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HISTOIRE
DE PARIS
DEPUIS LE TEMPS DES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS
PAR
THÉOPHILE LAVALLÉE
DEUXIÈME ÉDITION
«Paris a mon coeur dez mon enfance, et m'en est advenu comme des
choses excellentes. Plus j'ay veu depuis d'autres villes belles, plus
la beauté de cette-cy peult et gaigne sur mon affection. Je l'ayme
tendrement jusques à ses verrues et à ses taches. Je ne suis François,
que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de
son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et
diversité de commodités, la gloire de la France et l'un des plus
nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions!»
MONTAIGNE.
DEUXIÈME PARTIE
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
1857
Paris.--Imp. CARION, rue Bonaparte, 64.
HISTOIRE DE PARIS (p.001)
SECONDE PARTIE
HISTOIRE
DES
QUARTIERS DE PARIS
PRÉLIMINAIRES
Paris est situé par 48° 50' 13'' de latitude septentrionale, et par 19°
53' 45'' de longitude occidentale (méridien de l'Ile-de-Fer). Il
s'étend sur les deux rives de la Seine, qui le divise en deux parties
inégales, outre les îles, et il occupe le fond d'un large bassin qui
est circonscrit par une suite de collines peu élevées. En avant de ces
collines est son mur d'octroi, percé de cinquante-huit portes; en
arrière est son mur d'enceinte fortifiée.
La partie septentrionale, et la plus considérable de Paris, forme un
demi-cercle dont le fleuve serait le diamètre: les hauteurs dont elle
est enveloppée longent d'abord la Marne, s'abaissent entre Rosny et
Montreuil, se relèvent dans le plateau de Belleville (137 mètres
au-dessus de la mer), s'effacent dans la plaine Saint-Denis (57
mètres), s'escarpent dans la butte isolée de Montmartre (138 mètres),
se prolongent par la haute plaine des Batignolles (65 mètres), et
finissent par les coteaux de Chaillot et de Passy.
La partie méridionale forme aussi un demi-cercle dont la Seine serait
le diamètre: elle est bornée, à l'est, par des terrains en pente (p.002)
douce qui se relèvent à peine dans le petit plateau d'Ivry et sont
interrompus par le cours de la Bièvre; au sud par le plateau de
Sainte-Geneviève, élevé de 67 mètres, et qui a derrière lui le plateau
de Montrouge; à l'ouest, par de faibles éminences qui avoisinent les
barrières du Maine et de Vaugirard et par la plaine de Grenelle.
La superficie de Paris, jusqu'au mur d'octroi, est de 34,398,000
mètres carrés, et jusqu'à l'enceinte fortifiée, de 267,558,000 mètres
carrés. On a calculé qu'elle était, sous Jules César, de 44 arpents;
sous Julien, de 113; sous Philippe-Auguste, de 739; sous Charles VI,
de 1,284; sous François Ier, de 1,414; sous Henri IV, de 1,660; sous
Louis XIV, de 3,228; sous Louis XV, de 3,919; sous Louis XVI, de
3,958. Le développement de sa circonférence est de 24,287 mètres ou de
plus de 7 lieues anciennes. Il y a 7,800 mètres de la barrière de
Charonne à celle de Passy, et 5,500 de la barrière des Martyrs à celle
de la Santé. Paris renferme 1,500 rues, 43 marchés, 80 places, 120
impasses, 50 cloîtres, cours, etc. Le développement de toute sa voie
publique est de 425 kilomètres, et sa surface, avec les trottoirs,
d'environ 4,000,000 mètres carrés. Le nombre de ses maisons est de
plus de 30,000. Sa population, d'après le recensement de 1851, était
de 1,053,262 habitants; elle s'élève, d'après le recensement de 1856,
à 1,130,000.
Le niveau de la Seine, pris au zéro du pont de la Tournelle, est de 33
mètres au-dessus de la mer; et l'élévation moyenne du sol au-dessus de
ce niveau est de 22 mètres. Cette élévation est due, en grande partie,
aux travaux humains, le terrain marécageux des bords du fleuve ayant
été considérablement exhaussé pour devenir habitable et surtout pour
l'établissement des ponts. On en trouve la preuve dans les anciennes
chaussées, que des fouilles ont fait découvrir à cinq ou six mètres du
sol actuel, et dans la situation de certains édifices, où l'on
n'arrivait jadis que par de nombreux degrés et qui se trouvent à (p.003)
peine aujourd'hui au niveau du sol. C'est aussi à la main des hommes
qu'est due la plus grande partie des inégalités du terrain, comme les
boulevards formés des anciens remparts, les buttes Bonne-Nouvelle et
Saint-Roch formées de dépôts d'immondices, etc.
La température moyenne de Paris est de 10°: les plus grands froids
qu'on y ait éprouvés sont de -18°: les plus grandes chaleurs de +35°.
En moyenne, il tombe annuellement à Paris une quantité de pluie égale
à 456 millimètres. La quantité moyenne par jour est de 3 mill. 61.
Paris est la capitale de la France, le siége du gouvernement, de la
Cour de cassation, de la Cour des comptes, de l'Institut, de
l'Université, de la Banque de France, etc. Cette ville est le
chef-lieu du département de la Seine, d'une Cour d'appel, où
ressortissent les tribunaux de cinq départements, d'un tribunal de 1re
instance, d'un tribunal de commerce, d'un archevêché qui a cinq
évêchés suffragants, de la première division militaire, de Facultés de
médecine, droit, sciences, etc.
Elle est administrée par un préfet de la Seine, un préfet de police et
une commission municipale.
Cette ville était divisée, sous saint Louis, en quatre quartiers; sous
Charles VI, en huit; sous Henri III, en seize; sous Louis XIV, en
vingt; en 1789, en soixante districts; en 1791, en quarante-huit
sections; elle est divisée, depuis 1796, en douze arrondissements.
Chaque arrondissement a une mairie, une justice de paix, une église
paroissiale avec une ou plusieurs églises succursales. Il se divise en
quatre quartiers.
Si cette division de Paris en douze arrondissements et quarante-huit
quartiers était basée sur les caractères du sol, la formation
historique ou l'état politique de la ville, nous n'aurions qu'à la
suivre pour décrire ce monde tant de fois déjà décrit, depuis (p.004)
Corrozet jusqu'à Dulaure, et dont l'histoire est toujours à refaire,
tant il change fréquemment; mais cette division, qui semble avoir été
enfantée par le hasard, manque complétement d'ordre et de régularité;
et ses zigzags, aussi capricieux que bizarres, semblent avoir été
inventés à plaisir pour augmenter le dédale des rues parisiennes. Nous
chercherons donc dans l'histoire de la formation de la ville une voie
de description plus facile et plus logique.
