III.

=Victoire nationale=.

Pendant mon séjour à New-York, j'allais quelquefois passer la soirée

dans une espèce de café-taverne tenu par un sieur Little, chez qui on

trouvait le matin de la soupe à la tortue, et le soir tous les

rafraîchissements d'usage aux États-Unis.

J'y conduisais le plus souvent le vicomte de la Massue et Jean-Rodolphe

Fehr, ancien courtier de commerce à Marseille, l'un et l'autre émigrés

comme moi; je les régalais d'un _welch rabbet_[60] que nous arrosions

d'ale ou de cidre, et la soirée se passait tout doucement à parler de

nos malheurs, de nos plaisirs et de nos espérances.

[Note 60: Les Anglais appellent épigrammatiquement _walch rabbet_

(lapin gallois), un morceau de fromage grillé sur une tranche de pain.

Certes, cette préparation n'est pas si substantielle qu'un lapin; mais

elle invite a boire, fait trouver le vin bon, et tient fort bien sa

place au dessert en petit comité.]

Là je fis connaissance avec M. Wilkinson, planteur à la Jamaïque, et

avec un homme qui était sans doute un de ses amis, car il ne le quittait

jamais. Ce dernier, dont je n'ai jamais su le nom, était un des hommes

les plus extraordinaires que j'aie rencontrés: il avait le visage carré,

les yeux vifs, et paraissait tout examiner avec attention; mais il ne

parlait jamais, et ses traits étaient immobiles comme ceux d'un aveugle.

Seulement, quand il entendait une saillie ou un trait comique, son

visage s'épanouissait, ses yeux se fermaient, et ouvrant une bouche

aussi large que le pavillon d'un cor, il en faisait sortir un son

prolongé, qui tenait à la fois du rire et du hennissement appelé en

anglais _horse laugh_, après quoi tout rentrait dans l'ordre, et il

retombait dans sa taciturnité habituelle: c'était l'effet de la durée de

l'éclair qui déchire la nue. Quant à M. Wilkinson, qui paraissait âgé

d'environ cinquante ans, il avait les manières et tout l'extérieur d'un

homme comme il faut (_of a gentleman_).

[Illustration]

Ces deux Anglais paraissaient faire cas de notre société, et avaient

déjà partagé plusieurs fois, de fort bonne grâce, la collation frugale

que j'offrais à mes amis, lorsqu'un soir M. Wilkinson me prit à part, et

me déclara l'intention où il était de nous engager tous trois à dîner.

Je remerciai, et me croyant suffisamment fondé de pouvoir dans une

affaire où j'étais évidemment la partie principale, j'acceptai pour

tous, et l'invitation resta fixée au surlendemain à trois heures.

La soirée se passa comme à l'ordinaire; mais au moment où je me

retirais, le garçon de salle (_waiter_) me prit à part et m'apprit que

les Jamaïcains avaient commandé un bon repas; qu'ils avaient donné des

ordres pour que les liquides fussent soignés, parce qu'ils regardaient

leur invitation comme un défi à qui boirait le mieux, et que l'homme à

la grande bouche avait dit qu'il espérait bien qu'à lui seul il mettrait

les Français sous la table.

Cette nouvelle m'aurait fait rejeter le banquet offert, si je l'avais pu

avec honneur; car j'ai toujours fui de pareilles orgies; mais la chose

était impossible. Les Anglais auraient été crier partout que nous

n'avions pas osé nous présenter au combat, que leur présence seule avait

suffi pour nous faire reculer; et, quoique bien instruits du danger,

nous suivîmes la maxime du maréchal de Saxe: le vin était tiré, nous

nous préparâmes à le boire.

Je n'étais pas sans quelques soucis; mais en vérité, ces soucis ne

m'avaient pas pour objet.

Je regardais comme certain qu'étant à la fois plus jeune, plus grand et

plus vigoureux que nos amphitryons, ma constitution, vierge d'excès

bachiques, triompherait facilement de deux Anglais, probablement usés

par l'excès des liqueurs spiritueuses.

Sans doute, resté seul au milieu des quatre autres réservés, on m'aurait

proclamé vainqueur; mais cette victoire qui m'aurait été personnelle,

aurait été singulièrement affaiblie par la chute de mes deux

compatriotes, qu'on aurait emportés avec les vaincus dans l'état hideux

qui suit une pareille défaite. Je désirais leur épargner cet affront; en

un mot, je voulais le triomphe de la nation et non celui de l'individu.

En conséquence je rassemblai chez moi Fehr et la Massue, et leur fis une

allocution sévère et formelle pour leur annoncer mes craintes; je leur

recommandai de boire à petits coups autant que possible, d'en esquiver

quelques uns pendant que j'attirerais l'attention de mes antagonistes,

et surtout de manger doucement et de conserver un peu d'appétit pendant

toute la séance, parce que les aliments mêlés aux boissons en tempèrent

l'ardeur et les empêchent de se porter au cerveau avec tant de violence;

enfin nous partageâmes une assiette d'amandes amères, dont j'avais

entendu vanter la propriété pour modérer les fumées du vin.

