=Le Piège=.
Le chevalier de Langeac avait une assez belle fortune qui s'était
écoulée par les exutoires obligés qui environnent tout homme qui est
riche, jeune et beau garçon.
Il en avait rassemblé les débris, et au moyen d'une petite pension qu'il
recevait du gouvernement, il avait à Lyon une existence agréable dans la
meilleure société, car l'expérience lui avait donné de l'ordre.
Quoique toujours galant, il s'était cependant retiré de fait du service
des dames, il se plaisait encore à faire leur partie à tous les jeux de
commerce, qu'il jouait également bien; mais il défendait contre elles
son argent, avec le sang-froid qui caractérise ceux qui ont renoncé à
leurs bontés. La gourmandise s'était enrichie de la perte de ses autres
penchants; on peut dire qu'il en faisait profession; et comme il était
d'ailleurs fort aimable, il recevait tant d'invitations qu'il ne pouvait
y suffire.
Lyon est une ville de bonne chère; sa position y fait abonder avec une
égale facilité les vins de Bordeaux, ceux de l'Ermitage et ceux de
Bourgogne; le gibier des coteaux voisins est excellent; on tire des lacs
de Genève et du Bourget les meilleurs poissons du monde, et les amateurs
se pâment à la vue des poulardes de Bresse dont cette ville est
l'entrepôt.
[Illustration]
Le chevalier de Langeac avait donc sa place marquée aux meilleures
tables de la ville; mais celle où il se plaisait spécialement était
celle de M. A***, banquier fort riche et amateur distingué. Le chevalier
mettait cette préférence sur le compte de la liaison qu'ils avaient
contractée en faisant ensemble leurs études. Les malins (car il y en a
partout) l'attribuaient à ce que M. A*** avait pour cuisinier le
meilleur élève de Ramier, traiteur habile qui florissait dans ces temps
reculés.
Quoi qu'il en soit, vers la fin de l'hiver de 1780, le chevalier de
Langeac reçut un billet par lequel M. A*** l'invitait à souper à dix
jours de là (car on soupait alors), et mes mémoires secrets assurent
qu'il tressaillit de joie en pensant qu'une citation à si longs jours
indiquait une séance solennelle et une festivité de premier ordre.
Il se rendit au jour et à l'heure fixés, et trouva les convives
rassemblés au nombre de dix, tous amis de la joie et de la bonne chère;
le mot _gastronome_ n'avait pas encore été tiré du grec, ou du moins
n'était pas usuel comme aujourd'hui.
Bientôt un repas substantiel leur fut servi; on y voyait entr'autres un
énorme aloyau dans son jus, une fricassée de poulet bien garnie, une
tranche de veau de la plus belle apparence, et une très belle carpe
farcie.
Tout cela était beau et bon, mais ne répondait pas, aux yeux du
chevalier, à l'espoir qu'il avait conçu d'après une invitation
ultra-décadaire.
Une autre singularité le frappait: les convives, tous gens de bon
appétit, ou ne mangeaient pas, ou ne mangeaient que du bout des lèvres;
l'un avait la migraine, l'autre se sentait un frisson, un troisième
avait dîné tard, ainsi des autres. Le chevalier s'étonnait du hasard qui
avait accumulé sur cette soirée des dispositions aussi anticonviales,
attaquait hardiment, tranchait avait précision, et mettait en action un
grand pouvoir d'intussusception.
Le second service ne fut pas assis sur des bases moins solides; un
énorme dindon de Crémieu faisait face à un très beau brochet au bleu, le
tout flanqué de six entremets obligés (salade non comprise), parmi
lesquels se distinguait un ample macaroni au parmesan.
À cette apparition, le chevalier sentit se ranimer sa valeur expirante,
tandis que les autres avaient l'air de rendre les derniers soupirs.
Exalté par le changement de vins, il triomphait de leur impuissance, et
toastait leur santé des nombreuses rasades dont il arrosait un tronçon
considérable de brochet qui avait suivi l'entre-cuisse du dindon.
Les entremets furent fêtés à leur tour, et il fournit glorieusement sa
carrière, ne se réservant, pour le dessert, qu'un morceau de fromage et
un verre de vin de Malaga; car les sucreries n'entraient jamais dans son
budget.
On a vu qu'il avait déjà eu deux étonnements dans la soirée: le premier,
de voir une chère par trop solide; l'autre, de trouver des convives trop
mal disposés; il devait en éprouver un troisième bien autrement motivé.
Effectivement, au lieu de servir le dessert, les domestiques enlevèrent
tout ce qui couvrait la table, argenterie et linge, en donnèrent
d'autres aux convives, et y posèrent quatre entrées nouvelles, dont le
fumet s'éleva jusqu'aux cieux.
C'étaient des ris de veau au coulis d'écrevisses, des laitances aux
truffes, un brochet piqué et farci, et des ailes de bartavelles à la
purée de champignons.
Semblable à ce vieillard magicien dont parle l'Arioste qui, ayant la
belle Armide en sa puissance, ne fit pour la déshonorer que
d'impuissants efforts, le chevalier fut atterré à la vue de tant de
bonnes choses qu'il ne pouvait plus fêter, et commença à soupçonner
qu'on avait eu de méchantes intentions.
Par un effet contraire, tous les autres convives se sentirent ranimés:
l'appétit revint, les migraines disparurent, un écartement ironique
semblait agrandir leurs bouches; et ce fut leur tour de boire à la santé
du chevalier, dont les pouvoirs étaient finis.
Il faisait cependant bonne contenance, et semblait vouloir faire tête à
l'orage; mais à la troisième bouchée, la nature se révolta, et son
estomac menaça de le trahir. Il fut donc forcé de rester inactif, et,
comme on dit en musique, il compta des pauses.
Que ne ressentit-il pas, au troisième changement, quand il vit arriver
par douzaines des beccassines, blanches de graisse, dormant sur des
rôties officielles; un faisan, oiseau très rare alors et arrivé des
bords de la Seine; un thon frais, et tout ce que la cuisine du temps et
le petit-four présentaient de plus élégant en entremets!
11 délibéra, et fut sur le point de rester, de continuer, et de mourir
bravement sur le champ de bataille: ce fut le premier cri de l'honneur
bien ou mal entendu. Mais bientôt l'égoïsme vint à son secours, et
l'amena à des idées plus modérées.
Il réfléchît qu'en pareil cas la prudence n'est pas lâcheté; qu'une mort
par indigestion prête toujours au ridicule, et que l'avenir lui gardait
sans doute bien des compensations pour ce désappointement; il prit donc
son parti, et jetant sa serviette: «Monsieur, dit-il au financier, on
n'expose pas ainsi ses amis; il y a perfidie de votre part, et je ne
vous verrai de ma vie.» Il dit, et disparut.
Son départ ne fit pas une très grande sensation; il annonçait le succès
d'une conspiration qui avait pour but de le mettre en face d'un bon
repas dont il ne pourrait pas profiter, et tout le monde était dans le
secret.
Cependant le chevalier bouda plus longtemps qu'on n'aurait cru; il
fallut quelques prévenances pour l'apaiser; enfin il revint avec les
becfigues, et il n'y pensait plus à l'apparition des truffes.