C'est à la Seine que Paris doit sa naissance; c'est à la religion
qu'il doit ses premiers agrandissements. Longtemps sa vie et son
activité restèrent concentrées sur le fleuve nourricier, qui seul
rapprochait cette ville des contrées voisines; mais quand elle sortit
des roseaux de la Cité, elle s'étendit d'abord sur les routes qui,
rayonnant de la Cité ou de ses alentours, la menaient à des autels
révérés: ces routes étaient, sur la rive droite, celles de l'abbaye
Saint-Antoine-des-Champs, du manoir des Templiers, de l'abbaye de
Saint-Denis, du prieuré Saint-Martin, de la butte Montmartre, de
l'église Saint-Honoré; sur la rive gauche, celles de l'abbaye
Saint-Victor, de l'église Saint-Marcel, des couvents des Chartreux et
des Jacobins, de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, etc. Elles devinrent
les artères par lesquelles la vie et la population de Paris, partant
de la Cité et de son voisinage, s'en allèrent successivement, et en
s'épanouissant à droite et à gauche, jusqu'aux limites où nous les
voyons arrêtées. Ces routes, ces rues artérielles, ces grandes voies
de communication, ayant été l'origine des principaux quartiers et
faubourgs de la ville, nous donneront, par leur histoire et leur
description, l'histoire et la description de la ville entière. Ainsi,
après avoir parlé de la Seine, de ses îles, de ses quais, de ses
ponts, nous aborderons l'histoire de Paris septentrional par la place
de Grève, la rue et le faubourg Saint-Antoine, ce qui nous donnera la
description des rues qui débouchent dans cette grande voie, celle (p.005)
de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, de la barrière du Trône, etc.;
nous la continuerons par la Vieille-Rue-du-Temple, ensuite par les rue
et faubourg du Temple, par les rue et faubourg Saint-Martin, etc. De
même nous aborderons l'histoire de Paris méridional par la place
Maubert et la rue Saint-Victor; nous la continuerons par la montagne
Sainte-Geneviève et le faubourg Saint-Marcel, ensuite par la rue
Saint-Jacques, etc. Les exceptions que nous ferons à ce mode général
de description seront encore amenées par l'histoire de la formation
des divers quartiers; en effet, les agrandissements modernes de la
ville n'ont pas eu pour cause le zèle religieux, mais les nécessités
du commerce, la volonté des rois et les caprices de la mode; aussi,
dans les quartiers nouveaux, les rues artérielles rayonnent, non
jusqu'à la Cité ou à ses alentours, mais sur la rive droite jusqu'au
Palais-Royal, sur la rive gauche jusqu'à l'église Saint-Germain-des-Près;
c'est pourquoi nous devrons prendre un mode exceptionnel de description
pour les quartiers de la Bourse et de la Chaussée-d'Antin, pour les
quartiers Saint-Germain et des Invalides.
LIVRE PREMIER. (p.006)
LA SEINE, SES ÎLES, SES QUAIS ET SES PONTS.
CHAPITRE PREMIER.
LA SEINE.
La Seine traverse Paris du sud-est au nord-ouest dans une longueur de
8 kilomètres. Sa largeur la plus grande est au-dessous du Pont-Neuf,
où elle a 263 mètres; à son entrée dans la ville, près du pont
d'Austerlitz, elle en a 165, et à sa sortie, près du pont d'Iéna, 136.
Sa plus petite largeur est dans son petit bras, vers le pont
Saint-Michel, où elle a 49 mètres. Sa vitesse moyenne est de 54
centimètres par seconde. Nous avons déjà dit que sa hauteur au-dessus
du niveau de la mer était de 33 mètres: dans les inondations, elle
dépasse cette hauteur de 6 à 8 mètres.
La Seine est un fleuve assez prosaïque et uniforme: elle ne déborde et
n'est à sec que rarement. Cependant, depuis que les montagnes où elle
prend naissance ont été déboisées, depuis que les marais qui la
bordaient jadis ont été desséchés, enfin depuis que le fond de son lit
s'est successivement exhaussé, elle garde un niveau moins égal que
dans les anciens temps; mais ses débordements ne présentent plus rien
de redoutable depuis qu'elle est enfermée dans deux hautes murailles
de pierre infranchissables. Les inondations les plus fameuses sont
celles de 583, 842, 1206, 1280, 1325, 1407, 1499, 1616, 1658, 1663,
1719, 1733, 1740, 1764, 1799, 1802, 1836, 1844.
Elle reçoit à Paris la _Bièvre_, qui naît dans le vallon de Bouviers,
à 5 kilomètres de Versailles, entre dans la ville près des barrières
de Lourcine et de Croulebarbe, traverse par plusieurs bras, qui ne
sont que des ruisseaux infects, les faubourgs Saint-Marcel et (p.007)
Saint-Victor, et finit, sous forme d'égout recouvert, sur le quai de
l'Hôpital. La largeur de cette rivière ne dépasse pas 3 mètres. Elle
était autrefois redoutable par ses inondations, mais, aujourd'hui, le
volume de ses eaux est si peu considérable, qu'il est question de le
doubler en construisant un vaste réservoir près de sa source. Cette
rivière alimente de nombreuses teintureries, tanneries, et, entre
autres, la célèbre manufacture des Gobelins.
La Seine recevait autrefois à Paris un deuxième affluent: c'était le
_ruisseau de Ménilmontant_, qui traversait les faubourgs
septentrionaux de Paris et allait finir près de Chaillot. Ce ruisseau
est à sec et son lit forme un égout couvert.
Un cours d'eau artificiel, le _canal Saint-Martin_, traverse les
quartiers septentrionaux de la ville et unit la Seine au canal de
l'Ourcq: c'est la deuxième partie du canal de la Seine à la Seine,
dont la première partie est le canal Saint-Denis. Nous le décrirons
plus tard.
CHAPITRE II.
LES ÎLES.
