XIV.

=Autres souvenirs d'émigration=.

=Le Tisserand=.

En 1794, nous étions en Suisse, M. Rostaing[67] et moi, montrant un

visage serein à la fortune contraire, et gardant notre amour à la patrie

qui nous persécutait.

[Note 67: M. le baron Rostaing, mon parent et mon ami, aujourd'hui

intendant militaire à Lyon. C'est un administrateur de première force.

Il a dans ses cartons un système de comptabilité militaire tellement

clair, qu'il faudra bien qu'on y vienne.]

Nous vînmes a Mondon, où j'avais des parents, et fûmes reçus par la

famille Trolliet avec une bienveillance dont j'ai gardé chèrement le

souvenir.

Cette famille, une des plus anciennes du pays, est maintenant éteinte,

le dernier bailli n'ayant laissé qu'une fille, qui elle-même n'a point

eu d'enfant mâle.

On me montra, en cette ville, un jeune officier français qui y exerçait

la profession de tisserand; et voici comment il en était venu là:

Ce jeune homme, d'une très bonne famille, traversant Mondon pour se

rendre à l'armée de Condé, se trouva à table à côté d'un vieillard

porteur d'une de ces figures à la fois graves et animées, telle que les

peintres la donnent aux compagnons de Guillaume Tell.

Au dessert, on causa: l'officier ne dissimula pas sa position, et reçut

diverses marques d'intérêt de la part de son voisin. Celui-ci le

plaignait d'être obligé de renoncer, si jeune, à tout ce qu'il devait

aimer, et lui fit remarquer la justesse de la maxime de Rousseau qui

voudrait que chaque homme sût un métier pour s'en aider dans l'adversité

et se nourrir partout. Quant à lui, il déclara qu'il était tisserand,

veuf sans enfants, et qu'il était content de son sort.

La conversation en resta là; le lendemain l'officier partit, et peu de

temps après se trouva installé dans les rangs de l'armée de Condé. Mais

à tout ce qui se passait, tant au dedans qu'au dehors de cette armée, il

jugea facilement que ce n'était pas par cette porte qu'il pouvait

espérer de rentrer en France. Il ne tarda pas à y éprouver quelques-uns

de ces désagréments qu'y ont quelquefois rencontrés ceux qui n'avaient

d'autres titres que leur zèle pour la cause royale; et plus tard on lui

fit un passe-droit, ou quelque chose de pareil, qui lui parut d'une

injustice criante.

Alors le discours du tisserand lui revint dans la mémoire; il y rêva

quelque temps; et ayant pris son parti, quitta l'armée, revint à Mondon,

et se présenta au tisserand, en le priant de le recevoir comme apprenti.

«Je ne laisserai pas échapper cette occasion de faire une bonne action,

dit le vieillard; vous mangerez avec moi; je ne sais qu'une chose, je

vous l'apprendrai; je n'ai qu'un lit, vous le partagerez; vous

travaillerez ainsi pendant un an, et au bout de ce temps vous

travaillerez à votre compte, et vous vivrez heureux dans un pays où le

travail est honoré et provoqué.»

Dès le lendemain, l'officier se mit à l'ouvrage, et y réussit si bien,

qu'au bout de six mois son maître lui déclara qu'il n'avait plus rien à

lui apprendre, qu'il se regardait comme payé des soins qu'il lui avait

donnés, et que désormais tout ce qu'il ferait tournerait à son profit

particulier.

Quand je passai à Mondon, le nouvel artisan avait déjà gagné assez

d'argent pour acheter un métier et un lit; il travaillait avec une

assiduité remarquable, et on prenait à lui un tel intérêt, que les

premières maisons de la ville s'étaient arrangées pour lui donner

tour-à-tour à dîner chaque dimanche.

Ce jour-là, il endossait son uniforme, reprenait ses droits dans la

société; et comme il était fort aimable et fort instruit, il était fêté

et caressé par tout le monde. Mais le lundi, il redevenait tisserand,

et, passant le temps dans cette alternative, ne paraissait pas trop

mécontent de son sort.

=L'affamé.=

À ce tableau des avantages de l'industrie j'en vais accoler un autre

d'un genre absolument opposé.

Je rencontrai à Lausanne un émigré lyonnais, grand et beau garçon, qui,

pour ne pas travailler, s'était réduit à ne manger que deux fois par

semaine. Il serait mort de faim de la meilleure grâce du monde, si un

brave négociant de la ville ne lui avait pas ouvert un crédit chez un

traiteur, pour y dîner le dimanche et le mercredi de chaque semaine.

L'émigré arrivait au jour indiqué, se bourrait jusqu'à l'oesophage et

partait, non sans emporter avec lui un assez gros morceau de pain;

c'était chose convenue.