Ainsi armé au physique et au moral, nous nous rendîmes chez Little, où

nous trouvâmes les Jamaïcains, et bientôt après le dîner fut servi. Il

consistait en une énorme pièce de _rostbeef_, un dindon cuit dans son

jus, des racines bouillies, une salade de choux crus, et une tarte aux

confitures.

On but à la française, c'est-à-dire que le vin fut servi dès le

commencement: c'était du fort bon clairet qui était alors bien meilleur

marché qu'en France, parce qu'il en était arrivé successivement

plusieurs cargaisons dont les dernières s'étaient très mal vendues.

M. Wilkinson faisait ses honneurs à merveille, nous invitant à manger et

nous donnant l'exemple; son ami paraissait abîmé dans son assiette, ne

disait mot, regardait de côté, et riait du coin des lèvres.

Pour moi, j'étais charmé de mes deux acolytes. La Massue, quoique doué

d'un assez vaste appétit, ménageait ses morceaux comme une petite

maîtresse; et Fehr escamotait de temps en temps quelques verres de vin,

qu'il faisait passer avec adresse dans un pot à bière qui était au bout

de la table. De mon côté, je tenais rondement tête aux deux Anglais, et

plus le repas avançait, plus je me sentais plein de confiance.

Après le clairet vint le porto, après le porto le madère, auquel nous

nous tînmes longtemps.

Le dessert était arrivé, composé de beurre, de fromage, de noix de coco

et d'ycory. Ce fut alors le moment des toasts; et nous bûmes amplement

au pouvoir des rois, à la liberté des peuples et à la beauté des dames;

nous portâmes, avec M. Wilkinson, la santé de sa fille Mariah, qu'il

nous assura être la plus belle personne de toute l'île de la Jamaïque.

Après le vin arrivèrent les _spirits_, c'est-à-dire le rhum et les

eaux-de-vie de vin, de grains et de framboises; avec les spirits, les

chansons; et je vis qu'il allait faire chaud. Je craignais les spirits;

je les éludai en demandant du punch; et Little lui-même, nous en apporta

un bowl, sans doute préparé d'avance, qui aurait suffi pour quarante

personnes. Nous n'avons point en France de vases de cette dimension.

Cette vue me rendit le courage; je mangeai cinq à six rôties d'un beurre

extrêmement frais, et je sentis renaître mes forces. Alors je jetai un

coup d'oeil scrutateur sur tout ce qui m'environnait; car je commençais

à être inquiet sur la manière dont tout cela finirait. Mes deux amis me

parurent assez frais; ils buvaient en épluchant des noix d'ycory. M.

Wilkinson avait la face rouge-cramoisi, ses yeux étaient troubles, il

paraissait affaissé; son ami gardait le silence; mais sa tête fumait

comme une chaudière bouillante, et sa bouche immense s'était formée en

cul de poule. Je vis bien que la catastrophe approchait.

Effectivement, M. Wilkinson, s'étant réveillé comme en sursaut, se leva

et entonna d'une voix assez forte l'air national _Rule Britannia_; mais

il ne put jamais aller plus loin; ses forces le trahirent; il se laissa

retomber sur sa chaise, et de là coula sous la table. Son ami, le voyant

dans cet état, laissa échapper un de ses plus bruyants ricanements, et

s'étant baissé pour l'aider, tomba à côté de lui.

Il est impossible d'exprimer la satisfaction que me causa ce brusque

dénouement et le poids dont il me débarrassa. Je me hâtai de sonner.

Little monta, et après lui avoir adressé la phrase officielle: «Voyez à

ce que ces gentlemen soient convenablement soignés,» nous bûmes avec lui

un dernier verre de punch à leur santé. Bientôt le _waiter_ arriva, aidé

de ses sous-ordres, et ils s'emparèrent des vaincus, qu'ils

transportèrent chez eux les pieds les premiers, suivant la règle _the

feet foremost_[61], l'ami gardant une immobilité absolue, et M.

Wilkinson essayant toujours de chanter l'air _Rule Britannia_.

[Note 61: On se sert, en anglais, de cette expression pour désigner

ceux qu'on emporte morts ou ivres.]

Le lendemain les journaux de New-York, qui furent ensuite successivement

copiés par tous ceux de l'Union, racontèrent avec assez d'exactitude ce

qui s'était passé, et ayant ajouté que les deux Anglais avaient été

malades des suites de cette aventure, j'allai les voir. Je trouvai l'ami

tout stupéfié par les suites d'une forte indigestion, et M. Wilkinson

retenu sur sa chaise par un accès de goutte que notre lutte bachique

avait probablement réveillée. Il parut sensible à cette attention, et me

dit, entre autres choses: «Oh! dear sir, you are very good company

indeed, but too good a drinker for us[62].»

[Note 62: Mon cher monsieur, vous êtes en vérité de très bonne

compagnie, mais vous êtes trop fort buveur pour nous.]

[Illustration]

Physiologie du goût · 第 91 / 139 题