Les _hôpitaux_ sont des établissements consacrés au traitement des

malades indigents curables; ils se divisent en hôpitaux généraux et

hôpitaux spéciaux: les hôpitaux généraux sont au nombre de neuf et

contiennent ensemble 3,715 lits; ce sont: _l'Hôtel-Dieu_,

_Sainte-Marguerite_, _La Riboissière_, la _Pitié_, la _Charité_,

_Saint-Antoine_, _Necker_, _Cochin_, _Beaujon_. Ces neuf hôpitaux sont

indistinctement affectés au traitement des blessures et des maladies

aiguës. Il faut leur ajouter la Maison de Santé, rue du

Faubourg-Saint-Denis, où l'on est admis en payant par journée. Les

hôpitaux spéciaux sont au nombre de six et contiennent 2,809 lits; ce

sont: _Saint-Louis_, du _Midi_, de _Lourcine_, des _Enfants malades_,

d'_accouchement_, des _cliniques_. Ils sont exclusivement réservés au

traitement d'affections particulières.

Les _hospices_ sont des asiles ouverts à ceux que l'indigence et la

vieillesse, l'enfance et l'abandon, l'aliénation ou des infirmités

incurables mettent hors d'état de pourvoir eux-mêmes aux besoins de

leur existence. On les subdivise en hospices proprement dits, où

l'admission est gratuite, et maisons de retraite, où l'on paye une

petite pension. Les hospices sont au nombre de huit: la

_Vieillesse-Hommes_ ou _Bicêtre_, la _Vieillesse-Femmes_ ou la

_Salpêtrière_, les _Incurables-Hommes_, les _Incurables-Femmes_, les

_Enfants-Trouvés_, les _Orphelins_, _Saint-Michel_ ou _Boulard_, à

Saint-Mandé, de la _Reconnaissance_ ou _Brézin_, à Garches, (p.027)

_Devillas_, rue du Regard. Ces trois derniers sont dus à des dotations

particulières. Les maisons de retraite sont; les _Ménages_, _La

Rochefoucauld_, _Sainte-Perrine_.

On compte en outre à Paris 12 bureaux de bienfaisance et 34 maisons

chargées de la distribution des secours à domicile, 4 sociétés pour le

soulagement des femmes en couches, 25 sociétés pour le soulagement et

l'éducation des enfants, 11 sociétés pour la visite des pauvres, des

malades et des vieillards, 7 maisons de correction et de

réhabilitation, 11 congrégations religieuses vouées spécialement au

service des pauvres, 33 écoles gratuites des frères, 28 écoles de

soeurs, 12 écoles d'adultes ou d'apprentis, etc., etc.

§ V.

Rue de la Cité.

Cette rue est l'artère principale de l'île et va du pont Notre-Dame au

Petit-Pont; sa dénomination est nouvelle, et elle est formée des

anciennes rues de la _Lanterne_, de la _Juiverie_ et du _Marché-Palu_.

A l'entrée de la rue de la Lanterne, au coin de la rue du Haut-Moulin,

était l'église _Saint-Denis-de-la-Chartre_, ainsi appelée d'une

chartre ou prison qui en était voisine, et où, suivant une tradition,

saint Denis avait été enfermé; elle datait du XIe siècle et fut

démolie en 1810. Les maisons qui avoisinaient cette église jusqu'à la

rivière formaient le _Bas de Saint-Denis_ et étaient un lieu d'asile

pour les ouvriers, qui pouvaient y travailler sans maîtrise. Près de

Saint-Denis et dans la rue du Haut-Moulin était la chapelle

_Saint-Symphorien-de-la-Chartre_, qui fut cédée en 1702 à la

communauté des peintres, sculpteurs et graveurs, dite _Académie de

Saint-Luc_. Cette académie datait de 1391; elle fut réunie à

l'académie royale de sculpture et de peinture en 1676; mais elle (p.028)

continua de subsister comme _maîtrise_ des peintres, sculpteurs,

graveurs et enlumineurs. Elle renfermait, depuis 1706, au-dessus de sa

chapelle, une école de dessin qui ne ressemblait guère à la fastueuse

école des Beaux-Arts, mais d'où, en revanche, sont sortis les

meilleurs artistes du XVIIIe siècle.

