=Le Turbot=.
La Discorde avait tenté un jour de s'introduire dans le sein d'un des
ménages les plus unis de la capitale. C'était justement un samedi, jour
de sabbat: il s'agissait d'un turbot à cuire; c'était à la campagne, et
cette campagne était Villecrêne.
Ce poisson, qu'on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse,
devait être servi le lendemain à une réunion de bonnes gens dont je
faisais partie; il était frais, dodu, brillant à satisfaction; mais ses
dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer;
qu'on ne savait comment le préparer.
«Eh bien, on le partagera en deux, disait le mari.--Oserais-tu bien
déshonorer ainsi cette pauvre créature? disait la femme.--Il le faut
bien, ma chère; puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Allons,
qu'on apporte le couperet, et bientôt ce sera chose faite.--Attendons
encore, mon ami, on y sera toujours à temps; tu sais bien d'ailleurs que
le cousin va venir; c'est un professeur, et il trouvera bien le moyen de
nous tirer d'affaire.--Un professeur... nous tirer d'affaire... Bah!...»
Et un rapport fidèle assure que celui qui parlait ainsi ne paraissait
pas avoir grande confiance au professeur; et cependant ce professeur
c'était moi! _Schwernoth_!
[Illustration]
La difficulté allait probablement se terminer à la manière d'Alexandre,
lorsque j'arrivai au pas de charge, le nez au vent, et avec l'appétit
qu'on a toujours quand on a voyagé, qu'il est sept heures du soir, et
que l'odeur d'un bon dîner salue l'odorat et sollicite le goût.
À mon entrée, je tentai vainement de faire les compliments d'usage; on
ne me répondit point, parce qu'on ne m'avait pas écouté. Bientôt la
question qui absorbait toutes les attentions me fut exposée à peu près
en _duo_; après quoi les deux parties se turent comme de concert; la
cousine me regardant avec des yeux qui semblaient dire: J'espère que
nous nous en tirerons; le cousin ayant au contraire l'air moqueur et
narquois, comme s'il eût été sûr que je ne m'en tirerais pas, tandis que
sa main droite était appuyée sur le redoutable couperet, qu'on avait
apporté sur sa réquisition.
Ces nuances diverses disparurent pour faire place à l'empreinte d'une
vive curiosité, lorsque, d'une voix grave et oraculeuse, je prononçai
ces paroles solennelles: «Le turbot restera entier jusqu'à sa
présentation officielle.»
Déjà j'étais sûr de ne pas me compromettre, parce que j'aurais proposé
de le faire cuire au four; mais ce mode pouvant présenter quelques
difficultés, je ne m'expliquai point encore, et me dirigeai en silence
vers la cuisine, moi ouvrant la procession, les époux servant
d'acolytes, la famille représentant les fidèles, et la cuisinière _in
fiocchi_ fermant la marche.
Les deux premières pièces ne me présentèrent rien de favorable à mes
vues; mais, arrivé à la buanderie, une chaudière, quoique petite, bien
encastrée dans son fourneau, s'offrit à mes yeux; j'en jugeai de suite
l'application; et me tournant vers ma suite: «Soyez sans inquiétude,
m'écriai-je avec cette foi qui transporte les montagnes, le turbot cuira
entier; il cuira à la vapeur, il va cuire à l'instant.»
Effectivement, quoiqu'il fût tout-à-fait temps de dîner, je mis
immédiatement tout le monde en oeuvre. Pendant que quelques-uns
allumaient le fourneau, je taillai, dans un panier de cinquante
bouteilles, une claie de la grandeur précise du poisson géant. Sur cette
claie, je fis mettre un lit de bulbes et herbes de haut goût, sur lequel
il fut étendu, après avoir été bien lavé, bien séché et convenablement
salé. Un second lit du même assaisonnement fut placé sur le dos. On posa
la claie, ainsi chargée, sur la chaudière à demi pleine d'eau; on
couvrit le tout d'un petit cuvier autour duquel on amassa du sable sec,
pour empêcher la vapeur de s'échapper trop facilement. Bientôt la
chaudière fut en ébullition; la vapeur ne tarda pas à remplir toute la
capacité du cuvier, qu'on enleva au bout d'une demi-heure, et la claie
fut retirée de dessus la chaudière avec le turbot cuit à point, bien
blanc, et de la plus aimable apparence.
