Le docteur que j'ai introduit dans le dialogue qui précède n'est point
un être fantastique comme les Chloris d'autrefois, mais un docteur bel
et bien vivant; et tous ceux qui me connaissent auront bientôt deviné le
docteur RICHERAND.
En m'occupant de lui, j'ai remonté jusqu'à ceux qui l'ont précédé, et je
me suis aperçu avec orgueil que l'arrondissement de Belley, au
département de l'Ain, ma patrie, était depuis longtemps en possession de
donner à la capitale du monde des médecins de haute distinction; et je
n'ai pas résisté à la tentation de leur élever un modeste monument dans
une courte notice.
Dans les jours de la Régence, les docteurs GENIN et CIVOCT furent des
praticiens de première classe, et firent refluer dans leur patrie une
fortune honorablement acquise. Le premier était tout-à-fait
_hippocratique_, et procédait en forme: le second, qui soignait beaucoup
de belles dames, était plus doux; plus accommodant: _Res novas
molientem_, eût dit Tacite.
Vers 1750, le docteur LA CHAPELLE se distingua dans la carrière
périlleuse de la médecine militaire. On a de lui quelques bons ouvrages,
et on lui doit l'importation du traitement des fluxions de poitrine par
le beurre frais, méthode qui guérit comme par enchantement, quand on
s'en sert dans les premières trente-six heures de l'invasion.
Vers 1760, le docteur DUBOIS obtenait les plus grands succès dans le
traitement des vapeurs, maladie pour lors à la mode, et tout aussi
fréquenté que les maux de nerfs qui l'ont remplacée. La vogue qu'il
obtint était d'autant plus remarquable, qu'il était loin d'être beau
garçon.
Malheureusement il arriva trop tôt à une fortune indépendante, se laissa
couler dans les bras de la paresse, et se contenta d'être convive
aimable et conteur tout-à-fait amusant. Il était d'une constitution
robuste, et a vécu plus de quatre-vingt-huit ans, malgré les dîners ou
plutôt grâce aux dîners de l'ancien et du nouveau régime[5].
[Note 5: Je souriais en écrivant cet article: il rappelait à mon
souvenir un grand seigneur académicien, dont Fontenelle était chargé de
faire l'éloge. Le défunt ne savait autre chose que bien jouer à tous les
jeux; et là-dessus, le secrétaire perpétuel eut le talent d'asseoir un
panégyrique très bien tourné et de longueur convenable. (Voyez au
surplus la _Méditation sur le plaisir de la table_, où le docteur est en
action.)]
Sur la fin du règne de Louis XV, le docteur COSTE, natif de Châtillon,
vint à Paris; il était porteur d'une lettre de Voltaire pour M. le duc
de Choiseul, dont il eut le bonheur de gagner la bienveillance dès les
premières visites. Protégé par ce seigneur et par la duchesse de
Grammont sa soeur, le jeune Coste perça vite, et, après peu d'années,
Paris commença à le compter parmi les médecins de grande espérance.
La même protection qui l'avait produit l'arracha à cette carrière
tranquille et fructueuse, pour le mettre à la tête du service de santé
de l'armée que la France envoyait en Amérique au secours des États-Unis,
qui combattaient pour leur indépendance.
Après avoir rempli sa mission, le docteur Coste revint en France, passa
à peu près inaperçu le mauvais temps de 1793, et fut élu maire à
Versailles, où l'on se souvient encore de son administration à la fois
active, douce et paternelle.
Bientôt le Directoire le rappela à l'administration de la médecine
militaire, Bonaparte le nomma l'un des trois inspecteurs généraux du
service de la médecine des armées; et le docteur y fut constamment
l'ami, le protecteur et le père des jeunes gens qui se destinaient à
cette carrière. Enfin il fut nommé médecin de l'hôtel royal des
Invalides, et en a rempli les fonctions jusqu'à sa mort.
D'aussi longs services ne pouvaient rester sans récompense sous le
gouvernement des Bourbons, et Louis XVIII fit un acte de toute justice
en accordant à M. Coste le cordon de Saint-Michel.