La rue de la _Juiverie_ tirait son nom des Juifs qui y étaient parqués

au XIIe siècle: ils y avaient des écoles et une synagogue, qui fut

remplacée en 1183 par l'église de la _Madeleine_. Cette église, située

au coin de la rue de la Licorne, était le siége «de la grande

confrérie des seigneurs, prêtres, bourgeois et bourgeoises de Paris,

laquelle est la mère de toutes les confréries, car elle est si

ancienne qu'on ne sait pas quand elle a commencé[12].» Tous les rois et

reines ont fait partie de cette confrérie, qui a subsisté jusqu'en

1789. En face de l'église de la Madeleine était le cabaret de la

Pomme-de-Pin, dont nous avons parlé ailleurs[13].

[Note 12: Piganiol de la Force, t. I, p. 436.]

[Note 13: _Hist. gén. de Paris_, p. 43 et 82.]

La rue du _Marché-Palu_ devait son nom à un marché qui y existait

depuis le temps des Romains et qui était situé dans un terrain

marécageux (_palus_). C'est dans cette rue qu'habitait le boulanger

François, qui fut massacré en 1789 dans une émeute populaire, et dont

la mort amena la proclamation de la loi martiale.

Les rues qui aboutissent dans la rue de la Cité sont:

1º Rue de _Constantine_, qui est aujourd'hui la grande artère

longitudinale de la Cité. C'est une voie nouvelle et qui a été formée

principalement avec l'ancienne rue de la _Vieille-Draperie_. Celle-ci

tirait son nom des marchands drapiers auxquels Philippe-Auguste

concéda les maisons des Juifs, qu'il venait de chasser de son royaume

et qui étaient auparavant établis dans cette rue; aussi l'appelait-on

la _Juiverie des drapiers_. La draperie était alors une des (p.029)

principales industries parisiennes, les drapiers formant la plus

ancienne des confréries et le premier des six corps marchands.

La rue de la Vieille-Draperie renfermait deux églises, aujourd'hui

démolies, Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix.

2º Rue de la _Calandre_, l'une des plus anciennes voies de la ville.

D'après une tradition très-accréditée, saint Marcel, _évêque de Paris

et bourgeois du Paradis_, était né au IVe siècle dans la maison qui a

aujourd'hui le nº 10; aussi, dans les processions où l'on portait la

châsse du saint, une station solennelle était faite devant cette

maison. C'était une rue très-fréquentée et qui a vu, tout étroite,

sale et tortueuse qu'elle nous paraisse, de nombreuses entrées royales

et cérémonies publiques: ainsi, en 1420, à l'entrée de Henri V, roi

d'Angleterre, «fust fait en la rue de la Calandre un moult piteux

mystère de la Passion au vif.»

Entre les rues de la Calandre, de la Vieille-Draperie, de la

Barillerie et aux Fèves, était autrefois un îlot de maisons qu'on

appelait la _ceinture de saint Éloi_: cet évêque y avait demeuré dans

une maison qui existait encore au XIIIe siècle sous le nom de _maison

au Fèvre_[14], et il y fonda un monastère de femmes sous la direction

de sainte Aure. Ce monastère devint un couvent d'hommes en 1107, et il

passa en 1639 aux Barnabites. L'église qui fut reconstruite à cette

époque et qui est cachée dans une cour de la place du Palais, renferme

aujourd'hui les archives de la comptabilité générale de l'État.

[Note 14: _Fèvre, faber_, ouvrier. Cette maison a donné son

nom dénaturé à la rue aux _Fèves_.]

En face de l'église des Barnabites était jadis une petite place, qui a

été absorbée par la place du Palais et qui fut formée par la

démolition de la maison de Jean Châtel, assassin de Henri IV. Cette

maison fut brûlée par sentence du Parlement et l'on a retrouvé (p.030)

récemment ses fondations encore calcinées et ensoufrées. A sa place

avait été élevée en 1594 une pyramide, qui rappelait le crime, la part

qu'y avaient prise les Jésuites et le bannissement de ces religieux

«comme corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs de la paix publique,

ennemis du roy et de l'Estat.» Cette pyramide, qui était un objet

d'art remarquable, ne subsista que dix ans.

3º Rue _Neuve-Notre-Dame_.--Cette rue neuve est bien ancienne, car

elle fut ouverte par Maurice de Sully pour donner accès vers la

cathédrale. On y trouvait jadis l'église _Sainte-Geneviève-des-Ardents_,

dont l'origine est inconnue, mais qui avait été bâtie, disait-on, sur

l'emplacement de la maison habitée par la vierge de Nanterre. Elle fut

détruite en 1748 pour construire un hospice aux enfants trouvés. Nous

avons dit que les bâtiments de cet hospice étaient aujourd'hui occupés

par l'administration de l'assistance publique.

