7° _Hôtel de Nesle ou de Nevers_.--_Hôtel des Monnaies_.--L'hôtel de

Nesle avait été bâti par Amaury de Nesle, qui le vendit à

Philippe-le-Bel; il passa à Jeanne de Bourgogne, épouse de

Philippe-le-Long, et c'est à elle qu'une tradition très-hasardée

attribue les crimes qui ont rendu fameuse la tour de Nesle. Cet hôtel

devint sous Charles VI la demeure du duc de Berry, qui l'agrandit et

l'embellit[21]. Il était alors borné au couchant par la porte et la

tour de Nesle, au delà desquelles était un large fossé, dit la _petite

Seine_, qu'on ne passait que sur un pont de quatre arches. En 1552,

Henri II ordonna «que les pourpris, maisons et place du grand Nesle

seraient vendus.» Le duc de Nevers en acheta la plus grande partie et

y fit construire sur un plan très-élégant un hôtel dont l'intérieur

était magnifique. Les princesses de la maison de Nevers-Gonzague l'ont

rendu célèbre. C'est là que Henriette de Clèves, duchesse de Nevers,

pleura la mort de Coconnas, son amant, décapité en 1574, et dont elle

conservait la tête embaumée près de son lit. Soixante ans après, la

petite-fille de Henriette, Marie de Gonzague, pleurait dans la même

chambre la mort tragique de son amant Cinq-Mars: ce qui ne l'empêcha

pas d'épouser successivement Ladislas IV et Casimir, rois de Pologne.

L'hôtel de Nevers devint, à cette époque, la propriété de Duplessis de

Guénégaud, ministre d'État, ami éclairé des arts et des lettres, qui

en fit le séjour le plus brillant de Paris, le plus fréquenté des

grandes dames et des beaux esprits. C'est là que Boileau lut ses

premières satires et Racine sa première tragédie. Dans les dépendances

de cette belle maison était l'hôtel Sillery, qui fut habité par

Gourville, l'intendant du duc de la Rochefoucauld, si fameux par (p.052)

son esprit d'intrigue. En 1670, l'hôtel de Nevers fut acheté par la

princesse de Conti, et sa famille le garda jusqu'en 1768, où il fut

acquis par l'État et démoli pour construire sur son emplacement

l'hôtel des Monnaies. Cet hôtel, bâti sur les dessins de l'architecte

Antoine, est un des monuments les plus remarquables de Paris: il

renferme, outre les ateliers nécessaires à la fabrication des

monnaies, au contrôle des objets d'or et d'argent, etc., un beau

cabinet de minéralogie et une précieuse collection de monnaies

françaises et étrangères. C'est le siége de l'administration chargée

de l'exécution des lois monétaires.

[Note 21: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 31.]

8º Le _collége des Quatre-Nations_.--Le _palais de

l'Institut_.--Mazarin, par son testament, avait fondé un collége, dit

des Quatre-Nations, pour les enfants nobles des quatre provinces

réunies à la France pendant son ministère. Ce collége fut bâti par les

architectes Levau, Lambert et d'Orbay, sur une partie de l'ancien

hôtel de Nesle et sur l'emplacement même de la tour et de la porte de

Nesle, détruites en 1763. Sa façade sur le bord de la Seine, en face

du Louvre, est monumentale et d'un bel aspect. Dans l'église, où se

tiennent aujourd'hui les séances publiques de l'Institut, était le

tombeau du cardinal, oeuvre de Coysevox, et qui se trouve maintenant

au musée de Versailles. Le collége des Quatre-Nations subsista

jusqu'en 1792; il servit de prison à l'époque de la terreur et devint

en 1806 le siége de l'Institut national établi en 1795, ou des cinq

Académies, française, des sciences, des inscriptions et

belles-lettres, des beaux-arts, des sciences morales et politiques.

Les Académies, jusqu'à l'époque de la Révolution, avaient tenu leurs

séances au Louvre. Au collége des Quatre-Nations avait été adjointe la

bibliothèque de Mazarin, rassemblée à grands frais par Gabriel Naudé

et composée alors de quarante mille volumes. Cette bibliothèque existe

encore et a aujourd'hui triplé ses richesses.

