XII.

=Le Faisan=.

Le faisan est une énigme dont le mot n'est

révélé qu'aux adeptes; eux seuls peuvent le savourer dans toute sa

bonté.

Chaque substance a son apogée d'esculence: quelques-unes y sont déjà

parvenues avant leur entier développement, comme les câpres, les

asperges, les perdreaux gris, les pigeons à la cuiller, etc.; les autres

y parviennent au moment où elles ont toute la perfection d'existence qui

leur est destinée, comme les melons, la plupart des fruits, le mouton,

le boeuf, le chevreuil, les perdrix rouges; d'autres enfin quand elles

commencent à se décomposer, telles que les nèfles, la bécasse et surtout

le faisan.

Ce dernier oiseau, quand il est mangé dans les trois jours qui suivent

sa mort, n'a rien qui le distingue. Il n'est ni si délicat qu'une

poularde, ni si parfumé qu'une caille.

Pris à point, c'est une chair tendre, sublime et de haut goût, car elle

tient à la fois de la volaille et de la venaison.

Ce point si désirable est celui où le faisan commence à se décomposer;

alors son arôme se développe et se joint à une huile qui, pour

s'exalter, avait besoin d'un peu de fermentation, comme l'huile du café,

que l'on n'obtient que par la torréfaction.

Ce moment se manifeste aux sens des profanes, par une légère odeur et

par le changement de couleur du ventre de l'oiseau; mais les inspirés le

devinent par une sorte d'instinct qui agit en plusieurs occasions, et

qui fait, par exemple, qu'un rôtisseur habile décide, au premier coup

d'oeil, qu'il faut tirer une volaille de la broche ou lui laisser faire

encore quelques tours.

[Illustration]

Quand le faisan est arrivé là, on le plume et non plus tôt, et on le

pique avec soin, en choisissant le lard le plus frais et le plus ferme.

Il n'est point indifférent de ne pas plumer le faisan trop tôt; des

expériences très bien faites ont appris que ceux qui sont conservés dans

la plume sont bien plus parfumés que ceux qui sont restés longtemps nus,

soit que le contact de l'air neutralise quelques portions de l'arôme,

soit qu'une partie du suc destiné à nourrir les plumes soit résorbé et

serve à relever la chair.

L'oiseau ainsi préparé, il s'agit de l'étoffer, ce qui se fait de la

manière suivante:

Ayez deux bécasses, désossez-les et videz-les de manière à en faire deux

lots: le premier de la chair, le second des entrailles et des foies.

Vous prenez la chair et vous en faites une farce en la hachant avec de

la moelle de boeuf cuite à la vapeur, un peu de lard râpé; poivre, sel,

fines herbes, et la quantité de bonnes truffes suffisante pour remplir

la capacité intérieure du faisan.

Vous aurez soin de fixer cette farce de manière à ce qu'elle ne se

répande pas en dehors, ce qui est quelquefois assez difficile, quand

l'oiseau est un peu avancé. Cependant on y parvient par divers moyens,

et entre autres en taillant une croûte de pain qu'on attache avec un

ruban de fil et qui fait l'office d'obturateur.

Préparez une tranche de pain qui dépasse de deux pouces de chaque côté

le faisan couché dans le sens de sa longueur; prenez alors les foies,

les entrailles de bécasses, et pilez-les avec deux grosses truffes, un

anchois, un peu de lard râpé, et un morceau convenable de bon beurre

frais.

Vous étendez avec égalité cette pâte sur la rôtie; et vous la placez

sous le faisan préparé comme dessus, de manière à être arrosée en entier

de tout le jus qui en découle pendant qu'il rôtit. Quand le faisan est

cuit, servez-le couché avec grâce sur sa rôtie; environnez-le d'oranges

amères, et soyez tranquille sur l'événement.

Ce mets de haute saveur doit être arrosé, par préférence, de vin du crû

de la haute Bourgogne; j'ai dégagé cette vérité d'une suite

d'observations qui m'ont coûté plus de travail qu'une table de

logarithmes.

Un faisan ainsi préparé serait digne d'être servi à des anges, s'ils

voyageaient encore sur la terre comme du temps de Loth.

Que dis-je! l'expérience a été faite. Un faisan étoffé a été exécuté,

sous mes yeux, par le digne chef Picard au château de la Grange, chez ma

charmante amie madame de Ville-Plaine, apporté sur la table par le

majordome Louis, marchant à pas processionnels. On l'a examiné avec

autant de soin qu'un chapeau de madame Herbault; on l'a savouré avec

attention, et pendant ce docte travail, les yeux de ces dames brillaient

comme des étoiles, leurs lèvres étaient vernissées de corail, et leur

physionomie tournait à l'extase. (Voyez les _Éprouvettes

gastronomiques_.)

J'ai fait plus: j'en ai présenté un pareil à un comité de magistrats de

la cour suprême, qui savent qu'il faut quelquefois déposer la toge

sénatoriale, et à qui j'ai démontré sans peine que la bonne chère est

une compensation naturelle des ennuis du cabinet. Après un examen

convenable, le doyen articula, d'une voix grave, le mot _excellent_!

Toutes les têtes se baissèrent en signe d'acquiescement, et l'arrêt

passa à l'unanimité.

J'avais observé, pendant la délibération, que les nez de ces vénérables

avaient été agités par des mouvements très prononcés d'olfaction, que

leurs fronts augustes étaient épanouis par une sérénité paisible, et que

leur bouche véridique avait quelque chose de jubilant qui ressemblait à

un demi-sourire.

Au reste ces effets merveilleux sont dans la nature des choses. Traité

d'après la recette précédente, le faisan, déjà distingué par lui-même,

est imbibé, à l'extérieur, de la graisse savoureuse du lard qui se

carbonise; il s'imprègne, à l'intérieur, des gaz odorants qui

s'échappent de la bécasse et de la truffe. La rôtie, déjà si richement

parée, reçoit encore les sucs à triple combinaison qui découlent de

l'oiseau qui rôtit.

Ainsi de toutes les bonnes choses qui se trouvent rassemblées, pas un

atome n'échappe à l'appréciation, et attendu l'excellence de ce mets, je

le crois digne des tables les plus augustes.

Parve, nec invideo, sine me liber ibis in aulam.

Physiologie du goût · 第 104 / 139 题