4º Rue du _Marché-Neuf_.--On y trouvait l'église de _Saint

Germain-le-Vieux_, dont l'origine est inconnue, et qui est aujourd'hui

démolie. C'est dans cette rue que, en 1588, les Suisses et le maréchal

de Biron furent enveloppés par les bourgeois, «qui les auroient

taillés en pièces s'ils ne s'étoient mis à genoux, rendant leurs armes

et criant: Bons chrétiens!»

§ VI.

Rue de la Barillerie.

La rue de la Barillerie a pris son nom des barils qu'on y fabriquait

dans le temps où Paris était environné de vignobles renommés. Nous

avons dit ailleurs[15] que c'est, avec les rues de la Calandre et du

Marché-Palu, la plus ancienne voie de la ville, puisque probablement

elle a été traversée par César et ses légions. Jusqu'à la fin du (p.031)

dernier siècle, c'était une rue étroite, sombre, tortueuse, quoique

très-fréquentée, comme ayant les principales entrées du Palais. En

1787, elle fut élargie, alignée, reconstruite avec la régularité

qu'elle a aujourd'hui; et c'est alors qu'on ouvrit devant le Palais la

place demi-circulaire où se dresse l'échafaud pour les expositions

judiciaires.

[Note 15: Voy. _Hist. gén. de Paris_, p. 4.]

La partie de la rue de la Barillerie qui est comprise entre cette

place et le Pont-au-Change se nommait autrefois rue _Saint-Barthélémy_,

à cause d'une grande église qui y était située, au coin de la rue de

la Pelleterie. Cette église était l'un des monuments les plus

respectables de Paris par son antiquité. Elle datait du Ve siècle et

servait de chapelle au Palais; une chronique de 965 dit «qu'elle avait

été bâtie très-anciennement par la munificence des rois.» Hugues Capet

l'agrandit et en fit une abbaye de l'ordre de Saint-Benoît. En 1138,

elle devint paroisse royale. Reconstruite au XIVe siècle, réparée et

décorée au commencement du XVIIe, elle tombait de nouveau en ruines en

1770, et on la rebâtissait sur un nouveau plan quand la révolution

arriva; alors elle fut vendue, et cet édifice vénéré de nos pères

subit les plus tristes transformations: avec ses fondations et

matériaux on construisit le _théâtre de la Cité_ ou _des Variétés_,

ainsi que deux passages obscurs. Ce théâtre eut un grand succès

jusqu'en 1799, principalement à cause de ses pièces révolutionnaires.

Il fut fermé en 1807, et l'on établit à sa place le _Spectacle des

Veillées_, où l'on trouvait réunis un théâtre, un bal, des cafés, des

promenades champêtres. Aujourd'hui, c'est l'ignoble salle de bal dite

du _Prado_.

Dans la rue de la Barillerie est l'entrée principale du Palais de

Justice.

§ VII. (p.032)

Le Palais de Justice et la Préfecture de police.

Le _Palais_ est probablement d'origine romaine. Il fut habité par les

rois francs, et quelques historiens ont pensé que c'est là que les

enfants de Clodomir furent massacrés par leurs oncles. Le roi Eudes le

fortifia contre les Normands. Robert le fit reconstruire et agrandir;

tous ses successeurs jusqu'à Charles V l'habitèrent, et presque tous y

moururent. Saint-Louis en fit un monument presque nouveau en y

bâtissant:

1º Plusieurs chambres qui portent son nom et dont la principale était,

dit-on, sa chambre à coucher: elle a servi jusqu'à Louis XII de salle

de cérémonie, puis elle devint la grand'chambre du Parlement. C'est là

que se tenaient les lits de justice; c'est là que furent cassés les

testaments de Louis XIII et de Louis XIV; c'est là que se firent en

1648 les fameuses assemblées du Parlement, des Cours des comptes et

des aides, où l'on voulait changer la constitution de l'État et qui

amenèrent les troubles de la Fronde. C'est là que Louis XIV entra un

jour, en habit de chasse, et brisa la puissance politique du Parlement

par les fameux mots: L'État, c'est moi! Dans cette même salle, le 10

mars 1793, on installa le tribunal révolutionnaire, qui jusqu'au 27

juillet 1794, envoya à l'échafaud 2,669 victimes. Aujourd'hui, c'est

là que siége la Cour de cassation. Que de douleurs, de désespoirs, de

malédictions sous ces voûtes que Louis IX avait sanctifiées de ses

prières, de son calme sommeil, de ses pieuses méditations!

