Prenez six gros oignons, trois racines de carottes, une poignée de
persil; hachez le tout et le jetez dans une casserole, où vous le ferez
chauffer et roussir au moyen d'un morceau de bon beurre frais.
Quand ce mélange est bien à point, jetez-y six onces de sucre candi,
vingt grains d'ambre pilé, avec une croûte de pain grillé et trois
bouteilles d'eau, que vous ferez bouillir pendant trois quarts d'heure
en y ajoutant de nouvelle eau pour compenser la perte qui se fait par
l'ébullition, de manière qu'il y ait toujours trois bouteilles de
liquide.
Pendant que ces choses se passent, tuez, plumez et videz un vieux coq,
que vous pilerez chair et os, dans un mortier, avec le pilon de fer;
hachez également deux livres de chair de boeuf bien choisie.
Cela fait, on mêle ensemble ces deux chairs, auxquelles on ajoute
suffisante quantité de sel et de poivre.
On les met dans une casserole, sur un feu bien vif, de manière à se
pénétrer de calorique; et on y jette de temps en temps un peu de beurre
frais, afin de pouvoir bien sauter ce mélange sans qu'il s'attache.
Quand on voit qu'il a roussi, c'est-à-dire que l'osmazône est rissolée,
on passe le bouillon qui est dans la première casserole. On en mouille
peu à peu la seconde; et quand tout y est entré, on fait bouillir à
grandes vagues pendant trois quarts d'heure, en ayant toujours soin
d'ajouter de l'eau chaude pour conserver la même quantité de liquide.
Au bout de ce temps, l'opération est finie, et on a une potion dont
l'effet est certain toutes les fois que le malade, quoique épuisé par
quelqu'une des causes que nous avons indiquées, a cependant conservé un
estomac faisant ses fonctions.
Pour en faire usage, on en donne, le premier jour, une tasse toutes les
trois heures, jusqu'à l'heure du sommeil de la nuit; les jours suivants,
une forte tasse seulement le matin, et pareille quantité le soir,
jusqu'à l'épuisement de trois bouteilles. On tient le malade à un régime
diététique léger, mais cependant nourrissant, comme des cuisses de
volaille, du poisson, des fruits doux, des confitures; il n'arrive
presque jamais qu'on soit obligé de recommencer une nouvelle confection.
Vers le quatrième jour il peut reprendre ses occupations ordinaires, et
doit s'efforcer d'être plus sage à l'avenir, _s'il est possible_.
En supprimant l'ambre et le sucre candi, on peut, par cette méthode,
improviser un potage de haut goût et digne de figurer à un dîner de
connaisseurs.
On peut remplacer le vieux coq par quatre vieilles perdrix, et le boeuf
par un morceau de gigot de mouton: la préparation n'en sera ni moins
efficace ni moins agréable.
La méthode de hacher la viande et de la roussir avant que de la mouiller
peut être généralisée pour tous les cas où l'on est pressé. Elle est
fondée sur ce que les viandes traitées ainsi se chargent de beaucoup
plus de calorique que quand elles sont dans l'eau: on s'en pourra donc
servir toutes les fois qu'on aura besoin d'un bon potage gras, sans être
obligé de l'attendre cinq ou six heures, ce qui peut arriver très
souvent surtout à la campagne. Bien entendu que ceux qui s'en serviront
glorifieront le professeur.