Pour offrir au public l'ouvrage que je livre à sa bienveillance, je ne
me suis pas imposé un grand travail, je n'ai fait que mettre en ordre
des matériaux rassemblés depuis longtemps; c'est une occupation
amusante, que j'avais réservée pour ma vieillesse.
En considérant le plaisir de la table sous tous ses rapports, j'ai vu de
bonne heure qu'il y avait là-dessus quelque chose de mieux à faire que
des livres de cuisine, et qu'il y avait beaucoup à dire sur des
fonctions si essentielles, si continues, et qui influent d'une manière
si directe sur la santé, sur le bonheur, et même sur les affaires.
Cette idée-mère une fois arrêtée, tout le reste a coulé de source: j'ai
regardé autour de moi, j'ai pris des notes, et souvent, au milieu des
festins les plus somptueux, le plaisir d'observer m'a sauvé des ennuis
du conviviat.
Ce n'est pas que, pour remplir la tâche que je me suis proposée, il
n'ait fallu être physicien, chimiste, physiologue, et même un peu
érudit. Mais, ces études, je les avais faites sans la moindre prétention
à être auteur; j'étais poussé par une curiosité louable, par la crainte
de rester en arrière de mon siècle, et par le désir de pouvoir causer,
sans désavantage, avec les savants, avec qui j'ai toujours aimé à me
trouver[7].
[Note 7: «Venez dîner avec moi jeudi prochain, me dit un jour M.
Greffuble, je vous ferai trouver avec des savants ou avec des gens de
lettres, choisissez.--Mon choix est fait, répondis-je; nous dînerons
deux fois.» Ce qui eut effectivement lieu, et le repas des gens de
lettres était notablement plus délicat et plus soigné.
(_Voyez la Méditation X._)]
Je suis surtout médecin-amateur; c'est chez moi presque une manie, et je
compte parmi mes plus beaux jours celui où, entré par la porte des
professeurs et avec eux à la thèse de concours du docteur Cloquet, j'eus
le plaisir d'entendre un murmure de curiosité parcourir l'amphithéâtre,
chaque élève demandant à son voisin quel pouvait être le puissant
professeur étranger qui honorait l'assemblée par sa présence.
Il est cependant un autre jour dont le souvenir m'est, je crois, aussi
cher: c'est celui où je présentai au conseil d'administration de la
société d'encouragement pour l'industrie nationale, mon _irrorateur_,
instrument de mon invention, qui n'est autre chose que la fontaine de
compression appropriée à parfumer les appartements.
J'avais apporté dans ma poche ma machine bien chargée; je tournai le
robinet, et il s'en échappa, avec sifflement, une vapeur odorante qui,
s'élevant jusqu'au plafond, retombait en gouttelettes sur les personnes
et sur les papiers.
C'est alors que je vis avec un plaisir inexprimable les têtes les plus
savantes de la capitale se courber sous mon _irroration_, et je me
pâmais d'aise en remarquant que les plus mouillés étaient aussi les plus
heureux.
En songeant quelquefois aux graves élucubrations auxquelles la latitude
de mon sujet m'a entraîné, j'ai eu sincèrement la crainte d'avoir pu
ennuyer; car, moi aussi, j'ai quelquefois bâillé sur les ouvrages
d'autrui.
J'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir pour échapper à ce reproche;
je n'ai fait qu'effleurer tous les sujets qui ont pu s'y prêter: j'ai
semé mon ouvrage d'anecdotes, dont quelques-unes me sont personnelles;
j'ai laissé à l'écart un grand nombre de faits extraordinaires et
singuliers, qu'une saine critique doit faire rejeter; j'ai réveillé
l'attention en rendant claires et populaires certaines connaissances que
les savants semblaient s'être réservées. Si, malgré tant d'efforts, je
n'ai pas présenté à mes lecteurs de la science facile à digérer, je n'en
dormirai pas moins sur les deux oreilles, bien certain que la majorité
m'absoudra sur l'intention.
On pourrait bien me reprocher encore que je laisse quelquefois trop
courir ma plume, et que, quand je conte, je tombe un peu dans la
garrulité. Est-ce ma faute à moi si je suis vieux? Est-ce ma faute si je
suis comme Ulysse, qui avait vu les moeurs et les villes de beaucoup de
peuples? Suis-je donc blâmable de faire un peu de ma biographie? Enfin
il faut que le lecteur me tienne compte de ce que je lui fais grâce de
mes _Mémoires politiques_, qu'il faudrait bien qu'il lût comme tant
d'autres, puisque, depuis trente-six ans, je suis aux premières loges
pour voir passer les hommes et les événements.
Surtout qu'on se garde bien de me ranger parmi les compilateurs: si j'en
avais été réduit là, ma plume se serait reposée, et je n'en aurais pas
vécu moins heureux.
J'ai dit, comme Juvénal:
Semper ego auditor tantum! nunquamne reponam!
et ceux qui s'y connaissent verront facilement qu'également accoutume au
tumulte de la société et au silence du cabinet, j'ai bien fait de tirer
partie de l'une et de l'autre de ces positions.
Enfin, j'ai fait beaucoup pour ma satisfaction particulière; j'ai nommé
plusieurs de mes amis qui ne s'y attendaient guère, j'ai rappelé
quelques souvenirs aimables, j'en ai fixé d'autres qui allaient
m'échapper; et, comme on dit dans le style familier, _j'ai pris mon
café_.
