IX.

=Le Turbot=.

La Discorde avait tenté un jour de s'introduire dans le sein d'un des

ménages les plus unis de la capitale. C'était justement un samedi, jour

de sabbat: il s'agissait d'un turbot à cuire; c'était à la campagne, et

cette campagne était Villecrêne.

Ce poisson, qu'on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse,

devait être servi le lendemain à une réunion de bonnes gens dont je

faisais partie; il était frais, dodu, brillant à satisfaction; mais ses

dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer;

qu'on ne savait comment le préparer.

«Eh bien, on le partagera en deux, disait le mari.--Oserais-tu bien

déshonorer ainsi cette pauvre créature? disait la femme.--Il le faut

bien, ma chère; puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Allons,

qu'on apporte le couperet, et bientôt ce sera chose faite.--Attendons

encore, mon ami, on y sera toujours à temps; tu sais bien d'ailleurs que

le cousin va venir; c'est un professeur, et il trouvera bien le moyen de

nous tirer d'affaire.--Un professeur... nous tirer d'affaire... Bah!...»

Et un rapport fidèle assure que celui qui parlait ainsi ne paraissait

pas avoir grande confiance au professeur; et cependant ce professeur

c'était moi! _Schwernoth_!

[Illustration]

La difficulté allait probablement se terminer à la manière d'Alexandre,

lorsque j'arrivai au pas de charge, le nez au vent, et avec l'appétit

qu'on a toujours quand on a voyagé, qu'il est sept heures du soir, et

que l'odeur d'un bon dîner salue l'odorat et sollicite le goût.

À mon entrée, je tentai vainement de faire les compliments d'usage; on

ne me répondit point, parce qu'on ne m'avait pas écouté. Bientôt la

question qui absorbait toutes les attentions me fut exposée à peu près

en _duo_; après quoi les deux parties se turent comme de concert; la

cousine me regardant avec des yeux qui semblaient dire: J'espère que

nous nous en tirerons; le cousin ayant au contraire l'air moqueur et

narquois, comme s'il eût été sûr que je ne m'en tirerais pas, tandis que

sa main droite était appuyée sur le redoutable couperet, qu'on avait

apporté sur sa réquisition.

Ces nuances diverses disparurent pour faire place à l'empreinte d'une

vive curiosité, lorsque, d'une voix grave et oraculeuse, je prononçai

ces paroles solennelles: «Le turbot restera entier jusqu'à sa

présentation officielle.»

Déjà j'étais sûr de ne pas me compromettre, parce que j'aurais proposé

de le faire cuire au four; mais ce mode pouvant présenter quelques

difficultés, je ne m'expliquai point encore, et me dirigeai en silence

vers la cuisine, moi ouvrant la procession, les époux servant

d'acolytes, la famille représentant les fidèles, et la cuisinière _in

fiocchi_ fermant la marche.

Les deux premières pièces ne me présentèrent rien de favorable à mes

vues; mais, arrivé à la buanderie, une chaudière, quoique petite, bien

encastrée dans son fourneau, s'offrit à mes yeux; j'en jugeai de suite

l'application; et me tournant vers ma suite: «Soyez sans inquiétude,

m'écriai-je avec cette foi qui transporte les montagnes, le turbot cuira

entier; il cuira à la vapeur, il va cuire à l'instant.»

Effectivement, quoiqu'il fût tout-à-fait temps de dîner, je mis

immédiatement tout le monde en oeuvre. Pendant que quelques-uns

allumaient le fourneau, je taillai, dans un panier de cinquante

bouteilles, une claie de la grandeur précise du poisson géant. Sur cette

claie, je fis mettre un lit de bulbes et herbes de haut goût, sur lequel

il fut étendu, après avoir été bien lavé, bien séché et convenablement

salé. Un second lit du même assaisonnement fut placé sur le dos. On posa

la claie, ainsi chargée, sur la chaudière à demi pleine d'eau; on

couvrit le tout d'un petit cuvier autour duquel on amassa du sable sec,

pour empêcher la vapeur de s'échapper trop facilement. Bientôt la

chaudière fut en ébullition; la vapeur ne tarda pas à remplir toute la

capacité du cuvier, qu'on enleva au bout d'une demi-heure, et la claie

fut retirée de dessus la chaudière avec le turbot cuit à point, bien

blanc, et de la plus aimable apparence.