9º Sur le quai Malaquais, entre la tour de Nesle et la rue des (p.053)

Saints-Pères, était un magnifique hôtel bâti par Marguerite de Valois

après son divorce; les jardins bordaient la Seine. Il a été détruit

vers la fin du XVIIe siècle, et sur son emplacement ont été

construites de belles maisons dont quelques-unes ont de la célébrité:

au nº 1 est mort en 1818 l'antiquaire Visconti; au nº 3 a habité le

conventionnel Buzot et est mort, en 1807, le peintre Vien; au nº 11

était l'hôtel de Juigné, qui a été habité sous l'Empire par les

ministres de la police; au nº 17 est l'hôtel de Bouillon, bâti par le

président Tambonneau, habité par une nièce de Mazarin, la duchesse de

Bouillon, qui y rassemblait les beaux esprits de son temps: elle y est

morte en 1714. Cet hôtel attenait à l'hôtel Mazarin, aujourd'hui

détruit et qui a appartenu successivement aux familles de Créquy, de

la Trémoille de Lauzun.

10º Sur le quai Voltaire était, au nº 21, un couvent de Théatins,

fondé en 1648 par Mazarin. L'église, construite en 1662, possédait le

coeur du fondateur et le tombeau de Boursault. En 1790, elle fut

attribuée aux prêtres réfractaires, qui se trouvèrent forcés par des

émeutes populaires à l'abandonner. Elle devint en 1800 une salle de

spectacle, en 1805 le café des Muses, et elle a été détruite en 1821.

Le quai des Théatins était rempli d'hôtels de la noblesse: hôtels

Tessé, Choiseul, Bauffremont, d'Aumont, Mailly; hôtels du ministre

Chamillard et du maréchal de Saxe. Au nº 5 a demeuré le conventionnel

Thibaudeau; au nº 9 est mort Denon, conservateur des musées sous

l'Empire; au nº 23 était la maison du marquis de Villette, où Voltaire

a demeuré pendant les quatre derniers mois de sa vie; c'est là qu'en

1778 il a reçu les hommages de tout Paris.

11º La _caserne d'Orsay_.--Dans le XVIIe siècle, c'était l'hôtel

d'Egmont, qui devint en 1740 l'hôtel des coches ou voitures de la

cour. En 1795, on l'attribua au casernement de la légion de (p.054)

police, et en 1800, à celui de la garde consulaire. On y ajouta alors

deux grandes ailes, qui doublèrent son étendue, et il prit le nom de

_quartier Bonaparte_. Depuis cette époque, il n'a pas cessé d'être une

caserne de cavalerie. C'est une des plus belles de Paris, et, à cause

de sa position en face des Tuileries, elle a une grande importance.

12º Le _palais d'Orsay_, commencé en 1810 et terminé en 1842. C'est un

monument très-imposant par sa masse et son étendue, mais dont

l'utilité ne répond pas aux sommes énormes qu'on y a dépensées et qui

dépassent dix millions: il sert aux séances du _Conseil d'État_ et

renferme la _Cour des comptes_.

13º Le _palais de la Légion d'honneur_, bâtiment prétentieux et

bizarre qui fut construit en 1786 pour le prince de Salm. C'est là que

madame de Staël réunissait, sous le Directoire, les hommes politiques

et les écrivains du temps. Il fut acheté par Napoléon, qui y plaça la

chancellerie de la Légion d'honneur.

14º _Palais Bourbon_.--Il a été bâti en 1722 par le duc de Bourbon; et

il avait son entrée par la rue de l'Université. Il devint, sous la

Convention, la maison de la Révolution, où siégeaient la commission

des travaux publics et l'administration des charrois militaires, et

plus tard le lieu où se faisaient les cours de l'école des travaux

publics ou École Polytechnique. Sous le Directoire, on y construisit

une salle pour les séances du conseil des Cinq-Cents; en 1801, on y

plaça le Corps Législatif, et, de 1806 à 1807, on construisit, sur les

dessins de Poyet, la façade et le péristyle qui regardent la place de

la Concorde, mais qui ne sont qu'un ornement, puisqu'ils ne servent

pas d'entrée. Il devint le palais de la Chambre des députés en 1814,

et c'est là que sont nés tous les gouvernements et les constitutions

que la France a eus depuis cette époque. Louis XVIII y _octroya_ la

Charte le 2 juin 1814; le 8 juillet 1815, les Prussiens en fermèrent

les portes à la représentation nationale; le 9 août 1830, (p.055)

