G. de CONET, Éditeur]

C'est aussi la prescience de l'osmazôme qui a fait chasser tant de

cuisiniers, convaincus de distraire le premier bouillon: c'est elle qui

fit la réputation des soupes de primes, qui a fait adopter les croûtes

au pot comme confortatives dans le bain, et qui fit inventer au chanoine

Chevrier des marmites fermantes à clef; c'est le même à qui l'on ne

servait jamais des épinards le vendredi qu'autant qu'ils avaient été

cuits dès le dimanche, et remis chaque jour sur le feu avec une nouvelle

addition de beurre frais.

Enfin c'est pour ménager cette substance, quoique encore inconnue, que

s'est introduite la maxime que, pour faire de bon bouillon, la marmite

ne devait que _sourire_, expression fort distinguée pour le pays d'où

elle est venue.

L'osmazôme, découvert après avoir fait si longtemps les délices de nos

pères, peut se comparer à l'alcool, qui a grisé bien des générations

avant qu'on ait su qu'on pouvait le mettre à nu par la distillation.

À l'osmazôme succède, par le traitement à l'eau bouillante, ce qu'on

entend plus spécialement par matière extractive: ce dernier produit,

réuni à l'osmazôme, compose le jus de la viande.

=Principe des aliments.=

La fibre est ce qui compose le tissu de la chair et ce qui se présente à

l'oeil après la cuisson. La fibre résiste à l'eau bouillante, et

conserve sa forme, quoique dépouillée d'une partie de ses enveloppes.

Pour bien dépecer les viandes, il faut avoir soin que la fibre fasse un

angle droit, ou à peu près, avec la lame du couteau: la viande ainsi

coupée a un aspect plus agréable, se goûte mieux, et se mâche plus

facilement.

Les os sont principalement composés de gélatine et de phosphate de

chaux.

La quantité de gélatine diminue à mesure qu'on avance en âge À

soixante-dix ans, les os ne sont plus qu'un marbre imparfait; c'est ce

qui les rend si cassants, et fait une loi de prudence aux vieillards

d'éviter toute occasion de chute.

L'albumine se trouve également dans la chair et dans le sang; elle se

coagule à une chaleur au dessous de 40 degrés: c'est elle qui forme

l'écume du pot-au-feu.

La gélatine se rencontre également dans les os, les parties molles et

cartilagineuses; sa qualité distinctive est de se coaguler à la

température ordinaire de l'atmosphère; deux parties et demie sur cent

d'eau chaude suffisent pour cela.

La gélatine est la base de toute les gelées grasses et maigres,

blancs-mangers, et autres préparations analogues.

La graisse est une huile concrète qui se forme dans les interstices du

tissu cellulaire, et s'agglomère quelquefois en masse dans les animaux

que l'art ou la nature y prédispose, comme les cochons, les volailles,

les ortolans et les becs-figues; dans quelques-uns de ces animaux, elle

perd son insipidité, et prend un léger arôme qui la rend fort agréable.

Le sang se compose d'un sérum albumineux, de fibrine, d'un peu de

gélatine et d'un peu d'osmazôme; il se coagule à l'eau chaude, et

devient un aliment très nourrissant (_v. g._ le boudin).

Tous les principes que nous venons de passer en revue sont communs à

l'homme et aux animaux dont il a coutume de se nourrir. Il n'est donc

point étonnant que la diète animale soit éminemment restaurante et

fortifiante; car les particules dont elle se compose, ayant avec les

nôtres une grande similitude et ayant déjà été animalisées, peuvent

facilement s'animaliser de nouveau lorsqu'elles sont soumises à l'action

vitale de nos organes digesteurs.

=Règne végétal.=

29. Cependant le règne végétal ne présente à la nutrition ni moins de

variétés ni moins de ressources.

La fécule nourrit parfaitement, et d'autant mieux qu'elle est moins

mélangée de principes étrangers.

On entend par fécule la farine ou poussière qu'on peut obtenir des

graines céréales, des légumineuses et de plusieurs espèces de racines,

parmi lesquelles la pomme de terre tient jusqu'à présent le premier

rang.

La fécule est la base du pain, des pâtisseries et des purées de toute

espèce, et entre ainsi pour une très grande partie dans la nourriture de

presque tous les peuples.

On a observé qu'une pareille nourriture amollit la fibre et même le

courage. On en donne pour preuve les Indiens, qui vivent presque

exclusivement de riz et qui se sont soumis à quiconque a voulu les

asservir.

Presque tous les animaux domestiques mangent avec avidité la fécule, et

ils sont, au contraire, singulièrement fortifiés, parce que c'est une

nourriture plus substantielle que les végétaux secs ou verts qui sont

leur pâture habituelle.

Le sucre n'est pas moins considérable, soit comme aliment, soit comme

médicament.

Cette substance, autrefois reléguée aux Indes ou aux colonies, est

devenue indigène au commencement de ce siècle. On l'a découverte et

suivie dans le raisin, les navets, la châtaigne, et surtout dans la

betterave; de sorte que, rigoureusement parlant, l'Europe pourrait, sous

ce rapport, se suffire et se passer de l'Amérique ou de l'Inde. C'est un

service éminent que la science a rendu à la société, et un exemple qui

peut avoir dans la suite des résultats plus étendus. (_Voyez ci-après,

article_ SUCRE).

Le sucre, soit à l'état solide, soit dans les diverses plantes où la

nature l'a placé, est extrêmement nourrissant; les animaux en sont

friands, et les Anglais, qui en donnent beaucoup à leurs chevaux de

luxe, ont remarqué qu'ils en soutiennent bien mieux les diverses

épreuves auxquelles on les soumet.