La Seine n'était pas autrefois retenue par les fortes digues dans
lesquelles nous la voyons aujourd'hui renfermée; elle formait donc,
avec les sables et les pierres qu'elle entraînait, des atterrissements,
des bancs, des îles, qui la plupart ont été emportés dans les
débordements, ou réunies au rivage, ou jointes entre elles. Dans le
moyen âge, on en trouvait dix, dont il ne reste que deux, l'île
Saint-Louis et la Cité. Ces îles, ordinairement couvertes de sable et
de limon, bordées de roseaux et de saules, inondées dans les grandes
eaux, étaient:
1º L'_île aux Javiaux_ ou _île Louviers_, qui appartenait en 1408 à
Nicolas de Louviers, prévôt des marchands: couverte, dans (p.008)
l'origine, de pâturages, elle fut acquise par la ville en 1700, et
affermée à des marchands de bois. En 1847, le petit bras de la rivière
qui la séparait de la rive droite a été comblé, et elle se trouve
réunie au quai Morland. On a le projet d'y construire deux rues et un
quai. Depuis les journées de juin 1848, des campements provisoires y
ont été établis pour une partie de l'armée de Paris.
2º Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui forment aujourd'hui
l'île Saint-Louis, dont nous parlerons tout à l'heure.
3º L'_île de la Cité_, dont nous parlerons tout à l'heure.
4º L'_île aux Juifs_ était située au couchant de la Cité, entre le
jardin du Palais et le quai des Augustins: elle appartenait à l'abbaye
Saint-Germain-des-Prés et fut, en 1313, le théâtre du supplice de
Jacques Molay, grand-maître de l'ordre des Templiers. Près d'elle
était l'_île à la Gourdaine_, sur laquelle se trouvait un moulin. Ces
deux îles furent concédées par Henri IV à Achille de Harlay, qui les
réunit à la Cité et en forma la place Dauphine, ainsi que l'éperon du
Pont-Neuf, où s'élève la statue de Henri IV.
5º L'_île du Louvre_ n'était qu'un banc de sable, qui a disparu dans
la construction du port Saint-Nicolas.
6º Les _îles aux Treilles_ et _de Seine_ étaient situées depuis le
pont des Tuileries jusqu'au pont des Invalides: elles contenaient
ensemble 20 arpents, étaient couvertes de saussaies et d'oseraies, et
furent vendues en 1645 pour être réunies à la rive gauche.
7º L'_île du Gros-Caillou_ ou _des Cygnes_, grand banc de sable situé
en face de Chaillot et qu'on a détruit en 1820.
CHAPITRE III.
ÎLE SAINT-LOUIS.
Les _îles Notre-Dame_ et _aux Vaches_, qui ont formé l'_île Saint-Louis_,
n'étaient séparées que par un petit canal qui occupait à peu près (p.009)
l'emplacement de la rue Poultier. Elles étaient assez élevées,
couvertes de prairies, bordées de peupliers et appartenaient à
l'église Notre-Dame de temps immémorial, car l'on trouve que
Charles-Martel enleva à cette église la propriété de ces îles et que
Charles-le-Chauve la lui restitua en 867. Une fête y fut donnée en
1313 par Philippe-le-Bel[1]; on y prêcha une croisade, et le roi, avec
ses deux fils, y prit la croix. En 1614, Christophe _Marie_,
architecte, de concert avec deux financiers nommés _Regratier_ et
_Poultier_, obtint la concession de ces deux îles à la condition de
les réunir, de les border de quais, d'y construire des rues et des
maisons, enfin de les faire communiquer par un pont avec la ville. Le
pont _Marie_ et les rues _Regratière_ et _Poultier_ rappellent les
noms des trois hommes qui commencèrent cette grande entreprise; mais
il fallut plus de trente ans pour couvrir ce nouveau quartier de rues
bien alignées, de quais superbes, de beaux hôtels, où allèrent
principalement se loger les gens d'affaires, qu'on appelait alors
traitants ou partisans. Lorsque Colbert fit rendre gorge, en 1665, à
ces sangsues de l'État, il y eut, sur 90 millions, 8 millions de taxes
mises sur les financiers de l'île Saint-Louis. Cette île prit dès lors
un aspect calme, grave, sérieux, qu'elle n'a pas entièrement perdu:
aujourd'hui encore, c'est un quartier qui, par les moeurs paisibles de
ses habitants, l'absence de grands établissements de commerce, les
nombreux hôtels qu'il a conservés, a une physionomie particulière et
ressemble à une ville de province[2]. Il n'a joué presque aucun rôle
dans nos troubles civils.
[Note 1: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 23.]
[Note 2: «L'île Saint-Louis présente le singulier phénomène
d'être le seul quartier de Paris qui ne loge pas de filles
publiques; toutes celles qui, à différentes reprises, ont
voulu s'y établir n'ont pu y rester. Cette particularité peut
s'expliquer par les moeurs et les habitudes de ce quartier.
Tout le monde s'y connaît: c'est une petite ville au milieu
d'une grande; les moeurs graves et austères de l'ancienne
magistrature qui l'habitait autrefois s'y sont conservées.
Chaque maison a les traditions de ses anciens maîtres; et
l'ordre, le travail, ainsi que les vertus privées, font le
caractère des négociants qui y habitent aujourd'hui; il n'est
pas jusqu'aux ouvrières de toute espèce qui peuplent les
combles qui ne se fassent remarquer par leur décence et leur
vertu[A].» A: Parent-Duchâtelet, _De la Prostitution, etc._,
t. I. p. 538.]
L'île Saint-Louis est unie à la rive droite par les ponts Marie (p.010)
et Louis-Philippe et par la passerelle de Damiette, à la rive gauche
par le pont de la Tournelle et la passerelle de Constantine, à la Cité
par les ponts Louis-Philippe et de la Cité. Sa superficie est de
110,000 mètres carrés. Elle forme un quartier du neuvième
arrondissement, dit de l'_île Saint-Louis_, et qui, pendant la
révolution, s'appelait _section de la Fraternité_.
Elle est coupée à angle droit et régulièrement par deux grandes rues:
la rue des _Deux-Ponts_, qui aboutit aux ponts Marie et de la
Tournelle et qui est une des grandes voies de communication de la rive
droite à la rive gauche de la Seine; la rue _Saint-Louis_, où se
trouve une église du même nom, qui date de 1618 et qui a été
reconstruite en 1726. C'est un petit édifice, sans portail et sans
ornements, qui renferme le tombeau de Quinault.
Parmi les maisons de l'île Saint-Louis, on remarque les hôtels
_Lambert_ et _Bretonvilliers_.
