VIII

=Le Piège=.

Le chevalier de Langeac avait une assez belle fortune qui s'était

écoulée par les exutoires obligés qui environnent tout homme qui est

riche, jeune et beau garçon.

Il en avait rassemblé les débris, et au moyen d'une petite pension qu'il

recevait du gouvernement, il avait à Lyon une existence agréable dans la

meilleure société, car l'expérience lui avait donné de l'ordre.

Quoique toujours galant, il s'était cependant retiré de fait du service

des dames, il se plaisait encore à faire leur partie à tous les jeux de

commerce, qu'il jouait également bien; mais il défendait contre elles

son argent, avec le sang-froid qui caractérise ceux qui ont renoncé à

leurs bontés. La gourmandise s'était enrichie de la perte de ses autres

penchants; on peut dire qu'il en faisait profession; et comme il était

d'ailleurs fort aimable, il recevait tant d'invitations qu'il ne pouvait

y suffire.

Lyon est une ville de bonne chère; sa position y fait abonder avec une

égale facilité les vins de Bordeaux, ceux de l'Ermitage et ceux de

Bourgogne; le gibier des coteaux voisins est excellent; on tire des lacs

de Genève et du Bourget les meilleurs poissons du monde, et les amateurs

se pâment à la vue des poulardes de Bresse dont cette ville est

l'entrepôt.

[Illustration]

Le chevalier de Langeac avait donc sa place marquée aux meilleures

tables de la ville; mais celle où il se plaisait spécialement était

celle de M. A***, banquier fort riche et amateur distingué. Le chevalier

mettait cette préférence sur le compte de la liaison qu'ils avaient

contractée en faisant ensemble leurs études. Les malins (car il y en a

partout) l'attribuaient à ce que M. A*** avait pour cuisinier le

meilleur élève de Ramier, traiteur habile qui florissait dans ces temps

reculés.

Quoi qu'il en soit, vers la fin de l'hiver de 1780, le chevalier de

Langeac reçut un billet par lequel M. A*** l'invitait à souper à dix

jours de là (car on soupait alors), et mes mémoires secrets assurent

qu'il tressaillit de joie en pensant qu'une citation à si longs jours

indiquait une séance solennelle et une festivité de premier ordre.

Il se rendit au jour et à l'heure fixés, et trouva les convives

rassemblés au nombre de dix, tous amis de la joie et de la bonne chère;

le mot _gastronome_ n'avait pas encore été tiré du grec, ou du moins

n'était pas usuel comme aujourd'hui.

Bientôt un repas substantiel leur fut servi; on y voyait entr'autres un

énorme aloyau dans son jus, une fricassée de poulet bien garnie, une

tranche de veau de la plus belle apparence, et une très belle carpe

farcie.

Tout cela était beau et bon, mais ne répondait pas, aux yeux du

chevalier, à l'espoir qu'il avait conçu d'après une invitation

ultra-décadaire.

Une autre singularité le frappait: les convives, tous gens de bon

appétit, ou ne mangeaient pas, ou ne mangeaient que du bout des lèvres;

l'un avait la migraine, l'autre se sentait un frisson, un troisième

avait dîné tard, ainsi des autres. Le chevalier s'étonnait du hasard qui

avait accumulé sur cette soirée des dispositions aussi anticonviales,

attaquait hardiment, tranchait avait précision, et mettait en action un

grand pouvoir d'intussusception.

Le second service ne fut pas assis sur des bases moins solides; un

énorme dindon de Crémieu faisait face à un très beau brochet au bleu, le

tout flanqué de six entremets obligés (salade non comprise), parmi

lesquels se distinguait un ample macaroni au parmesan.

À cette apparition, le chevalier sentit se ranimer sa valeur expirante,

tandis que les autres avaient l'air de rendre les derniers soupirs.

Exalté par le changement de vins, il triomphait de leur impuissance, et

toastait leur santé des nombreuses rasades dont il arrosait un tronçon

considérable de brochet qui avait suivi l'entre-cuisse du dindon.

Les entremets furent fêtés à leur tour, et il fournit glorieusement sa

carrière, ne se réservant, pour le dessert, qu'un morceau de fromage et

un verre de vin de Malaga; car les sucreries n'entraient jamais dans son

budget.

On a vu qu'il avait déjà eu deux étonnements dans la soirée: le premier,

de voir une chère par trop solide; l'autre, de trouver des convives trop

mal disposés; il devait en éprouver un troisième bien autrement motivé.

Effectivement, au lieu de servir le dessert, les domestiques enlevèrent

tout ce qui couvrait la table, argenterie et linge, en donnèrent

d'autres aux convives, et y posèrent quatre entrées nouvelles, dont le

fumet s'éleva jusqu'aux cieux.

C'étaient des ris de veau au coulis d'écrevisses, des laitances aux

truffes, un brochet piqué et farci, et des ailes de bartavelles à la

purée de champignons.

Semblable à ce vieillard magicien dont parle l'Arioste qui, ayant la

belle Armide en sa puissance, ne fit pour la déshonorer que

d'impuissants efforts, le chevalier fut atterré à la vue de tant de

bonnes choses qu'il ne pouvait plus fêter, et commença à soupçonner

qu'on avait eu de méchantes intentions.

Par un effet contraire, tous les autres convives se sentirent ranimés:

l'appétit revint, les migraines disparurent, un écartement ironique

semblait agrandir leurs bouches; et ce fut leur tour de boire à la santé

du chevalier, dont les pouvoirs étaient finis.

Il faisait cependant bonne contenance, et semblait vouloir faire tête à

l'orage; mais à la troisième bouchée, la nature se révolta, et son

estomac menaça de le trahir. Il fut donc forcé de rester inactif, et,

comme on dit en musique, il compta des pauses.

Que ne ressentit-il pas, au troisième changement, quand il vit arriver

par douzaines des beccassines, blanches de graisse, dormant sur des

rôties officielles; un faisan, oiseau très rare alors et arrivé des

bords de la Seine; un thon frais, et tout ce que la cuisine du temps et

le petit-four présentaient de plus élégant en entremets!

11 délibéra, et fut sur le point de rester, de continuer, et de mourir

bravement sur le champ de bataille: ce fut le premier cri de l'honneur

bien ou mal entendu. Mais bientôt l'égoïsme vint à son secours, et

l'amena à des idées plus modérées.

Il réfléchît qu'en pareil cas la prudence n'est pas lâcheté; qu'une mort

par indigestion prête toujours au ridicule, et que l'avenir lui gardait

sans doute bien des compensations pour ce désappointement; il prit donc

son parti, et jetant sa serviette: «Monsieur, dit-il au financier, on

n'expose pas ainsi ses amis; il y a perfidie de votre part, et je ne

vous verrai de ma vie.» Il dit, et disparut.

Son départ ne fit pas une très grande sensation; il annonçait le succès

d'une conspiration qui avait pour but de le mettre en face d'un bon

repas dont il ne pourrait pas profiter, et tout le monde était dans le

secret.

Cependant le chevalier bouda plus longtemps qu'on n'aurait cru; il

fallut quelques prévenances pour l'apaiser; enfin il revint avec les

becfigues, et il n'y pensait plus à l'apparition des truffes.

Physiologie du goût · 第 96 / 139 题