L'opération finie, nous courûmes nous mettre à table avec des appétits
aiguisés par le retard, par le travail et par le succès, de sorte que
nous employâmes assez de temps pour arriver à ce moment heureux,
toujours indiqué par Homère, où l'abondance et la variété des mets
avaient chassé la faim.
Le lendemain, à dîner, le turbot fut servi aux honorables consommateurs,
et on se récria sur sa bonne mine. Alors le maître de la maison rapporta
par lui-même la manière inespérée dont il avait été cuit; et je fus loué
non-seulement pour l'à-propos de l'invention, mais encore pour son
effet; car, après une dégustation attentive, il fut décidé à l'unanimité
que le poisson apprêté de cette manière était incomparablement meilleur
que s'il eût été cuit dans une turbotière.
Cette décision n'étonna personne, puisque, n'ayant pas passé dans l'eau
bouillante, il n'avait rien perdu de ses principes, et avait au
contraire pompé tout l'arôme de l'assaisonnement.
Pendant que mon oreille se saturait à satisfaction des compliments qui
m'étaient prodigués, mes yeux en cherchaient encore d'autres plus
sincères dans l'autopsie des convives, et j'observai, avec un
contentement secret, que le général Labassée était si content qu'il
souriait à chaque morceau, que le curé avait le cou tendu et les yeux
fixés au plafond en signe d'extase: et que, de deux académiciens aussi
spirituels que gourmands qui se trouvaient parmi nous, le premier M.
Auger, avait les yeux brillants et la face radieuse comme un auteur
qu'on applaudit, tandis que le deuxième, M. Villemain, avait la tête
penchée et le menton à l'ouest comme quelqu'un qui écoute avec
attention.
Tout ceci est bon à retenir, parce qu'il est peu de maisons de campagne
où l'on ne puisse, trouver tout ce qu'il est nécessaire pour constituer
l'appareil dont je me servis dans cette occasion, et qu'on peut y avoir
recours toutes les fois qu'il est question de faire cuire quelque objet
qui survient inopinément et qui dépasse les dimensions ordinaires.
Cependant mes lecteurs auraient été privés de la connaissance de cette
grande aventure, si elle ne m'avait pas paru devoir conduire à des
résultats d'une utilité plus générale.
Effectivement, ceux qui connaissent la nature et les effets de la vapeur
savent qu'elle égale en température le liquide qu'elle abandonne;
qu'elle peut même s'élever de quelques degrés par une légère
concentration, tant qu'elle ne trouve pas d'issue.
Il suit de là que, toutes choses restant les mêmes, en augmentant
seulement la capacité du cuvier qui couvrait le tout dans mon
expérience, et en y substituant par exemple un tonneau vide, on
pourrait, au moyen de la vapeur, faire cuire promptement et à peu de
frais plusieurs boisseaux de pommes de terre, des racines de toute
espèce, enfin tout ce qu'on aurait empilé sur la claie et recouvert du
tonneau, soit pour les hommes, soit à l'usage des bestiaux; et tout cela
serait cuit avec six fois moins de temps et six fois moins de bois qu'il
n'en faudrait pour mettre seulement en ébullition une chaudière de la
contenance d'un hectolitre.
Je crois que cet appareil si simple peut être de quelque importance
partout où il existe une manutention un peu considérable, soit à la
ville, soit à la campagne; et voilà pourquoi je l'ai décrit de manière
que tout le monde puisse l'entendre et en profiter.
Je crois encore qu'on n'a point assez tourné au profit de nos usages
domestiques la puissance de la vapeur; et j'espère bien que, quelque
jour, le bulletin de la Société d'encouragement apprendra aux
agriculteurs que je m'en suis ultérieurement occupé.
_P. S._ Un jour que nous étions assemblés en comité de professeurs, rue
de la Paix, n° 14, je racontai l'histoire véritable du turbot à la
vapeur. Quand j'eus fini, mon voisin de gauche se tourna vers moi: «N'y
étais-je donc pas? me dit-il d'un air de reproche. --Et moi donc,
n'ai-je donc pas opiné tout aussi bien que, les autres?--Certainement,
lui répondis-je, vous étiez là tout près du curé, et, sans reproche,
vous en avez bien pris votre part; ne croyez pas que...»
Le réclamant était M. Lorrain, dégustateur fortement papillé, financier
aussi aimable que prudent, qui s'est bien calé dans le port pour juger
plus sainement des effets de la tempête, et conséquemment digne à plus
d'un titre de la nomination en toutes lettres.