L'hôtel Lambert, situé rue Saint-Louis, nº 2, c'est-à-dire à la pointe
orientale de l'île, dans une situation pittoresque, d'où l'on embrasse
les deux rives de la Seine, a été bâti par l'architecte Levau pour
Lambert de Thorigny, maître des comptes, qu'on appelait Lambert _le
Riche_ et qui était en effet l'un des financiers les plus opulents de
son temps. C'était un chef-d'oeuvre d'élégance, de bien-être et de bon
goût. Lebrun y avait peint la grande galerie, dite galerie (p.011)
d'Hercule; Lesueur, le salon de l'Amour, le cabinet des Muses,
l'appartement des Bains, un vestibule et l'escalier. «Rien ne peut
donner, dit M. Vitet, une plus juste idée de l'admirable organisation
de Lesueur, rien ne fait mieux connaître la souplesse de son esprit et
son aptitude à percevoir la beauté sous toutes ses formes, que les
charmantes et si nombreuses compositions créées par lui pour l'hôtel
Lambert. Son imagination presque dévote accepta sans restriction,
quoique avec une chaste réserve, toutes les données de la mythologie:
il semblait qu'il voulût frayer la route à Fénelon pour passer du
cloître à l'Olympe, en lui apprenant comment on peut mêler au plus
sévère parfum d'antiquité cette tendresse d'expression et cette
sensibilité pénétrante qui n'appartient qu'aux âmes chrétiennes.»
L'hôtel Lambert devint en 1739 la propriété de la marquise Du
Châtelet, et le cabinet des Muses fut habité pendant quatre ans par
Voltaire, qui écrivait à Frédéric: «C'est une maison faite pour un
souverain qui serait philosophe.» Il appartint ensuite au fermier
général Dupin, qui le vendit à Marin Lahaye, son confrère. En 1777,
les peintures du cabinet des Muses et du salon de l'Amour furent
achetées par Louis XVI et transportées au Louvre. Pendant la
révolution, l'hôtel Lambert fut acquis par M. de Montalivet, et une
partie des tableaux de l'appartement des Bains fut transportée dans un
château de ce ministre. Il ne reste aujourd'hui des peintures qui ont
fait la gloire de cet hôtel qu'une partie de la galerie de Lebrun, la
coupole de l'appartement des Bains et des fragments de l'escalier et
du vestibule. L'hôtel Lambert a été acheté en 1842 par la princesse
Czartorinska, qui l'habite et l'a fait restaurer.
L'hôtel _Bretonvilliers_, situé rue Bretonvilliers, nº 2, et quai de
Béthune, dit autrefois quai des Balcons, avait été construit par
Ducerceau pour Le Ragois de Bretonvilliers, président de la (p.012)
Chambre des comptes. Sa position sur la Seine est telle que Tallemant
des Réaux dit: «Après le sérail de Constantinople, c'est le bâtiment
du monde le mieux situé.» Il avait été décoré par Vouet, et l'on y
voyait des peintures de Mignard, de Poussin, de Bourdon, etc. Tout
cela a entièrement disparu, ainsi que la plus grande partie de
l'hôtel, qui, dès 1719, renferma les bureaux de la ferme générale, et,
en 1793, devint le centre des manufactures d'armes établies à Paris.
Sur le quai d'Orléans était l'hôtel Turgot, où ce grand ministre
mourut en 1783. Dans la rue _Regratière_ a demeuré l'évêque Gobel, qui
le premier se _déprêtrisa_ devant la Convention et périt avec la
faction hébertiste[3].
[Note 3: Voyez Hist. gén. de Paris, p. 173.]
CHAPITRE IV.
ÎLE DE LA CITÉ.
L'île de la Cité a plus de 200,000 mètres carrés de superficie. Elle
est bordée par les quais Napoléon, Desaix, de l'Horloge, des Orfèvres,
du Marché-Neuf et de l'Archevêché. Sa communication avec la rive
droite s'effectue par les ponts Louis-Philippe, d'Arcole, Notre-Dame,
au Change et le Pont-Neuf; avec la rive gauche par les ponts Neuf,
Saint-Michel, Petit-Pont, Saint-Charles, aux Doubles, de l'Archevêché;
avec l'île Saint-Louis par les ponts de la Cité et Louis-Philippe.
Elle forme deux quartiers: celui _de la Cité_, qui appartient au
neuvième arrondissement; celui du _Palais de Justice_, qui appartient
au onzième.
L'histoire de cette île, vénérable berceau de Paris, est l'histoire de
la ville elle-même jusqu'au XIIIe siècle. Le Paris des deux rives
n'avait alors qu'une médiocre importance: à cause de Notre-Dame et du
Palais, ces deux métropoles religieuse et politique, tous les (p.013)
événements se concentraient dans la Cité, et la population, les
églises, les établissements de tout genre ne cessaient de s'y
entasser. A partir du XIIIe siècle et à mesure que le Paris des deux
rives s'agrandit, la Cité perd de son importance, mais non de sa
popularité, car elle reste le centre des affaires politiques, et même,
à cause du Parlement, le centre des affaires commerciales: elle garde
ce caractère jusqu'à la fin du XVIIe siècle. A dater de cette époque,
et surtout de 1789, la Cité cesse de jouer le premier rôle dans
l'histoire de Paris; la richesse s'en est éloignée; il n'y reste
qu'une population misérable et souffrante; elle devient même un
repaire de vagabonds, de repris de justice et de prostituées; aucun
événement ne vient la remettre en saillie, et elle ne garde
d'importance politique que par le Palais de Justice et surtout par la
Préfecture de police, positions de premier ordre, dont les révolutions
ne manquent jamais de s'emparer.
La Cité présentait encore, il y a soixante ans, l'aspect peu séduisant
qu'elle avait au moyen âge: à l'extérieur, privée de quais, sauf dans
sa partie occidentale, ayant ses maisons hautes, fétides, obscures,
pressées sur les bords de la Seine, bordée d'eaux sales, d'herbes
dégoûtantes, de blanchisseries, de guenilles suspendues de toutes
parts, elle offrait à l'intérieur un amas inextricable de ruelles
hideuses, de masures noires, de bouges infects, ruche abominable où
nos pères se sont entassés pendant des siècles, et dans laquelle on ne
comptait pas moins de cinquante-deux rues, six impasses, trois places,
dix paroisses, vingt et une églises ou chapelles, deux couvents, outre
l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, le Palais avec ses dépendances,
l'Archevêché, le cloître Notre-Dame et la cathédrale. Aujourd'hui, on
a fait pénétrer du jour et de l'air dans ce triste quartier, où de
tels déblaiements ont été opérés, qu'il n'y restera bientôt plus que
dix à douze rues, avec Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu et le Palais de
Justice.