Louis-Philippe y vint prononcer son serment à la Charte nouvelle; le

24 février 1848, il fut envahi par les insurgés, qui y nommèrent un

gouvernement provisoire; le 4 mai, l'Assemblée constituante y ouvrit

sa session, et, suivant le _Moniteur_, y «acclama la République

vingt-quatre fois et d'un cri unanime.» Le 15 mai, une multitude

égarée par quelques factieux envahit le palais de l'Assemblée

nationale et en fut bientôt chassée par la force armée. Le 24 juin,

tous les pouvoirs exécutifs y furent délégués au général Cavaignac. Le

20 décembre, Louis Napoléon Bonaparte, élu président de la République,

y «jura de rester fidèle à la République démocratique, une et

indivisible.» Le 2 déc. 1851, l'Assemblée législative y fut détruite

par un nouveau 18 brumaire; enfin, depuis cette époque, le Corps

Législatif y tient ses séances.

Le Palais-Bourbon, depuis que les représentations nationales l'ont

pris pour demeure, a subi des changements considérables; les

principales consistent: 1º dans la construction d'une belle salle des

séances; 2º dans la destruction du bel hôtel Lassay, dépendant du

palais, qui a servi longtemps de demeure au président de la Chambre

des députés. Sur l'emplacement des jardins on a élevé un magnifique

bâtiment qui renferme le ministère des affaires étrangères.

CHAPITRE VI.

LES PONTS.

Les deux plus anciens ponts de Paris sont le _Pont-au-Change_ et le

_Petit-Pont_, qui datent du temps des Gaulois. Ils joignaient les deux

extrémités de la voie tortueuse, dont nous avons déjà parlé, qui

traversait la Cité sur l'emplacement des rues de la Barillerie, (p.056)

de la Calandre et du Marché-Palu; et c'est ce qui amena probablement leur

construction. Le premier, appelé d'abord _Grand-Pont_, prit en 1140,

son nom actuel des changeurs qui s'y établirent et qui y restèrent

jusqu'au XVIe siècle; il a été détruit souvent par les eaux ou par le

feu, et reconstruit pour la dernière fois en 1647, avec deux rangées

de maisons qu'on fit disparaître en 1786[22]. Il avait, à son extrémité

septentrionale, deux entrées formées par un groupe triangulaire de

maisons, lequel était orné d'un monument à la gloire de Louis XIV:

l'une communiquait au Châtelet, l'autre au quai de Gesvres. Le

Petit-Pont a subi à peu près les mêmes vicissitudes que le

Pont-au-Change: rebâti pour la première fois en 1185, il a été huit

fois détruit par les eaux ou par le feu, et sa dernière reconstruction

est de 1718, époque où un immense incendie le détruisit avec les

vingt-deux maisons qu'il portait. C'est devers le Petit-Pont que la

procession de la Ligue, en 1590, «rencontrant de male ou de bonne

fortune le coche où étoit le légat Cajetan, les capitaines, comme

chose due à leur chef, se délibérèrent de faire une salve et révérence

militaire, de quoi l'un d'entre eux abattit l'un des domestiques du

légat.» Le Petit-Pont a été l'un des théâtres de la bataille de juin

1848.

[Note 22: On doit le reconstruire pour le mettre dans

l'alignement de la grande artère centrale, dite boulevard de

Sébastopol.]

Le Grand et le Petit-Pont furent, pendant mille à douze cents ans, les

seules constructions de ce genre à Paris. En 1378, on construisit le

pont _Saint-Michel_, qui tire son nom d'une chapelle du Palais qui en

était voisine: détruit plusieurs fois par les grandes eaux, il fut

reconstruit en 1618 tel qu'il est aujourd'hui, avec deux lignes de

maisons qui disparurent en 1808[23]. C'est sur ce pont que le président

Brisson et ses collègues furent arrêtés par les ligueurs. (p.057)

En 1413, on construisit le pont _Notre-Dame_, qui, en 1449, par la

négligence des magistrats, se trouvait dans un tel état, qu'il

s'écroula dans la Seine: heureusement on avait eu le temps de faire

évacuer les maisons; le prévôt et les échevins n'en furent pas moins

arrêtés, destitués et condamnés à une longue prison. Le pont fut

reconstruit par le jacobin Jean Joconde, et, selon l'usage, on en fit

une rue en y plaçant de chaque côté trente belles maisons

d'architecture uniforme. «Pour la joie, disait une inscription, du

parachèvement de si grand et magnifique oeuvre, fut crié Noël et

grande joie démenée avec trompettes et clairons qui sonnèrent par long

espace de temps.» Ce pont fut pendant plus d'un siècle la promenade la

plus fréquentée et le rendez-vous des beaux de la capitale. On

détruisit ses soixante maisons en 1786; mais on y a laissé subsister

une construction très-utile, quoique très-laide: c'est le bâtiment de

la _pompe Notre-Dame_, qui fournit à Paris journellement deux millions

de litres d'eau.