Le sucre, qu'aux jours de Louis XIV on ne trouvait que chez les

apothicaires, a donné naissance à diverses professions lucratives,

telles que les pâtissiers du petit-four, les confiseurs, les liquoristes

et autres marchands de friandises.

Les huiles douces proviennent ainsi du règne végétal; elles ne sont

esculentes qu'autant qu'elles sont unies à d'autres substances, et

doivent surtout être regardées comme un assaisonnement.

Le gluten, qu'on trouve particulièrement dans le froment, concourt

puissamment à la fermentation du pain dont il fait partie; les chimistes

ont été jusqu'à lui donner une nature animale.

On a fait à Paris, pour les enfants et les oiseaux, et pour les hommes

dans quelques départements, des pâtisseries où le gluten domine, parce

qu'une partie de la fécule a été soustraite au moyen de l'eau.

Le mucilage doit sa qualité nutritive aux diverses substances auxquelles

il sert de véhicule.

La gomme peut devenir, au besoin, un aliment; ce qui ne doit pas

étonner, puisqu'à très peu de chose près elle contient les mêmes

éléments que le sucre.

La gélatine végétale qu'on extrait de plusieurs espèces de fruits,

notamment des pommes, des groseilles, des coings, et de quelques autres,

peut aussi servir d'aliment: elle en fait mieux la fonction, unie au

sucre, mais toujours beaucoup moins que les gelées animales qu'on tire

des os, des cornes, des pieds de veau et de la colle de poisson. Cette

nourriture est en général légère, adoucissante et salutaire. Aussi la

cuisine et l'office s'en emparent et se la disputent.

=Différence du gras au maigre.=

Au jus près, qui, comme nous l'avons dit, se compose d'osmazôme et

d'extractif, on trouve dans les poissons la plupart des substances que

nous avons signalées dans les animaux terrestres, telles que la fibrine,

la gélatine, l'albumine: de sorte qu'on peut dire avec raison que c'est

le jus qui sépare le régime gras du maigre.

Ce dernier est encore marqué par une autre particularité: c'est que le

poisson contient en outre une quantité notable de phosphore et

d'hydrogène, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus combustible dans la

nature. D'où il suit que l'ichthyophagie est une diète échauffante: ce

qui pourrait légitimer certaines louanges données jadis à quelques

ordres religieux, dont le régime était directement contraire à celui de

leurs voeux déjà réputé le plus fragile.

=Observations particulières.=

30.--Je n'en dirai pas davantage sur cette question de physiologie; mais

je ne dois pas omettre un fait dont on peut facilement vérifier

l'existence:

Il y a quelques années que j'allai voir une maison de campagne, dans un

petit hameau des environs de Paris, situé sur le bord de la Seine, en

avant de l'île de Saint-Denis, et consistant principalement en huit

cabanes de pécheurs. Je fus frappé de la quantité d'enfants que je vis

fourmiller sur la route.

J'en marquai mon étonnement au batelier avec lequel je traversai la

rivière. «Monsieur, me dit-il, nous ne sommes ici que huit familles, et

nous avons cinquante-trois enfants, parmi lesquels il se trouve

quarante-neuf filles et seulement quatre garçons, et de ces quatre

garçons, en voilà un qui m'appartient.» En disant ces mots, il se

redressait d'un air de triomphe, et me montrait un petit marmot de cinq

à six ans, couché sur le devant du bateau, où il s'amusait à gruger des

écrevisses crues. Ce petit hameau s'appelle...

[Illustration]

De cette observation qui remonte à plus de dix ans, et de quelques

autres que je ne puis pas aussi facilement indiquer, j'ai été amené à

penser que le mouvement génésique causé par la diète ichthyaque pourrait

bien être plus irritant que pléthorique et substantiel; et j'y persiste

d'autant plus volontiers que, tout récemment, le docteur Bailly a

prouvé, par une suite de faits observés pendant près d'un siècle, que

toutes les fois que, dans les naissances annuelles, le nombre des filles

est notablement plus grand que celui des garçons, la surabondance des

femelles est toujours due à des circonstances débilitantes; ce qui

pourrait bien nous indiquer aussi l'origine des plaisanteries qu'on a

faites de tout temps au mari dont la femme accouche d'une fille.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les aliments considérés

dans leur ensemble, et sur les diverses modifications qu'ils peuvent

subir par le mélange qu'on peut en faire; mais j'espère que ce qui

précède suffira, et au-delà, pour le plus grand nombre de mes lecteurs.

Je renvoie les autres au traité _ex professo_, et je finis par deux

considérations qui ne sont pas sans quelque intérêt.

La première est que l'animalisation se fait à peu près de la même

manière que la végétation, c'est-à-dire que le courant réparateur formé

par la digestion est aspiré de diverses manières par les cribles ou

suçoirs dont nos organes sont pourvus, et devient chair, ongle, os ou

cheveu, comme la même terre arrosée de la même eau produit un radis, une

laitue ou un pissenlit, selon les graines que le jardinier lui a

confiées.

La seconde est qu'on n'obtient point, dans l'organisation vitale, les

mêmes produits que dans la chimie absolue; car les organes destinés à

produire la vie et le mouvement agissent puissamment sur les principes

qui leur sont soumis.

Mais la nature, qui se plaît à s'envelopper de voiles et à nous arrêter

au second ou au troisième pas, a caché le laboratoire où elle fait ses

transformations; et il est véritablement difficile d'expliquer comment,

étant convenu que le corps humain contient de la chaux, du phosphore, du

fer et dix autres substances encore, tout cela peut cependant se

soutenir et se renouveler pendant plusieurs années avec du pain et de

l'eau.

Physiologie du goût · 第 40 / 139 题