Peut-être bien qu'un seul lecteur, dans la catégorie des allongés,
s'écriera: «J'avais bien besoin de savoir si... A quoi pense-t-il, en
disant que... etc., etc.?» Mais je suis sûr que tous les autres lui
imposeront silence, et qu'une majorité imposante accueillera avec bonté
ces effusions d'un sentiment louable.
Il me reste quelque chose à dire sur mon style, car _le style est tout
l'homme_, dit Buffon.
Et qu'on ne croie pas que je vienne demander une grâce qu'on n'accorde
jamais à ceux qui en ont besoin: il ne s'agit que d'une simple
explication.
Je devrais écrire à merveille, car Voltaire, Jean-Jacques, Fénélon,
Buffon, et plus tard Cochin et d'Aguesseau, ont été mes auteurs favoris,
je les sais par coeur.
Mais peut-être les dieux en ont-ils ordonné autrement; et s'il est
ainsi, voici la cause de la volonté des dieux.
Je connais, plus ou moins bien, cinq langues vivantes, ce qui m'a fait
un répertoire immense de mots de toutes livrées.
Quand j'ai besoin d'une expression, et que je ne la trouve pas dans la
case française, je prends dans la case voisine, et de là, pour le
lecteur, la nécessité de me traduire ou de me deviner: c'est son destin.
Je pourrais bien faire autrement, mais j'en suis empêché par un esprit
de système auquel je tiens d'une manière invincible.
Je sais intimement persuadé que la langue française, dont je me sers,
est comparativement pauvre. Que faire en cet état? Emprunter ou voler.
Je fais l'un et l'autre, parce que ces emprunts ne sont pas sujets à
restitution, et que le vol de mots n'est pas puni par le Code pénal.
On aura une idée de mon audace, quand on saura que j'appelle _volante_
(de l'espagnol) tout homme que j'envoie faire une commission, et que
j'étais déterminé à franciser le verbe anglais _to sip_, qui signifie
_boire à petites reprises_, si je n'avais exhumé le mot français
_siroter_, auquel on donnait à peu près la même signification.
Je m'attends bien que les sévères vont crier à Bossuet, à Fénélon, à
Racine, à Boileau, à Pascal, et autres du siècle de Louis XIV; il me
semble les entendre faire un vacarme épouvantable.
A quoi je réponds posément que je suis loin de disconvenir du mérite de
ces auteurs, tant nommés que sous-entendus; mais que suit-il de là?...
Rien, si ce n'est qu'ayant bien fait avec un instrument ingrat, ils
auraient incomparablement mieux fait avec un instrument supérieur. C'est
ainsi qu'on doit croire que Tartini aurait encore bien mieux joué du
violon, si son archet avait été aussi long que celui de Baillot.
Je suis donc du parti des _néologues_, et même des _romantiques_; ces
derniers découvrent les trésors cachés; les autres sont comme les
navigateurs qui vont chercher au loin les provisions dont on a besoin.
Les peuples du Nord, et surtout les Anglais, ont sur nous, à cet égard,
un immense avantage: le génie n'y est jamais gêné par l'expression; il
crée ou emprunte. Aussi, dans tous les sujets qui admettent la
profondeur et l'énergie, nos traducteurs ne font-ils que des copies
pâles et décolorées [8].
[Note 8: L'excellente traduction de lord Byron, par M. Benjamin
Laroche, fait exception à cette règle, mais ne la détruit pas. C'est un
tour de force qui ne sera pas recommencé.]
J'ai autrefois entendu, à l'Institut, un discours fort gracieux sur le
danger du néologisme et sur la nécessité de s'en tenir à notre langue
telle qu'elle a été fixée par les auteurs du bon siècle.
Comme chimiste, je passai cette oeuvre à la cornue; il n'en resta que
ceci: _Nous avons si bien fait qu'il n'y a pas moyen de mieux faire, ni
de faire autrement_.
Or, j'ai vécu assez pour savoir que chaque génération en dit autant, et
que la génération suivante ne manque jamais de s'en moquer.
D'ailleurs, comment les mots ne changeraient-ils pas, quand les moeurs
et les idées éprouvent des modifications continuelles? Si nous faisons
les mêmes choses que les anciens, nous ne les faisons pas de la même
manière, et il est des pages entières, dans quelques livres français,
qu'on ne pourrait traduire ni en latin ni en grec.
Toutes les langues ont eu leur naissance, leur apogée et leur déclin; et
aucune de celles qui ont brillé depuis Sésostris jusqu'à
Philippe-Auguste, n'existe plus que dans les monuments. La langue
française aura le même sort, et en l'an 2825 on ne me lira qu'à l'aide
d'un dictionnaire, si toutefois on me lit...
J'ai eu à ce sujet une discussion à coups de canon avec l'aimable M.
Andrieux, de l'Académie française.
Je me présentai en bon ordre, je l'attaquai vigoureusement; et je
l'aurais pris, s'il n'avait fait une prompte retraite, à laquelle je ne
mis pas trop d'obstacle, m'étant souvenu, heureusement pour lui, qu'il
était chargé d'une lettre dans le nouveau lexique.
Je finis par une observation importante; aussi l'ai-je gardé pour la
dernière.
Quand j'écris et parle de _moi_ au singulier, cela suppose une
confabulation avec le lecteur; il peut examiner, discuter, douter et
même rire. Mais quand je m'arme du redoutable _nous_, je professe; il
faut se soumettre.
I am, Sir, oracle,
And, when I open my lips, let no dog bark.
(SHAKESPEARE, _Merchant of Venice_, act. I, sc. 1.)
* * * * *
[Illustration: Les Sens]
[Illustration]