Il ménageait le mieux qu'il pouvait cette provision supplémentaire,

buvait de l'eau quand l'estomac lui faisait mal, passait une partie de

son temps au lit dans une rêvasserie qui n'était pas sans charmes, et

gagnait ainsi le repas suivant.

Il y avait trois mois qu'il vivait ainsi quand je le rencontrai: il

n'était pas malade; mais il régnait dans toute sa personne une telle

langueur, ses traits étaient tellement étirés, et il y avait entre son

nez et ses oreilles quelque chose de si hippocratique, qu'il faisait

peine à voir.

Je m'étonnai qu'il se soumît à de telles angoisses plutôt que de

chercher à utiliser sa personne, et je l'invitai à dîner dans mon

auberge, où il officia à faire trembler. Mais je ne récidivai pas, parce

que j'aime qu'on se raidisse contre l'adversité, et qu'on obéisse, quand

il le faut, à cet arrêt porté contre l'espèce humaine: _Tu

travailleras._

=Le Lion d'Argent=.

Quels bons dîners nous faisions en ce temps à Lausanne, _au Lion

d'Argent!_

Moyennant quinze batz (2 fr. 25 c.) nous passions en revue trois

services complets, où l'on voyait, entre autres, le bon gibier des

montagnes voisines, l'excellent poisson du lac de Genève, et, nous

humections tout cela, _à volonté et à discrétion_, avec un petit vin

blanc limpide comme eau de roche, qui aurait fait boire un enragé.

Le haut bout de la table était tenu par un chanoine de Notre-Dame de

Paris (je souhaite qu'il vive encore), qui était là comme chez lui, et

devant qui le keller ne manquait pas de placer tout ce qu'il y avait de

meilleur dans le menu.

Il me fit l'honneur de me distinguer et de m'appeler, en qualité

d'aide-de-camp, dans la région qu'il habitait; mais je ne profitai pas

longtemps de cet avantage; les événements m'entraînèrent, et je partis

pour les États-Unis, où je trouvai un asile, du travail et de la

tranquillité.

=Séjour en Amérique=.

=Bataille=.

Je finis ce chapitre en racontant une circonstance de ma vie qui prouve

bien que rien n'est sûr en ce bas monde, et que le malheur peut nous

surprendre au moment où on s'y attend le moins.

Je partais pour la France, je quittais les États-Unis après trois ans de

séjour, et je m'y étais si bien trouvé que tout ce que je demandai au

ciel (et il m'a exaucé) dans ces moments d'attendrissement qui précèdent

le départ, fut de ne pas être plus malheureux dans l'ancien monde que je

ne l'avais été dans le nouveau.

Ce bonheur, je l'avais principalement dû à ce que, dès que je fus arrivé

parmi les Américains, je parlai comme eux[68], je m'habillai comme eux,

je me gardai bien d'avoir plus d'esprit qu'eux, et je trouvai bon tout

ce qu'ils faisaient; payant ainsi l'hospitalité que je trouvais parmi

eux par une condescendance que je crois nécessaire et que je conseille à

tous ceux qui pourraient se trouver en pareille position.

[Note 68: Je dînais un jour à côté d'un créole qui demeurait à

New-York depuis deux ans, et qui ne savait pas assez d'anglais pour

demander du pain: et je lui en témoignai mon étonnement. «Bah! dit-il en

levant les épaules, croyez-vous que je sois assez bon pour me donner la

peine d'étudier la langue d'un peuple aussi maussade?»]

Je quittais donc paisiblement un pays où j'avais vécu en paix avec tout

le monde, et il n'y avait pas un bipède sans plumes dans toute la

création qui eût plus actuellement que moi l'amour de ses semblables,

quand il survint un incident tout-à-fait indépendant de ma volonté, et

qui faillit à me rejeter dans les événements tragiques.

J'étais sur le paquebot qui devait me conduire de New-York à

Philadelphie; il faut savoir que, pour faire ce voyage avec sûreté et

certitude, il faut profiter du moment où la marée descend.

Or la mer était _étale_, c'est-à-dire qu'elle allait descendre, et le

moment de partir était venu sans qu'on se mît le moins du monde en

mouvement pour démarrer.

Nous étions là beaucoup de Français, et entre autres un sieur Gauthier,

qui doit être encore en ce moment à Paris; brave garçon qui s'est ruiné

en voulant bâtir _ultra vires_ la maison qui fait l'angle sud-ouest du

palais du ministère des finances.

La cause du retard fut bientôt connue; elle provenait de deux Américains

qui n'arrivaient point, et qu'on avait la bonté d'attendre; ce qui nous

mettait en danger d'être surpris par la marée basse, et de mettre le

double de temps pour arriver à notre destination; car la mer n'attend

personne.