[Note 23: Aujourd'hui on le reconstruit pour le mettre dans

l'alignement du boulevard de Sébastopol.]

Jusqu'au XVIe siècle, on n'eut besoin que de ces quatre ponts[24], qui

prolongeaient, à travers la Cité, les quatre grandes artères de la

ville, c'est-à-dire la rue Saint-Denis avec la rue de la Harpe, la rue

Saint-Martin avec la rue Saint-Jacques. En effet, Paris n'avait fait

encore que se gonfler sans s'allonger sur les deux rives de la Seine,

et la Cité pouvait, jusqu'à cette époque, être regardée comme le

diamètre du cercle qu'il formait. Mais quand le quartier Saint-Honoré

d'un côté, le faubourg Saint-Germain d'un autre côté, commencèrent (p.058)

à se bâtir, il fallut les unir par un pont: ce fut le Pont-Neuf, dont

la première pierre fut posée par Henri III en 1578, et qui ne fut

achevé qu'en 1602. Commencé par Jean-Baptiste Ducerceau, il fut

terminé par Marchand; sa longueur est de 232 mètres. Alors la Cité fut

agrandie par l'adjonction des îlots voisins, et l'on construisit sur

ces remblais la place Dauphine et le terre-plain de Henri IV, sur

lesquels le nouveau pont dut s'appuyer. Nous avons dit ailleurs

(_Hist. gén. de Paris_, p. 66) qu'il devint, pendant plus d'un siècle,

la promenade favorite des Parisiens, le rendez-vous des oisifs, des

charlatans et des saltimbanques. C'était aussi le marché aux vieux

livres; mais un arrêt du Parlement, en 1649, en délogea les

bouquinistes. Enfin, c'était le lieu où les recruteurs et racoleurs

exerçaient leur industrie. «Ces vendeurs de chair humaine, dit

Mercier, font des hommes pour les colonels, qui les revendent au roi:

ces héros coûtent trente livres pièce... Ils se promènent la tête

haute, l'épée sur la hanche, appellent tout haut les jeunes gens qui

passent, leur frappent sur l'épaule, les prennent sous le bras, les

invitent à venir avec eux d'une voix qu'ils tâchent de rendre

mignarde. Ils ont leurs boutiques dans les environs, avec un drapeau

armorié qui flotte et leur sert d'enseigne[25].» Le Pont-Neuf, dans le

temps où il fut construit, était une voie de communication

très-importante, puisqu'il unissait les trois parties de Paris, à une

époque où le commerce, par suite de l'établissement de la foire

Saint-Germain et des galeries marchandes du Palais, était à peu près

également réparti sur les deux rives de la Seine. La suppression de la

foire Saint-Germain, en 1786, en même temps qu'elle enleva la vie à la

rive gauche, a tué la joie et la foule au Pont-Neuf. Le pont n'en est

pas moins resté, par sa position unique et centrale, le plus

fréquenté et le plus important de Paris. Deux monuments ont (p.059)

contribué à le rendre populaire, le _Roi de bronze_ et la

_Samaritaine_.

[Note 24: Il y en avait un cinquième, qui n'existe plus, le

_Pont-aux-Meuniers_, qui joignait le quai de la Mégisserie au

quai de l'Horloge: il fut enlevé par les eaux en 1596, avec

ses maisons et ses habitants, «par le mauvais gouvernement et

la méchante police de Paris,» dit l'Estoile. Rétabli par un

nommé _Marchand_, dont il prit le nom, il fut brûlé en 1621

et non reconstruit.]

[Note 25: _Tabl. de Paris_, t. I, p. 158.]

Le monument de Henri IV a été commencé en 1614: le cheval, oeuvre de

Jean de Boulogne, fut d'abord placé seul et resta sans cavalier

jusqu'en 1635, où Richelieu fit monter la statue de Henri IV. C'est

devant ce monument que fut mutilé le cadavre du maréchal d'Ancre;

c'est là que le peuple brûla l'effigie du ministre Brienne en 1788.