Mais, quelque embellie ou défigurée que soit la Cité, il y reste (p.014)
assez de débris du passé pour qu'on se sente pris d'un trouble
indéfinissable à l'aspect de ce sol exhaussé à force de poussière
humaine et de ruines de tout genre, de ces rues sales, tortueuses, où
jamais ne pénètre un rayon de soleil, où quatre hommes ne sauraient
passer de front, de ces maisons qui suintent le froid et l'humidité,
avec leurs auvents en saillie, leurs portes basses, leurs escaliers de
bois vermoulu, de ces logis noirs, fétides, misérables, qui ont
pourtant hébergé des magistrats, des prélats, de grandes dames, où
tant de générations se sont écoulées comme les flots de la Seine,
aussi rapides, aussi fugitives, sans laisser plus de traces. Alors la
pensée se plonge avec tristesse dans les ténèbres du passé; elle
interroge ce pavé, ces murs, ces édifices, qui ont vu tant
d'événements, où tant de passions s'agitèrent; elle ressuscite cette
population si profondément ignorante et misérable, mais qui n'avait
conscience ni de son ignorance ni de sa misère, qui vivait calme et
résignée à l'ombre de la vieille Notre-Dame, respirant tranquillement,
joyeusement même, cet air méphitique, qui semblait alors imprégné de
foi et de dévotion.
Nous allons commencer la description de la Cité par celle de ses
quais; nous la continuerons par ses quatre rues transversales,
d'Arcole, de la Cité, de la Barillerie, de Harlay, avec les rues qui y
aboutissent et les monuments qui s'y trouvent.
§ Ier.
Quais de la Cité.
_Quai Napoléon_.--Il date de 1802. Auparavant, la Seine était bordée
de ce côté par les jardins du chapitre Notre-Dame, par le petit port
Saint Landry, enfin par de hautes maisons appartenant à la rue
Basse-des-Ursins et qui plongeaient leur pied dans la rivière. (p.015)
La plus remarquable de ces maisons était l'hôtel des Ursins, qui avait
été bâti par le vertueux Juvénal des Ursins; il était terminé du côté
de la Seine par deux grosses tourelles surmontées chacune d'une
terrasse et réunies par une arcade à balcon, d'où l'on jouissait d'une
vue magnifique. Cet hôtel fut détruit en 1553, et sur son emplacement
l'on ouvrit la rue Haute-des-Ursins.
On remarque aujourd'hui sur le quai Napoléon une jolie maison bâtie
récemment et qui est ornée des médaillons d'Héloïse et d'Abailard;
elle a été construite sur l'emplacement de la maison du chanoine
Fulbert, oncle d'Héloïse, laquelle était située rue du Chantre, nº1
[4]. On montrait dans celle-ci un petit escalier et un cabinet
tombant en ruines et qu'on croyait dater du temps des amants du XIIe
siècle, dont l'histoire est encore aujourd'hui si fraîche dans les
souvenirs populaires. Paris n'a pourtant pas rendu à la mémoire
d'Héloïse, de cette femme si complète par le coeur et par l'esprit,
qui ouvre la série des illustres Parisiennes, de cette ancêtre, de
cette parente de madame de Sévigné et de madame Roland, tous les
honneurs qu'elle méritait; et l'on s'étonne que, dans la foule des
statues élevées aux célébrités de la capitale, l'on ait oublié celle
de cette glorieuse fille, de cette autre patronne de Paris, la
première de son temps par son intelligence et son savoir, par son
éloquence et ses malheurs.
[Note 4: Voyez _Hist. gén. de Paris_, p. 11.]
_Quai Desaix_.--Il date de 1800. Auparavant, c'était le derrière des
maisons de la rue de la Pelleterie qui bordait la rivière. Ce quai
étant très-large, la partie méridionale est occupée par un marché aux
fleurs, planté d'arbres, orné de fontaines, qui a été ouvert en 1808.
_Quai de l'Horloge_.--Il a été commencé en 1560 et achevé en 1611. Il
doit son nom à une tour construite en 1370 et où fut placée, par les
ordres de Charles V, une horloge publique, qui avait été faite (p.016)
par un Allemand, Henri de Vic. La lanterne contenait une cloche qui ne
sonnait que pour les cérémonies royales et qui donna le signal de la
Saint-Barthélémy. Elle fut restaurée sous Henri III et ornée de
sculptures de Jean Goujon. On vient de la reconstruire à grands frais,
d'y placer une horloge imitée de celle de Henri de Vic et l'on en a
fait une sorte de donjon fortifié, d'où l'on explore les deux rives de
la Seine. Le quai de l'Horloge est principalement habité par des
opticiens.
_Quai des Orfèvres_.--Il a été construit de 1580 à 1643 et a pris son
nom des nombreux orfèvres qui l'habitaient et dont quelques-uns
l'habitent encore. Il n'allait d'abord que jusqu'à la rue de
Jérusalem: là commençait la rue Saint-Louis, dont les maisons
bordaient la rivière et qui se prolongeait jusqu'au pont Saint-Michel;
c'était par cette rue, qui communiquait par la petite rue Sainte-Anne
avec la cour de la Sainte-Chapelle, que les rois se rendaient au
Palais. Elle a été détruite en 1808 et le quai prolongé jusqu'au pont
Saint-Michel.
_Quais du Marché-Neuf_ et _de l'Archevêché_.--Le milieu de ce quai a
été ouvert en 1568 pour y établir un marché; ses deux extrémités
étaient garnies de maisons bordant la Seine et dont la dernière,
voisine du petit pont, a été récemment détruite. On trouve sur ce quai
le plus affligeant édifice public qui soit dans Paris: c'est _la
Morgue_, où l'on expose, jusqu'à ce qu'ils soient reconnus, les
individus trouvés morts hors de leur domicile. La Morgue reçoit
annuellement 360 à 480 cadavres.
A partir du Petit-Pont, la ligne des quais de la Cité est interrompue
par les bâtiments de l'Hôtel-Dieu, qui bordent la Seine jusqu'au
Pont-aux-Doubles. Au delà de ce pont commence le _quai de
l'Archevêché_, qui date de 1800 et s'est d'abord appelé _quai
Catinat_; avant cette époque, c'étaient les jardins de l'archevêque et
du chapitre qui bordaient la Seine.