2º La _grand'salle_, qui, pendant plusieurs siècles, excita

l'admiration des Parisiens par sa vaste étendue, ses statues de tous

les rois, sa magnifique charpente dorée, son pavé de marbre, ses (p.033)

«hauts et plantureux lambris tout rehaussés d'or et d'azur.» C'est

dans cette salle que, pendant trois cents ans, se sont faites toutes

les grandes réunions politiques, les fêtes, les réceptions; c'est là

que dix générations se sont entassées pour assister à ces spectacles;

c'est là que s'est passée pour ainsi dire toute l'histoire de France.

Cette histoire existe dans des milliers de registres, de parchemins,

de documents, qui encombrent les greniers situés au-dessus de la

grand'salle et qui ne seront jamais complétement dépouillés: là sont

les archives du Parlement.

3º La _Sainte-Chapelle_, qui fut bâtie en 1245 pour y déposer la

sainte couronne d'épines et autres reliques données ou vendues à

Saint-Louis, pour une somme équivalant à 3 ou 4 millions, par Baudouin

II, empereur de Constantinople. La construction de ce chef-d'oeuvre de

Pierre de Montereau, dont le plan est si pur, les détails si élégants,

l'ensemble si harmonieux, ne dura que trois ans et ne coûta qu'une

somme équivalant à 1,200,000 francs. La Sainte-Chapelle se compose de

deux églises, l'une basse, l'autre haute, toutes deux également

légères, gracieuses, et ornées des plus riches vitraux. Une flèche

élevée de 75 pieds complétait ce bel édifice, l'un des modèles les

plus précieux de l'architecture du moyen âge: brûlée en 1630,

reconstruite sous Louis XIV, elle fut de nouveau brûlée en 1787, et

vient d'être rétablie avec la plus riche élégance. A l'époque de la

révolution, la Sainte-Chapelle devint un magasin de farine, et elle

fut alors dépouillée de son trésor si riche en antiquités, en bijoux

religieux, en manuscrits d'église couverts de pierreries, de ses

châsses d'or, de ses objets d'art, de ses statues, qui furent

transportées au musée des Augustins; puis elle fut transformée, sous

le Consulat, en dépôt d'archives judiciaires, et elle subit alors les

mutilations les plus barbares: vitraux, décorations murales,

colonnettes, détails de sculpture, tout fut détruit. Depuis quelques

années, une restauration complète de ce monument, honneur du (p.034)

vieux Paris, a été entreprise avec une grande fidélité historique[16]

et il est aujourd'hui rendu au culte catholique. Boileau, qui a chanté

la Sainte-Chapelle, était né près de cet édifice; il y a été enterré

en 1711, «sous la place même du fameux lutrin.»

[Note 16: Cette restauration, ainsi que celle de Notre-Dame,

est l'oeuvre de M. Lassus.]

Le Palais figurait au temps de saint Louis un amas de tourelles, de

constructions massives, de petites cours, de hautes murailles. Il n'en

reste que les tours de la Conciergerie, qui, à cette époque,

baignaient leur pied dans la Seine. Le jardin occupait le terrain où

sont les cours Neuve et de Lamoignon, avec toutes les maisons qui les

environnent; à l'endroit où est à présent la rue de Harlay, il était

séparé par un bras de la rivière des îles aux Juifs et à la Gourdaine.

Sous Philippe-le-Bel, on fit au Palais de nouveaux agrandissements; et

alors fut placée dans la grand'salle la fameuse table de marbre, qui

servait tour à tour de tribunal, de réfectoire pour les banquets

royaux, de théâtre pour «les esbattements de la bazoche.» Charles V et

ses deux successeurs cessèrent d'habiter le Palais; mais le Parlement,

qui y siégeait depuis qu'il était devenu permanent, continua d'y

séjourner. Alors la Conciergerie, qui avait été jusqu'alors la demeure

des portiers du Palais, devint une prison, qui fut bientôt

ensanglantée par le massacre des Armagnacs. On sait que, dans les

temps modernes, elle a renfermé tantôt les plus grands criminels,

tantôt les plus illustres victimes, Ravaillac, Damiens, Louvel,

Fieschi; Marie-Antoinette, Bailly, Malesherbes, madame Roland, les

Girondins, etc. Ce fut en 1793 la plus horrible des prisons de Paris,

et selon l'expression du temps, «l'antichambre de la guillotine.»