Après le 10 août, le cheval de bronze et son cavalier furent renversés

et convertis en canons: à leur place on établit une batterie destinée

à sonner l'alarme et qui retentit dans toutes les journées

révolutionnaires. Une nouvelle statue équestre de Henri IV, oeuvre de

Lemot, a été rétablie en 1817.

La _Samaritaine_ était un bâtiment élevé sur pilotis dans la rivière,

qui renfermait une pompe aspirante chargée de donner de l'eau au

quartier du Louvre: il avait été construit en 1608 et fut restauré

avec magnificence en 1715 et 1772. Sur sa façade était une fontaine

ornée de figures de bronze représentant Jésus-Christ et la Samaritaine

et surmontée d'une horloge à carillons, qui jouait des airs dans les

jours de fêtes. Ce bâtiment a été détruit en 1813. La Samaritaine et

la statue de Henri IV étaient des monuments très-chers aux Parisiens:

les _dialogues de la Samaritaine avec le Roi de bronze_ ont été le

titre et le sujet d'une infinité de pamphlets, surtout à l'époque de

la Fronde.

Après la construction du Pont-Neuf, on éleva les ponts _Marie_ et de

la _Tournelle_ pour faire communiquer le quartier Saint-Antoine avec

la place Maubert, quand l'île Saint-Louis commença à être bâtie. Le

premier ne fut achevé qu'en 1635; l'inondation de 1658 en détruisit

deux arches et avec elles vingt-deux maisons et cinquante personnes;

on le rétablit avec sa double ligne de maisons, qui furent démolies en

1786. Le second, qui était en bois, fut terminé en 1620 et (p.060)

reconstruit en pierre en 1656; il a été récemment élargi et restauré.

L'agrandissement du faubourg Saint-Germain et du quartier du Louvre

fit construire en 1642 le pont _Barbier_ ou _Sainte-Anne_, à la place

du _bac_ qui existait vis-à-vis de la rue qui en a pris le nom. Ce

pont était en bois; on l'appelait aussi Pont-Rouge, parce qu'on le

peignit de cette couleur; il fut emporté par les eaux en 1684, et on

lui substitua le _Pont-Royal_ dont l'exécution est due au dominicain

François Romain.

A ces huit ponts il faut ajouter: 1º le pont aux _Doubles_ ou de

l'_Hôtel-Dieu_, construit en 1634 pour faire communiquer la Cité avec

la place Maubert et sur lequel on prélevait un péage d'un _double_

denier; la moitié de la largeur du pont était occupée par des salles

de l'Hôtel-Dieu. Il a été entièrement reconstruit. 2º Le _Pont-Rouge_,

pont de bois construit en 1617 pour faire communiquer la Cité avec

l'île Saint-Louis; il a été détruit plusieurs fois et remplacé en 1842

par une passerelle suspendue, dite pont de la _Cité_.

Ces dix ponts sont les seuls qui existaient à l'époque de la

Révolution. En 1787, on avait commencé, sur les dessins de Perronet,

le pont Louis XVI, dit aussi de la _Révolution_ et aujourd'hui de la

_Concorde_; mais il attendit le 14 juillet 1789 pour être terminé: ce

jour-là, le peuple lui fournit des matériaux en démolissant la

Bastille, et c'est avec ces pierres fameuses qu'il a été achevé. Ce

pont, qui mène de la place de la Concorde au Palais-Bourbon, a vu

passer, surtout dans ces dernières années, bien des cortéges et plus

d'une révolution!

Sous l'Empire ont été faits les ponts: d'_Austerlitz_, commencé en

1802, achevé en 1807, reconstruit en 1834; des _Arts_, commencé en

1802, achevé en 1804; d'_Iéna_, commencé en 1809, achevé en 1813. Le

premier fait communiquer le quartier de la Bastille avec celui du

Jardin-des-Plantes ou le boulevard Mazas avec le boulevard de (p.061)

l'Hôpital; le deuxième va du Louvre au palais de l'Institut, et n'est

praticable que pour les piétons; le troisième, qui est le plus beau et

le plus élégant de Paris, conduit de Chaillot au Champ-de-Mars: en

1815, les Prussiens le minèrent pour le faire sauter.