§ II. (p.017)
Rue d'Arcole et le Parvis Notre-Dame.
La rue d'_Arcole_ commence au quai Napoléon, en face le pont d'Arcole,
et finit au Parvis Notre-Dame: c'est une grande et large voie qui a
été formée récemment des anciennes rues du _Chevet Saint-Landry_ et de
_Saint-Pierre-aux-Boeufs_.
La première tirait son nom d'une église dont la fondation se perd dans
la nuit des temps et où les reliques de saint Landry, évêque de Paris,
furent transportées, lorsque la ville fut assiégée par les Normands.
L'entrée de cette église, qui fut reconstruite en 1477, était dans la
rue Saint-Landry, et son chevet dans la rue qui en prenait le nom. On
y remarquait le beau monument sculpté par Girardon pour la sépulture
de sa femme, le tombeau de la famille Boucherat et celui de Pierre
Broussel, ce _père du peuple_ au temps de la Fronde. Broussel
demeurait rue Saint-Landry, nº 7, et sa maison existe encore; c'est là
qu'il fut arrêté le 26 août 1648; c'est là que commença l'émeute qui
ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'église Saint-Landry a été
démolie en 1790; on a trouvé dans ses fondations un amas d'ossements
humains, qui semble le reste d'une bataille livrée en cet endroit,
ainsi que les ruines du monument triomphal élevé en 383 par le tyran
Maxime pour sa victoire sur Gratien[5]: ces ruines ont été retrouvées
dans une grande muraille qui enveloppait toute la Cité et qui datait
probablement de la domination franque.
[Note 5: _Hist. gén. de Paris_, p. 5.]
Dans la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs était une église aussi ancienne
que Saint-Landry, et dont le surnom venait d'un marché de boucherie
établi, dès les premiers siècles de notre histoire, dans son (p.018)
voisinage, marché qui fut transféré au XIIe siècle près du Châtelet.
Cette église, qui occupait l'emplacement de la maison nº 15, a été
démolie; mais son élégant portail a été transporté à l'église
Saint-Séverin, dont il forme la porte latérale.
Le _Parvis Notre-Dame_ est une grande place sur laquelle se trouvent,
outre la cathédrale, l'Hôtel-Dieu et l'administration des hospices de
Paris. Elle date de la fondation même de Notre-Dame, et, bien qu'elle
fût jadis beaucoup moins grande qu'aujourd'hui, elle renfermait des
écoles publiques, le bureau des pauvres, les églises Saint-Christophe
et Sainte-Geneviève-des-Ardents, enfin l'échelle patibulaire et la
prison de l'évêque de Paris. C'est là qu'on amenait les condamnés pour
faire amende honorable, une torche à la main, et entendre lire leur
arrêt de mort. Ce lugubre spectacle fut donné une dernière fois, le 19
février 1790, pour le supplice du marquis de Favras. On y faisait
aussi des exécutions criminelles. Enfin, près de l'église
Saint-Christophe et sous la protection de Notre-Dame, se tenait le
marché au pain pour les pauvres, où venaient vendre en franchise les
boulangers des environs de la ville. Le Parvis commença à être déblayé
en 1748 par la destruction des églises Saint-Christophe et
Sainte-Geneviève, sur l'emplacement desquelles on élargit les rues
Saint-Christophe et Neuve-Notre-Dame, et l'on bâtit l'hospice pour les
enfants trouvés, remplacé aujourd'hui par l'administration générale
des hôpitaux; les autres agrandissements de la place ont été faits
depuis la révolution, et principalement aux dépens de l'Hôtel-Dieu et
du cloître Notre-Dame.
§ III.
L'église Notre-Dame.
Du temps de Tibère, les _nautes_ ou bateliers parisiens élevèrent, (p.019)
à la pointe occidentale de la Cité, un monument à Jupiter. Des fouilles
faites en 1711 sous le choeur de Notre-Dame amenèrent la découverte
d'une partie des pierres qui avaient formé ce monument; l'une d'elles
avait pour inscription:
«Sous Tibère César Auguste, à Jupiter très-bon, très-grand, les nautes
parisiens élevèrent publiquement cet autel[6].»
[Note 6:
TIB. CÆSARE. AUG. JOVI. OPTUMO.
MAXUMO... M. NAUTÆ. PARISIAC.
PUBLICE. POSUERUNT.]
Ce monument se composait de pierres cubiques ornées de bas-reliefs
représentant des divinités romaines et gauloises, des soldats romains,
des animaux; sa hauteur devait être de six à huit pieds; il était
probablement surmonté d'une statue de Jupiter et avait autour de lui
deux autels et d'autres ornements accessoires. On ne sait à quelle
époque fut détruit ce monument; mais, dès le VIe siècle, sur son
emplacement, existait une chapelle dédiée à saint Étienne, à laquelle
on adjoignit, dans le siècle suivant, une autre chapelle dédiée à
Notre-Dame. Ces deux petits édifices composaient l'_église
sacro-sainte des Parisiens_ ou la cathédrale. Des fouilles faites en
1847 dans le parvis ont mis à découvert les substructions de cette
église qui étaient superposées à des constructions romaines. On croit
que c'est dans cette cathédrale que Frédégonde se réfugia après le
meurtre de son époux, comme dans un asile inviolable, et que Gontran
sollicita le peuple «de ne pas le tuer comme il avait déjà tué ses
frères[7].» Un concile y fut tenu en 829.
[Note 7: Grég. de Tours, liv. VII, ch. VIII.]
L'église Notre-Dame, telle qu'elle existe aujourd'hui, date de 1161.
Sa construction est due à l'évêque de Paris, Maurice de Sully, et le
pape Alexandre III en posa la première pierre. On put y célébrer
l'office divin dès 1185, et la masse de l'édifice fut achevée (p.020)
en 1223; mais il fallut encore plus d'un siècle pour achever les
innombrables détails de sculpture que nos pères y ont prodigués, le
triple portail et la triple galerie de sa façade, ses portails
latéraux, ses trois grandes fenêtres à vitraux, toutes ces arabesques,
ces dentelles, ces colonnettes, ces statues, ces pierres travaillées à
jour, qui font de Notre-Dame l'un des plus précieux monuments du moyen
âge.
Cet édifice a 130 mètres de long sur 48 de large et 35 de hauteur. Les
deux tours ont 68 mètres d'élévation. On a cru longtemps qu'il était
bâti sur pilotis et qu'un perron de onze marches y conduisait:
l'inexactitude de ces deux assertions vulgaires a été démontrée par
les travaux de 1711 et les fouilles de 1847.