De là grands murmures, et surtout de la part des Français, qui ont les

passions bien autrement vives que les habitants de l'autre bord de

l'Atlantique.

Non seulement je ne m'en mêlais pas, mais à peine m'en apercevais-je,

car j'avais le coeur gros, et je pensais au sort qui m'attendait en

France; de sorte que je ne sais pas bien ce qui se passa. Mais bientôt

j'entendis un bruit éclatant, et je vis qu'il provenait de ce que

Gauthier avait appliqué sur la joue d'un Américain un soufflet à

assommer un rhinocéros.

Cet acte de violence amena une confusion épouvantable. Les mots

_français_ et _américains_ ayant été plusieurs fois prononcés en

opposition, la querelle devint nationale; et il n'était pas moins

question que de nous jeter tous à la mer; ce qui eût été cependant une

opération difficile, car nous étions huit contre onze.

J'étais, par mon extérieur; celui qui annonçait devoir faire le plus de

résistance à la _transbordation_; car je suis carré, de haute taille; et

je n'avais alors que trente-neuf ans. Ce fut sans doute par cette raison

qu'on dirigea sur moi le guerrier le plus apparent de la troupe ennemie,

qui vint me faire en face une attitude hostile.

Il était haut comme un clocher, et gros en proportion; mais quand je le

toisai avec ce regard qui pénètre jusqu'à la moelle des os, je vis qu'il

était d'un tempérament lymphatique, qu'il avait le visage boursouflé,

les yeux morts, la tête petite et des jambes de femme.

_Mens non agitat molem_, dis-je en moi-même; voyons ce qu'il tient, et

on mourra après, s'il le faut. Alors voici textuellement ce que je lui

dis, à la manière des héros d'Homère:

Do you believe[69] to bully me? you damned rogue. By God! it will not be

so... and I'll overboard you like a dead cat... If I find you too heavy,

I'll cling to you with hands, legs, teeth, nails, every thing, and if I

cannot do better, we will sink together to the bottom; my life is

nothing to send such dog to hell. Now, just now...

«Croyez-vous m'effrayer, damné coquin?...par Dieu! il n'en sera rien, et

je vous jetterai par-dessus le bord comme un chat crevé. Si je vous

trouve trop lourd, je m'attacherai à vous avec les mains, avec les

jambes, avec les ongles, avec les dents, de toutes les manières, et nous

irons ensemble au fond. Ma vie n'est rien pour envoyer en enfer un chien

comme vous. Allons...[70]»

[Note 69: On ne se tutoie pas en anglais; et un charretier tout en

rouant son cheval de coups de fouet, lui dit: «Go, sir; go, sir; I say

(allez, monsieur; allez, monsieur, vous dis-je).»]

[Note 70: Dans tous les pays régis par les lois anglaises, les

batteries sont toujours précédées de beaucoup d'injures verbales, parce

qu'on y dit «que les injures ne cassent pas les os (high words break no

bones).» Souvent aussi on s'en tient là, et la loi fait qu'on hésite

pour frapper; car celui qui frappe le premier rompt la paix publique, et

sera toujours condamné à l'amende, quel que soit l'événement du combat.]

À ces paroles, avec lesquelles toute ma personne était sans doute en

harmonie (car je me sentais la force d'Hercule), je vis mon homme se

raccourcir d'un pouce, ses bras tombèrent, ses joues s'aplatirent; en un

mot, il donna des marques si évidentes de frayeur, que celui qui l'avait

sans doute amené s'en aperçut, et vint comme pour s'interposer; et il

fit bien, car j'étais lancé, et l'habitant du nouveau monde allait

sentir que ceux qui se baignent dans le Furens[71] ont les nerfs

durement trempés.

[Note 71: Rivière limpide qui prend sa source au-dessus de

Rossillon, passe près de Belley, et se jette dans le Rhône au-dessus de

Peyrieux. Les truites qu'on y prend ont la chair couleur de rose et les

brochets l'ont comme ivoire. _Gut! gut! gut!_ (autem).]

Cependant quelques paroles de paix s'étaient fait: entendre dans l'autre

partie du navire: l'arrivée des retardataires fit diversion; il fallut

s'occuper à mettre à la voile; de sorte que, pendant que j'étais en

attitude de lutteur, le tumulte cessa tout d'un coup.

Les choses se passèrent même au mieux; car lorsque tout fut apaisé,

m'étant occupé à chercher Gauthier pour le gronder de sa vivacité, je

trouvai le souffleté assis à la même table, en présence d'un jambon de

la plus aimable apparence et d'un pitcher de bière d'une coudée de

hauteur.

[Illustration]

Physiologie du goût · 第 106 / 139 题