Les ponts suspendus des _Invalides_ et d'_Arcole_ ont été construits

en 1829 et en 1831; démolis et reconstruits en 1853 et 1854. Le

dernier, qui mène de la place de Grève à la Cité, a été le théâtre

d'un combat en 1830. Les ponts _Louis-Philippe_, de l'_Archevêché_, du

_Carrousel_ datent de 1832 à 1836. Enfin on a construit récemment, en

1855, le pont de l'_Alma_ qui unit le quartier de Chaillot et celui du

Gros-Caillou, et en face duquel on doit ouvrir une avenue allant à la

barrière de l'Étoile. Le nombre des ponts de Paris s'élève ainsi à

dix-neuf. Ce nombre est insuffisant: avec dix-neuf ponts, le Paris de

nos jours, qui s'étend sur la Seine pendant deux lieues, a réellement

moins de voies de communication entre ses deux rives que le Paris du

moyen âge, qui bordait le fleuve pendant quelques centaines de mètres,

avec ses quatre et même ses cinq ponts. Ajoutons à cela que, jusqu'en

1848, sept de ces ponts étaient à péage, c'est-à-dire interdits à la

plupart des habitants. Après la révolution de février, la municipalité

a enfin compris qu'elle doit aux citoyens la libre et gratuite

circulation sur les ponts comme dans les rues, et la capitale a été

enfin délivrée de ces ponts à péage, invention inique du temps de

l'Empire, et que le Paris de saint Louis ne connaissait pas.

LIVRE II. (p.062)

PARIS SEPTENTRIONAL.

CHAPITRE PREMIER.

LA PLACE DE GRÈVE, LA RUE SAINT-ANTOINE, LA PLACE DE LA BASTILLE, LE

FAUBOURG SAINT-ANTOINE.

§ Ier.

La Place de Grève et l'Hôtel-de-ville.

La place de Grève ou de l'Hôtel-de-Ville n'était, dans l'origine,

comme son nom l'indique, qu'une _grève_, que le fleuve couvrait

souvent de ses eaux. Il s'y tint, à une époque très-reculée d'où

datent probablement ses premières maisons, un marché qui fut supprimé

en 1141. Vers la fin du XIIIe siècle, le Parloir-aux-Bourgeois, qui

s'était tenu d'abord à la _Vallée de misère_, près du grand Châtelet,

vint s'y établir dans une maison dite _aux Piliers_, et alors commença

la célébrité de cette place destinée aux rassemblements populaires,

aux réjouissances publiques, aux exécutions criminelles, et qui a été

témoin de tant de tumultes, de tant de fêtes, surtout de tant de

supplices! Que de foules se sont entassées là autour de l'échafaud!

que d'hommes on y a tués, innocents ou coupables! que de tortures y

ont été souffertes, depuis 1310, où la première victime, Marguerite

Porrette, fut brûlée pour hérésie religieuse, jusqu'en 1822, où

Bories, Goubin, Pommier, Raoulx furent décapités pour hérésie

politique! «Si tous les cris, dit Charles Nodier, que le désespoir y a

poussés sous la barre et sous la hache, dans les étreintes de la corde

et dans les flammes des bûchers, pouvaient se confondre en un seul, il

serait entendu de la France entière.»

Les plus fameux de ces supplices sont ceux de Jean de Montaigu, (p.063)

surintendant des finances, en 1409, du connétable de Saint-Pol en

1475, de Jacques de Pavanes en 1525, de Louis de Berquin en 1529, de

Barthélémy Milon en 1535 (les trois premières victimes de la réforme à

Paris), d'Anne Dubourg en 1559, de Briquemaut et Cavagnes en 1572, de

la Mole et Coconnas en 1574, de Montgomery en 1574, de Ravaillac en

1610, d'Éléonore Galigaï en 1617, de Montmorency-Bouteville et des

Chapelles en 1627, du maréchal de Marillac en 1632, de la marquise de

Brinvilliers en 1676, du comte de Horn en 1720, de Cartouche en 1721,

de Damiens en 1757, de Lally en 1766, de Favras en 1790, de

Fouquier-Tinville et de quinze autres membres du tribunal

révolutionnaire le 18 floréal an III, de Demerville, Arena, Topino,

Ceracchi, en 1801, de Georges Cadoudal et de ses compagnons en 1803,

de Pleignier, Carbonneau et Tolleron en 1816, de Louvel en 1820, des

quatre sergents de la Rochelle en 1822. Après la révolution de

juillet, l'échafaud a été transporté à la barrière Saint-Jacques.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 4 / 31 段