L'opération finie, nous courûmes nous mettre à table avec des appétits

aiguisés par le retard, par le travail et par le succès, de sorte que

nous employâmes assez de temps pour arriver à ce moment heureux,

toujours indiqué par Homère, où l'abondance et la variété des mets

avaient chassé la faim.

Le lendemain, à dîner, le turbot fut servi aux honorables consommateurs,

et on se récria sur sa bonne mine. Alors le maître de la maison rapporta

par lui-même la manière inespérée dont il avait été cuit; et je fus loué

non-seulement pour l'à-propos de l'invention, mais encore pour son

effet; car, après une dégustation attentive, il fut décidé à l'unanimité

que le poisson apprêté de cette manière était incomparablement meilleur

que s'il eût été cuit dans une turbotière.

Cette décision n'étonna personne, puisque, n'ayant pas passé dans l'eau

bouillante, il n'avait rien perdu de ses principes, et avait au

contraire pompé tout l'arôme de l'assaisonnement.

Pendant que mon oreille se saturait à satisfaction des compliments qui

m'étaient prodigués, mes yeux en cherchaient encore d'autres plus

sincères dans l'autopsie des convives, et j'observai, avec un

contentement secret, que le général Labassée était si content qu'il

souriait à chaque morceau, que le curé avait le cou tendu et les yeux

fixés au plafond en signe d'extase: et que, de deux académiciens aussi

spirituels que gourmands qui se trouvaient parmi nous, le premier M.

Auger, avait les yeux brillants et la face radieuse comme un auteur

qu'on applaudit, tandis que le deuxième, M. Villemain, avait la tête

penchée et le menton à l'ouest comme quelqu'un qui écoute avec

attention.

Tout ceci est bon à retenir, parce qu'il est peu de maisons de campagne

où l'on ne puisse, trouver tout ce qu'il est nécessaire pour constituer

l'appareil dont je me servis dans cette occasion, et qu'on peut y avoir

recours toutes les fois qu'il est question de faire cuire quelque objet

qui survient inopinément et qui dépasse les dimensions ordinaires.

Cependant mes lecteurs auraient été privés de la connaissance de cette

grande aventure, si elle ne m'avait pas paru devoir conduire à des

résultats d'une utilité plus générale.

Effectivement, ceux qui connaissent la nature et les effets de la vapeur

savent qu'elle égale en température le liquide qu'elle abandonne;

qu'elle peut même s'élever de quelques degrés par une légère

concentration, tant qu'elle ne trouve pas d'issue.

Il suit de là que, toutes choses restant les mêmes, en augmentant

seulement la capacité du cuvier qui couvrait le tout dans mon

expérience, et en y substituant par exemple un tonneau vide, on

pourrait, au moyen de la vapeur, faire cuire promptement et à peu de

frais plusieurs boisseaux de pommes de terre, des racines de toute

espèce, enfin tout ce qu'on aurait empilé sur la claie et recouvert du

tonneau, soit pour les hommes, soit à l'usage des bestiaux; et tout cela

serait cuit avec six fois moins de temps et six fois moins de bois qu'il

n'en faudrait pour mettre seulement en ébullition une chaudière de la

contenance d'un hectolitre.

Je crois que cet appareil si simple peut être de quelque importance

partout où il existe une manutention un peu considérable, soit à la

ville, soit à la campagne; et voilà pourquoi je l'ai décrit de manière

que tout le monde puisse l'entendre et en profiter.

Je crois encore qu'on n'a point assez tourné au profit de nos usages

domestiques la puissance de la vapeur; et j'espère bien que, quelque

jour, le bulletin de la Société d'encouragement apprendra aux

agriculteurs que je m'en suis ultérieurement occupé.

_P. S._ Un jour que nous étions assemblés en comité de professeurs, rue

de la Paix, n° 14, je racontai l'histoire véritable du turbot à la

vapeur. Quand j'eus fini, mon voisin de gauche se tourna vers moi: «N'y

étais-je donc pas? me dit-il d'un air de reproche. --Et moi donc,

n'ai-je donc pas opiné tout aussi bien que, les autres?--Certainement,

lui répondis-je, vous étiez là tout près du curé, et, sans reproche,

vous en avez bien pris votre part; ne croyez pas que...»

Le réclamant était M. Lorrain, dégustateur fortement papillé, financier

aussi aimable que prudent, qui s'est bien calé dans le port pour juger

plus sainement des effets de la tempête, et conséquemment digne à plus

d'un titre de la nomination en toutes lettres.

Physiologie du goût · 第 97 / 139 题