L'histoire de cet édifice populaire et vénéré est liée à l'histoire de
Paris et même à l'histoire de France. Que de fêtes y ont été
célébrées! que de baptêmes et de mariages royaux, de _Te Deum_ et de
_De profundis!_ que de générations ont passé sous ces sombres
portails! que de drapeaux conquis par nos armes ont été suspendus sous
ces antiques voûtes! Tous nos rois y sont venus remercier Dieu de
leurs victoires, tous se sont empressés d'ajouter quelque chose à sa
splendeur. Philippe-le-Bel, en mémoire de sa bataille de
Mons-en-Puelle, avait fait placer à l'entrée du choeur sa statue
équestre élevée sur deux colonnes. Louis XIV fit reconstruire tout le
sanctuaire avec une grande magnificence: alors fut placée la belle
descente de croix, oeuvre de Coustou aîné, qui orne encore le
maître-autel, et aux deux côtés de laquelle se trouvaient les figures
agenouillées de Louis XIII et de Louis XIV offrant leur couronne à la
Vierge.
Dans l'église Notre-Dame se trouvaient les sépultures de la plupart
des évêques de Paris, du maréchal de Guébriant, de Gilles Ménage, etc.
Quand la révolution arriva, les Parisiens associèrent la vieille (p.021)
cathédrale à leur enthousiasme pour la liberté: on y chanta des _Te
Deum_ pour la prise de la Bastille, pour la nuit du 4 août, pour la
séance du 4 février, pour l'acceptation de la Constitution; Bailly et
La Fayette y firent le serment «de consacrer leur vie à la défense de
la liberté conquise;» la garde nationale y vint faire bénir ses
drapeaux. Mais, en 1793, quand la Commune de Paris tomba sous la
stupide domination des hébertistes, Notre-Dame fut dépouillée de ses
objets d'art, mutilée dans toutes ses parties, principalement dans sa
façade, enfin transformée en un théâtre impie pour le culte de la
Raison[8]. Après la cessation de ces saturnales, l'église fut fermée
et servit quelquefois aux rassemblements de la section de la Cité,
section très-révolutionnaire; c'est là que se réfugièrent les meneurs
de la journée du 12 germinal. Nous avons vu qu'elle fut rendue au
clergé constitutionnel sous le Directoire, mais que les
théophilanthropes en firent un temple à l'Être suprême; qu'il s'y tint
en 1801 un concile où assistèrent cent vingt prêtres ou évoques
constitutionnels; que, le 18 avril 1802, une messe et un _Te Deum_ y
furent célébrés pour le rétablissement officiel du culte catholique;
enfin que, le 2 décembre 1804, dans cette basilique de saint Louis et
de Louis XIV, où semblait empreinte toute la monarchie ancienne,
Napoléon fut sacré, comme Pépin-le-Bref, de la main du successeur des
apôtres.
[Note 8: _Hist. gén. de Paris_, p. 172.]
Notre-Dame a eu la meilleure part des déblaiements modernes de la
Cité. Autrefois elle avait sur sa gauche l'Archevêché, sur sa droite
le Cloître, et nous avons dit que son parvis était encombré par
l'Hôtel-Dieu, deux églises et plusieurs maisons. L'_Archevêché_ était
le vieux palais construit en 1161 par Maurice de Sully, siége de
l'officialité, devant lequel avaient lieu les duels judiciaires; il
servit de citadelle au cardinal de Retz pendant les troubles de la
Fronde, fut reconstruit en 1697 par le cardinal de Noailles et embelli
en 1750 par l'archevêque de Beaumont[9]. L'Assemblée constituante (p.022)
y siégea du 19 octobre au 9 novembre 1789; la Convention nationale en
fit un annexe de l'Hôtel-Dieu. Ses bâtiments et ses jardins bordaient
la Seine et se prolongeaient jusqu'à la pointe orientale de l'île par
une promenade réservée dite le Terrain.
[Note 9: Les archevêques de Paris étaient seigneurs temporels
d'une partie de la Cité, du bourg Saint-Marcel, de la
_Ville-l'Évêque_ et de neuf autres fiefs dans Paris: la
Trémoille ou les _Bourdonnais_, le _Roule_, la
_Grange-Batélière_, les _Rosiers_, _Tirechappe_,
_Thibault-aux-Dés_, les Tombes, près l'Estrapade, et Poissy,
près des Chartreux. Leur revenu s'élevait à 200,000 livres.
Ils avaient, dans leur dépendance directe, ou, pour mieux
dire, dans leur propriété, les trois églises collégiales de
Saint-Marcel, de Sainte-Opportune et de Saint-Honoré,
lesquelles étaient appelées les filles de l'archevêque. Leur
diocèse comprenait 22 chapitres, 31 abbayes, 66 prieurés, 184
couvents, 472 cures, 256 chapelles, 34 maladreries.]
Le _Cloître_ était compris entre l'église, la rivière et une ligne
tirée de la rue de la Colombe au Parvis; il renfermait dix rues, les
deux églises Saint-Jean-le-Rond et Saint-Denis-du-Pas, l'une appuyée
au chevet, l'autre au côté droit de Notre-Dame, et qui lui servirent
successivement de baptistère, la chapelle Saint-Aignan, les écoles
épiscopales, des maisons, des jardins, etc. C'était le domaine du
chapitre de Notre-Dame, qui, sous Charlemagne, était déjà célèbre par
ses écoles, et qui a donné à l'église six papes, vingt-neuf cardinaux
et une multitude d'évêques[10]. Avec le Cloître et l'Archevêché, la
cathédrale ressemblait à une forteresse occupant toute la partie
orientale de la Cité, ceinte de grosses murailles et ouverte seulement
par trois portes fortifiées. Aujourd'hui, l'Archevêché a disparu; il a
été démoli le 14 février 1831 dans un jour de fureur populaire; (p.023)
à sa place est une vaste promenade plantée d'arbres, ornée d'une jolie
fontaine, et qui se confond avec le quai. Le Cloître a été ouvert par
des quais et des rues; l'église Saint-Jean-le-Rond, sur les marches de
laquelle d'Alembert enfant fut exposé, a été détruite en 1748;
l'église Saint-Denis-du-Pas, en 1813.
