Il existait à Belley un M. Chirol, qui avait servi longtemps dans les
gardes-du-corps, tant sous Louis XV que sous Louis XVI.
Son intelligence était tout juste à la hauteur du service qu'il avait eu
à faire toute sa vie; mais il avait au suprême degré l'esprit des jeux,
de sorte que, non-seulement il jouait bien tous jeux anciens, tels que
l'hombre, le piquet, le whist, mais encore que, quand la mode en
introduisait un nouveau, dès la troisième partie il en connaissait
toutes les finesses.
Or, ce M. Chirol fut aussi frappé d'une paralysie, et le coup fut tel
qu'il tomba dans un état d'insensibilité presque absolue. Deux choses
cependant furent épargnées, les facultés digestives et la faculté de
jouer.
Il venait tous les jours dans la maison où depuis plus de vingt ans il
avait coutume de faire sa partie, s'asseyait en un coin, et y demeurait
immobile et somnolent, sans s'occuper en rien de ce qui se passait
autour de lui.
Le moment d'arranger les parties étant venu, on lui proposait d'y
prendre part; il acceptait toujours, et se traînait vers la table; on
pouvait se convaincre que la maladie qui avait paralysé la plus grande
partie de ses facultés ne lui avait pas fait perdre un point de son jeu.
Peu de temps avant sa mort, M. Chirol donna une preuve authentique de
l'intégrité de son existence comme joueur.
Il nous survint à Belley un banquier de Paris qui s'appelait, je crois,
M. Delins. Il était porteur de lettres de recommandation; il était
étranger, il était Parisien: c'était plus qu'il n'en fallait dans une
petite ville pour qu'on s'empressât à faire tout ce qui pouvait lui être
agréable.
M. Delins était gourmand et joueur. Sous le premier rapport on lui donna
suffisamment d'occupation en le tenant chaque jour cinq ou six heures à
table; sous le second rapport, il était plus difficile à amuser: il
avait un grand amour pour le piquet, et parlait de jouer à six francs la
fiche, ce qui excédait de beaucoup le taux de notre jeu le plus cher.
Pour surmonter cet obstacle, on fit une société où chacun prit ou ne
prit pas intérêt, suivant la nature de ses pressentiments: les uns en
disant que les Parisiens en savent bien plus long que les provinciaux;
d'autres soutenant, au contraire, que tous les habitants de cette grande
ville ont toujours, dans leur individu, quelques atomes de badauderie.
Quoi qu'il en soit, la société se forma; et à qui confia-t-on le soin de
défendre la masse commune?... à M. Chirol.
Quand le banquier parisien vit arriver cette grande figure pâle, blême,
marchant de côté, qui vint s'asseoir en face de lui, il crut d'abord que
c'était une plaisanterie; mais quand il vit le spectre prendre les
cartes et les battre en professeur, il commença à croire que cet
adversaire avait autrefois pu être digne de lui.
Il ne fut pas longtemps à se convaincre que cette faculté durait encore;
car, non seulement à cette partie, mais encore à un grand nombre
d'autres qui se succédèrent M. Delins fut battu, opprimé, plumé
tellement, qu'à son départ il eut à nous compter plus de six cents
francs qui furent soigneusement partagés entre tous les associés.
[Illustration]
Avant de partir, M. Delins vint nous remercier du bon accueil qu'il
avait reçu de nous: cependant il se récriait sur l'état caduc de
l'adversaire que nous lui avions opposé, et nous assurait qu'il ne
pourrait jamais se consoler d'avoir lutté avec tant de désavantage
contre un mort.
=Résultat=
La conséquence de ces deux observations est facile à déduire: il me
semble évident que le coup qui, dans ces deux cas, avait bouleversé le
cerveau, avait respecté la portion de cet organe qui avait si longtemps
été employée aux combinaisons du commerce et du jeu: et sans doute cette
portion d'organe n'avait résisté que parce qu'un exercice continuel lui
avait donné plus de vigueur, ou encore parce que les mêmes impressions,
si longtemps répétées, y avaient laissé des traces plus profondes.
=Influence de l'âge=.
90.--- L'âge a une influence marquée sur la nature des songes.
Dans l'enfance, on rêve jeux, jardins, fleurs, verdure et autres objets
riants; plus tard, plaisirs, amours, combats, mariages; plus tard,
établissements, voyages, faveurs du prince ou de ses représentants; plus
tard enfin, affaires, embarras, trésors, plaisirs d'autrefois et amis
morts depuis longtemps.
=Phénomènes des songes=.
91.--Certains phénomènes peu communs accompagnent quelquefois le sommeil
et les rêves: leur examen peut servir aux progrès de l'anthroponomie; et
c'est par cette raison que je consigne ici trois observations prises
parmi plusieurs que, pendant le cours d'une assez longue vie, j'ai eu
occasion de faire sur moi-même dans le silence de la nuit.