Louis XI prit séjour au Palais: on y fit alors quelques

embellissements, parmi lesquels la galerie qui sert de salle des

Pas-Perdus à la Cour de cassation et qui a été splendidement (p.035)

restaurée en 1833. Sous les successeurs de Louis XI, le Palais cessa

définitivement d'être la demeure royale et ne fut plus que le séjour

de la justice, c'est-à-dire du Parlement[17], de la Cour des comptes,

dont l'hôtel fut construit sous Louis XII, de la Cour des aides, qui

siégeait dans le local de la Cour d'appel, de la connétablie et d'une

foule d'autres juridictions particulières. En même temps, des

marchands vinrent s'établir à ses portes, dans ses galeries et ses

escaliers. Enfin, lorsque sous Henri IV, on eut agrandi la Cité en lui

ajoutant les îles aux Juifs et à la Gourdaine, lorsqu'on eut construit

les quais de l'Horloge et des Orfèvres, le Pont-Neuf, la rue de

Harlay, la place Dauphine, etc., le Palais devint le monument de Paris

le plus considérable et le plus important. «En 1618, le feu, dit

Félibien, prit à la charpente de la grand'salle, et tout le lambris,

qui étoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les

solives et les poutres qui soutenoient le comble tombèrent par grosses

pièces sur les boutiques des marchands, sur les bancs des procureurs

et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches, qui

s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands,

accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs

marchandises. L'embrasement augmenta par un vent du midi fort (p.036)

violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel,

le greffe du trésor, la première chambre des enquestes et le parquet

des huissiers, etc.» La grand'salle fut reconstruite en 1622 sur les

dessins de Jacques Debrosses; elle est divisée en deux nefs par deux

rangs de piliers et a 222 pieds de long sur 84 de large. C'est

aujourd'hui la salle des Pas-Perdus, sur laquelle s'ouvrent la plupart

des tribunaux, salle régulière, mais profondément triste, dont

l'aspect est glacial, surtout quand on la voit pratiquée par les

agents et les victimes de la chicane.

[Note 17: Le Parlement de Paris avait dans son ressort 172

tribunaux inférieurs dits présidiaux, bailliages,

sénéchaussées, châtellenies, et distribués dans

l'Île-de-France, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, le

Perche, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry et le

Nivernais, ce qui mettait dans la juridiction du Parlement de

Paris une population de dix millions d'âmes. Il se

subdivisait en grand'chambre, trois chambres des enquêtes et

requêtes, et chambre criminelle; et il était composé: 1º des

princes du sang et des pairs de France; 2º d'un premier

président, de 9 présidents à mortier, de 130 conseillers; 3º

d'un procureur général, de 3 avocats généraux et de 18

substituts; 4º de 22 greffiers, de 27 huissiers, de 330

procureurs, et de 500 avocats.]

On sait quel rôle politique le Parlement joua pendant la minorité de

Louis XIV. Le Palais devint alors un théâtre perpétuel d'assemblées,

d'émeutes, de tumultes, de scandales, les gentilshommes du prince de

Condé et du cardinal de Retz firent plusieurs fois «un camp de ce

temple de la justice,» et faillirent l'ensanglanter. Tout cela fut

terminé par la fameuse visite de Louis XIV au Parlement: alors le

Palais perdit son importance politique. En 1671, on bâtit les cours de

Harlay et de Lamoignon, «pour dégager, dit l'ordonnance royale, les

avenues du Palais, qui est aujourd'hui le centre de la ville et le

lieu du plus grand concours de ses habitants.» Les galeries étaient

devenues en effet un lieu de promenade très-fréquenté, même par la

noblesse, qui venait courtiser les marchandes dans leurs boutiques.

Les plus renommées de ces boutiques étaient celles des libraires: on

sait que l'échoppe de Barbin a été illustrée par Boileau.

En 1776, un nouvel incendie débarrassa l'entrée du Palais de ses deux

petites portes sombres et hideuses, de la rue étroite et tortueuse par

laquelle on y arrivait, des maisons fangeuses dont il était obstrué.