[Note 10: Le chapitre de Notre-Dame était presque aussi riche
et puissant que l'archevêque: son revenu s'élevait à 180,000
livres, et il avait, dans sa dépendance, les quatre églises
collégiales de Saint-Merry, du Saint-Sépulcre, de
Saint-Benoît, de Saint-Étienne-des-Grés, lesquelles étaient
appelées les _filles de Notre-Dame_.]
Grâce à ces travaux, la vieille cathédrale, débarrassée de tous ses
entours, s'élève aujourd'hui tout isolée à la pointe de la Cité, comme
autrefois l'autel de Jupiter, qu'elle a remplacé. Cependant, on ne
saurait affirmer que ces changements n'ont pas ôté au monument quelque
chose de son caractère imposant et sévère: les vieilles églises
gothiques s'accommodent mal de nos grandes rues, de nos grandes
places, de notre grand jour; et elles ne sont jamais plus majestueuses
que lorsqu'on les voit pressées, serrées avec amour par un troupeau
d'humbles maisons qui semblent se fourrer sous leurs ailes.
Depuis quelques années, une restauration presque complète de
Notre-Dame a été entreprise; elle tend principalement à rendre à sa
façade, à ses tours, à ses portails, les riches ornements de sculpture
dont les mutilations révolutionnaires l'avaient dépouillée. De plus,
un monument doit être élevé, dans l'intérieur, à la mémoire du saint
archevêque tombé en 1848 sous les balles de la guerre civile en
disant: Puisse mon sang être le dernier versé! Enfin, sur son flanc
méridional, on vient de construire un édifice plein d'élégance et de
goût destiné à servir de sacristie et qui est un abrégé de la
cathédrale elle-même.
§ IV.
L'Hôtel-Dieu.
L'Hôtel-Dieu, d'après une tradition qui n'est rien moins que (p.024)
certaine, a été fondé vers le milieu du VIIIe siècle par saint Landry,
huitième évêque de Paris. Il prit de l'accroissement sous
Philippe-Auguste; mais, si l'on en juge par un don de ce roi, les
malades n'y étaient pas traités avec luxe: «Pour le salut de notre
âme, dit-il, nous accordons, pour l'usage des pauvres demeurant à la
Maison-Dieu de Paris, toute la paille de notre chambre et de notre
maison, toutes les fois que nous quitterons cette ville pour aller
coucher ailleurs.» Saint Louis fut plus généreux, et ses libéralités
permirent de donner des secours annuellement à plus de six mille
malades et de faire desservir la maison par trente frères, vingt-cinq
soeurs et quatre prêtres: aussi est-il regardé comme le véritable
fondateur de l'Hôtel-Dieu. Presque tous les rois suivirent l'exemple
de saint Louis en dotant cet hôpital, qui fut successivement agrandi
et reconstruit; mais c'est seulement de nos jours qu'il a été
administré avec intelligence et humanité. Trois ans avant la
révolution, il ne renfermait que 1,200 lits et avait journellement de
2,500 à 6,000 malades; aussi en entassait-on jusqu'à six dans un même
lit; la mortalité y était de 1 sur 4-1/2, et, sur 1,100,000 malades
reçus en cinquante ans, plus de 240,000 étaient morts; enfin, la
négligence des administrateurs fut la cause de deux incendies
effroyables qui firent périr des centaines de victimes. La situation
de cet établissement, tombeau de la plus grande partie de la
population parisienne, fut révélée en 1785 par Bailly à l'Académie des
sciences, et le rapport de ce savant fit jeter un cri d'horreur
universel. Tout le monde s'empressa de faire des sacrifices pour
réparer ce grand opprobre de la capitale, et huit millions furent
souscrits à cet effet en moins d'un an. Comme on désespérait
d'assainir ce cloaque, on résolut de le transporter hors de la Cité et
de le remplacer par quatre hôpitaux placés aux quatre extrémités de la
ville; mais, au moment où l'on allait se mettre à l'oeuvre, le
ministre Brienne s'empara des fonds de la souscription et les (p.025)
employa pour les dépenses ordinaires de l'État. Enfin la révolution
arriva, et la suppression des couvents permit de désencombrer
l'Hôtel-Dieu en distribuant ses hôtes dans de nouveaux hôpitaux. On
dégagea ses abords; on lui ajouta de nouveaux bâtiments sur la rive
gauche de la Seine; on agrandit et on assainit ses salles de douleur.
Enfin, les améliorations furent telles, que cet hôpital, aujourd'hui
plus vaste qu'autrefois, ne renferme que huit cents lits, et que la
mortalité n'y est plus que de 1 sur 9. Sa dépense annuelle s'élève à
environ 700,000 francs. Une partie de cette somme provient de l'impôt
prélevé sur les spectacles, impôt qui date de 1716 et contre lequel
les acteurs et les gens de plaisir n'ont cessé de réclamer.
Le dernier des Estienne, le peintre Lantara, le poète Gilbert sont
morts à l'Hôtel-Dieu! Combien d'autres existences, usées par le
malheur et pleines d'avenir, s'y sont éteintes, ignorées, abandonnées,
en maudissant la société et la vie! Que de drames inconnus se sont
passés dans ces tristes salles!
L'entrée de cet hôpital est aujourd'hui décorée d'un portique d'une
belle simplicité et d'un péristyle où l'on trouve les statues de saint
Vincent de Paul, cet ami si tendre des pauvres, à qui Paris doit tant
de beaux établissements de charité, et de Monthyon[11], ce magnifique
bienfaiteur de l'Hôtel-Dieu dont le tombeau a été dignement placé dans
cet hospice.
[Note 11: Auguet de Monthyon, conseiller d'état, mort en
1819, a laissé aux hôpitaux une somme de 5,312,000 francs.]
La chapelle de l'Hôtel-Dieu avait été bâtie en 1380 par les soins
d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris et changeur, elle a été démolie
en 1802 et remplacée par l'ancienne église de Saint-Julien-le-Pauvre,
dont nous parlerons plus tard.
Près de l'Hôtel-Dieu et dans les bâtiments élevés en 1748 pour (p.026)
servir d'hospice aux enfants trouvés se trouve le siége de
l'administration générale des hôpitaux, dite aujourd'hui de
l'_assistance publique_.
D'après la loi du 10 janvier 1849, cette administration comprend le
service des secours et celui des hôpitaux et hospices; elle est
conférée, sous l'autorité du préfet de la Seine, à un directeur
assisté d'un conseil de surveillance composé de vingt membres; elle
réunit sous sa direction seize hôpitaux, onze hospices, sept autres
établissements charitables.