IV.

=Les Ablutions.=

J'ai écrit que le vomitoire des Romains répugnait à la délicatesse de

nos moeurs; j'ai peu d'avoir en cela commis une imprudence et d'être

obligé de chanter la palinodie.

Je m'explique.

Il y a à peu près quarante ans que quelques personnes de la haute

société, presque toujours des dames, avaient coutume de se rincer la

bouche après le repas.

À cet effet, au moment où elles quittaient la table, elles tournaient le

dos à la compagnie; un laquais leur présentait un verre d'eau; elles en

prenaient une gorgée qu'elles rejetaient bien vite dans la soucoupe; le

valet emportait le tout; et l'opération était à peu près inaperçue de la

manière dont elle se faisait.

Nous avons changé tout cela.

[Illustration]

Dans la maison où l'on se pique des plus beaux usages, des domestiques,

vers la fin du dessert, distribuent aux convives des bowls pleins d'eau

froide, au milieu desquels se trouve un gobelet d'eau chaude. Là, en

présence les uns des autres, on plonge les doigts dans l'eau froide,

pour avoir l'air de les laver, et on avale l'eau chaude, dont on se

gargarise avec bruit, et qu'on vomit dans le gobelet ou dans le bowl.

Je ne suis pas le seul qui se soit élevé contre cette innovation,

également inutile, indécente et dégoûtante.

_Inutile_, car chez tous ceux qui savent manger, la bouche est propre à

la fin du repas; elle s'est nettoyée soit par le fruit, soit par les

derniers verres qu'on a coutume de boire au dessert. Quant aux mains on

ne doit pas s'en servir de manière à les salir; et d'ailleurs chacun

n'a-t-il pas une serviette pour les essuyer?

_Indécente_, car il est de principe généralement reconnu que toute

ablution doit se cacher dans le secret de la toilette.

Innovation _dégoûtante_ surtout; car la bouche la plus jolie et la plus

fraîche perd tous ses charmes quand elle usurpe les fonctions dés

organes évacuateurs: que sera-ce donc si cette bouche n'est ni jolie ni

fraîche? Mais que dire de ces échancrures énormes qui s'évident pour

montrer des abîmes qu'on croirait sans fond, si on n'y découvrait des

pics uniformes que le temps a corrodés? _Proh pudor_!

Telle est la position ridicule où nous a placés une affectation de

propreté prétentieuse qui n'est ni dans nos goûts ni dans nos moeurs.

Quand on a une fois passé certaines limites, on ne sait plus où l'on

s'arrêtera, et je ne puis dire quelle purification on ne nous imposera

pas.

Depuis l'apparition officielle de ces bowls innovés, je me désole jour

et nuit. Nouveau Jérémie, je déplore les aberrations de la mode, et,

trop instruit par mes voyages, je n'entre plus dans un salon sans

trembler d'y rencontrer l'abominable _chamberpot_[63].

[Note 63: On sait qu'il existe ou qu'il existait il y a peu

d'années, en Angleterre, des salles à manger où l'on pouvait _faire son

petit tour_ sans sortir de l'appartement: facilité étrange, mais qui

avait un peu moins d'inconvénients dans un pays où les dames se retirent

aussitôt que les hommes commencent à boire du vin.]

Physiologie du goût · 第 92 / 139 题