Alors fut construite, en même temps que les maisons actuelles de la

rue de la Barillerie, la lourde et fastueuse façade que nous voyons

aujourd'hui, avec sa riche grille, ses deux ailes, sa grande cour. (p.037)

Alors la _cour du Mai_, célèbre par les fêtes de la bazoche, par tant

d'entrées royales et d'émeutes populaires, par tant de livres

illustres et condamnés qui furent brûlés de la main du bourreau, fut

régularisée et agrandie. Dans cette cour est la principale entrée de

la Conciergerie, qui occupe une partie du palais de saint Louis, son

préau, sa salle des gardes, ses cuisines, etc. Ces dernières, qui sont

enfoncées à cinq mètres au-dessous du sol, sont devenues le dépôt où

l'on entasse les prévenus. C'est dans cette cour que, dans les

journées de septembre, furent amenés les prisonniers de la

Conciergerie, dont 288 furent massacrés. «Le peuple, dit Prudhomme,

avait placé l'un de ses tribunaux au pied même du grand escalier du

Palais; le pavé de la cour était baigné de sang; les cadavres

amoncelés présentaient l'horrible image d'un boucherie d'hommes.

Pendant un jour entier, on y jugea à mort.»

De grands travaux ont été récemment entrepris pour ajouter au Palais

de nouveaux bâtiments et donner à cette assemblage informe, mais

respectable de constructions de tous les âges, cette froide et

insignifiante unité qui semble le caractère dominant de notre époque.

Avec cette unité, il ne sera plus possible de reconnaître le vieux

monument tant chéri de nos pères, témoin de tant d'événements, de tant

de larmes, de tant de passions, qui a vu les drames sanglants des

Mérovingiens, le siége de Paris par les Normands, le massacre des

maréchaux sous Étienne Marcel, les saturnales de la Ligue et de la

Fronde, les condamnations de Biron, de Marillac, de Fouquet, de Lally,

les massacres juridiques de Fouquier-Tinville, temple de cette

magistrature qui a donné à la France la liberté civile, qui a été le

frein unique de tous les despotismes, qui a cassé les testaments de

trois rois, abaissé la noblesse, contenu le clergé, et dont les

traditions glorieuses semblent aujourd'hui et pour jamais perdues.

Dans la nouvelle enceinte du Palais sera comprise la _Préfecture (p.038)

de police_ qui occupe aujourd'hui l'hôtel de la Cour des comptes et

l'hôtel des premiers présidents du Parlement, mais qui doit être

installée dans des bâtiments nouveaux.

L'hôtel de la Cour des comptes avait été bâti en 1504 par Joconde et

était un des monuments les plus précieux de la renaissance. Il fut

détruit entièrement par un incendie en 1737 et rebâti en 1740, tel que

nous le voyons aujourd'hui. Il sert depuis quelques années de demeure

au préfet de police et doit être démoli.

L'hôtel des premiers présidents du Parlement, dont l'entrée principale

se trouve rue de Jérusalem, a été bâti en 1607. Pendant la révolution,

il fut habité par les quatre maires de Paris, Pétion, Chambon, Pache

et Fleuriot. C'est là que siégeait en 1792 l'infâme comité municipal

de surveillance, qui fit les massacres de septembre. En 1800, on y

établit la Préfecture de police. Que de misères, d'intrigues, de

crimes, de malheurs ont passé le seuil de cet enfer de la capitale!

Ah! si ses murs pouvaient parler! On le démolit aujourd'hui pour le

reconstruire sur un plan tout nouveau.

Nous avons dit ailleurs l'origine de l'importante et impopulaire

magistrature de la police. La Reynie, le premier lieutenant, a eu, de

1667 à 1789, quinze successeurs. Dubois, le premier préfet, a eu, de

1800 jusqu'à ce jour, vingt-sept successeurs.

Le préfet de police dispose d'un budget de 20 millions; il a sous ses

ordres, outre une armée de garde municipale et de sergents de ville,

trois cents employés dans ses bureaux, six cents commissaires,

inspecteurs, contrôleurs de tout genre, six cents agents de police,

etc.

§ VIII. (p.039)

Rue de Harlay et place Dauphine.

Nous venons de voir à quelle époque a été construite la rue de

_Harlay_. Tous les bâtiments qui sont compris entre cette rue, les

quais des Orfèvres et de l'Horloge et le Pont-neuf ont la même

origine. Ils entourent une petite place, dite _Dauphine_, qui fait

communiquer la rue de Harlay avec le Pont-Neuf et qui est ornée d'une

fontaine surmontée d'un mauvais buste de Desaix. La place Dauphine

fut, en 1788, le théâtre du premier attroupement précurseur de la

révolution, à l'occasion du renvoi du ministre Brienne: les soldats

qui voulurent le dissiper furent mis en fuite par le peuple.

CHAPITRE V.

LES QUAIS.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - II · 第 2 / 31 段