, suivant le _Moniteur_, y «acclama la République
vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude
égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée
nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin,
tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le
20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République,
y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et
indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite
par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps
Législatif y tient ses séances.
Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont
pris pour demeure, a subi des changements considérables; les
principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des
séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du
palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre
des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique
bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.
CHAPITRE VI.
LES PONTS.
Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le
_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux
extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui
traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, (p.056)
de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur
construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140,
son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent
jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le
feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées
de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité
septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de
maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV:
l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le
Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le
Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit
fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction
est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les
vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la
procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne
fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme
chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence
militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du
légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin
1848.
[Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans
l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de
Sébastopol.]
Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les
seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le
pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en
était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut
reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de
maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président
Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. (p.057)
En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la
négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il
s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire
évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins
arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut
reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit
une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons
d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du
parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et
grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long
espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la
plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On
détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister
une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de
la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions
de litres d'eau.
[Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans
l'alignement du boulevard de Sébastopol.]
Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui
prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la
ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue
Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait
encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,
et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le
diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré
d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058)
à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont
la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut
achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut
terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut
agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur
ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur
lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs
(_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle,
la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des
charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux
livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les
bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs
exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit
Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:
ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête
haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui
passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les
invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre
mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau
armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le
temps où il fut construit, était une voie de communication
très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une
époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire
Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près
également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la
foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la
rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est
pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus
fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont (p.059)
contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la
_Samaritaine_.
[Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le
_Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au
quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec
ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et
la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un
nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621
et non reconstruit.]
[Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]
Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de
Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier
jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est
devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre;
c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788.
Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés
et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée
à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées
révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de
Lemot, a été rétablie en 1817.
La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière,
qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au
quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré
avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine
ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine
et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les
jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et
la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens:
les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le
titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de
la Fronde.
Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de
la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec
la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le
premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit
deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;
on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en
1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et (p.060)
reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.
L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre
fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place
du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce
pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le
peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on
lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain
François Romain.
A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de
l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec
la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_
denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles
de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_,
pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec
l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842
par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_.
Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la
Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet,
le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la
_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce
jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la
Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce
pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu
passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus
d'une révolution!
Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en
1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en
1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le
premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du
Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de (p.061)
l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est
praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et
le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en
1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.
Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits
en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le
dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre
d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du
_Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en
1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du
Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la
barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à
dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de
nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement
moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du
moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres,
avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en
1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la
plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité
a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite
circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été
enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de
l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.
LIVRE II. (p.062)
PARIS SEPTENTRIONAL.
CHAPITRE PREMIER.
LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE
FAUBOURG SAINT-ANTOINE.
§ Ier.
La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.
La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine,
comme son nom l'indique, qu'une _grève_, que le fleuve couvrait
souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où
datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé
en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui
s'était tenu d'abord à la _Vallée de misère_, près du grand Châtelet,
vint s'y établir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commença
la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires,
aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été
témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de
supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud!
que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y
ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite
Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où
Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie
politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a
poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde
et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il
serait entendu de la France entière.»
Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, (p.063)
surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en
1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de
Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à
Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de
la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en
1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des
Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de
Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,
de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de
Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal
révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino,
Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,
de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des
quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de
juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.