PREMIÈRE OBSERVATION.

Vers 1790, il existait, dans un village appelé Gevrin, arrondissement de

Belley, un commerçant extrêmement rusé, il s'appelait Landot, et s'était

arrondi une assez jolie fortune.

Il fut tout-à-coup frappé d'un tel coup de paralysie, qu'on le crut

mort. La Faculté vint à son secours, et il s'en tira, mais non sans

perte, car il laissa à peu près derrière lui toutes les facultés

intellectuelles, et surtout la mémoire. Cependant, comme il se traînait

encore, tant bien que mal, et qu'il avait repris l'appétit, il avait

conservé l'administration de ses biens.

Quand on le vit dans cet état, ceux qui avaient eu des affaires avec lui

crurent que le temps était venu de prendre leur revanche; et sous

prétexte de venir lui tenir compagnie, on venait de toutes parts lui

proposer des marchés, des achats, des ventes, des échanges, et autres de

cette espèce qui avaient été jusque-là l'objet de son commerce habituel.

Mais les assaillants se trouvèrent bien surpris, et sentirent bientôt

qu'il fallait décompter.

Le madré vieillard n'avait rien perdu de ses puissances commerciales, et

le même homme qui quelquefois ne connaissait pas ses domestiques et

oubliait jusqu'à son nom, était toujours au courant du prix de toutes

les denrées, ainsi que de la valeur de de tout arpent de prés, de vignes

ou de bois à trois lieues à la ronde.

Sous ces divers rapports, son jugement était resté intact; et comme on

s'en défiait moins, la plupart de ceux qui tâtèrent le marchand invalide

furent pris aux pièges qu'eux-mêmes avaient préparés pour lui.

Physiologie du goût · 第 64 / 139 题