Le docteur Coste est mort il y a quelques années, en laissant une
mémoire vénérée, une fortune tout-à-fait philosophique, et une fille
unique, épouse de M. de Lalot, qui s'est distingué à la chambre des
députés par une éloquence vive et profonde, et qui ne l'a pas empêché de
sombrer sous voiles.
Un jour que nous avions dîné chez M. Favre, le curé de Saint-Laurent,
notre compatriote, le docteur Coste me raconta la vive querelle qu'il
avait eue, ce jour même, avec le comte de Cessac, alors le ministre
directeur de l'administration de la guerre, au sujet d'une économie que
celui-ci voulait proposer pour faire sa cour à Napoléon.
Cette économie consistait à retrancher aux soldats malades la moitié de
leur portion d'eau panée, et à faire laver la charpie qu'on ôtait de
dessus les plaies, pour la faire servir une seconde ou une troisième
fois.
Le docteur s'était élevé avec violence contre des mesures qu'il
qualifiait d'_abominables_, et il était encore si plein de son sujet,
qu'il se remit en colère, comme si l'objet de son courroux eût encore
été présent.
Je n'ai jamais pu savoir si le comte avait été réellement converti et
avait laissé son économie en portefeuille; mais ce qu'il y a de certain,
c'est que les soldats malades purent toujours boire à volonté, et qu'on
continua à jeter toute charpie qui avait servi.
Vers 1780, le docteur BORDIER, né dans les environs d'Amberieux, vint
exercer la médecine à Paris. Sa pratique était douce, son système
expectant et son diagnostic sûr.
Il fut nommé professeur en la Faculté de médecine; son style était
simple, mais ses leçons étaient paternelles et fructueuses. Les honneurs
vinrent le chercher quand il n'y pensait pas, et il fut nommé médecin de
l'impératrice Marie-Louise. Mais il ne jouit pas longtemps de cette
place: l'Empire s'écroula, et le docteur lui-même fut emporté par suite
d'un mal de jambe contre lequel il avait lutté toute sa vie.
Le docteur Bordier était d'une humeur tranquille, d'un caractère
bienfaisant et d'un commerce sûr.
Vers la fin du dix-huitième siècle parut le docteur BICHAT... Bichat,
dont tous les écrits portent l'empreinte du génie, qui usa sa vie dans
des travaux faits pour avancer la science, qui réunissait l'élan de
l'enthousiasme à la patience des esprits bornés, et qui, mort à trente
ans, a mérité que des honneurs publics fussent décernés à sa mémoire.
Plus tard, le docteur MONTÈGRE porta dans la clinique un esprit
philosophique. Il rédigea avec savoir la _Gazette de santé_, et mourut à
quarante ans, dans nos îles, où il était allé afin de compléter les
traités qu'il projetait sur la fièvre jaune et le _vomito negro_.
Dans le moment actuel, le docteur RICHERAND est placé sur les plus hauts
degrés de la médecine opératoire, et ses _Éléments de physiologie_ ont
été traduits dans toutes les langues. Nommé de bonne heure professeur en
la faculté de Paris, il est investi de la plus auguste confiance. On n'a
pas la parole plus consolante, la main plus douce, ni l'acier plus
rapide.
Le docteur RECAMIER[6], professeur en la même faculté, siége à côté de
son compatriote...
[Note 6: Filleul de l'auteur; c'est lui qui l'a soigné pendant sa
dernière et courte maladie.]
Le présent ainsi assuré, l'avenir se prépare; et sous les ailes de ces
puissants professeurs s'élèvent des jeunes gens du même pays, qui
promettent de suivre d'aussi honorables exemples.
Déjà les docteurs JANIN et MANJOT brûlent le pavé de Paris. Le docteur
Manjot (rue du Bac, nº 39) s'adonne principalement aux maladies des
enfants; ses inspirations sont heureuses, il doit bientôt en faire part
au public.
J'espère que tout lecteur bien né pardonnera cette digression à un
vieillard, à qui trente-cinq ans de séjour à Paris n'ont fait oublier ni
son pays ni ses compatriotes. Il m'en coûte déjà assez de passer sous
silence tant de médecins dont la mémoire subsiste vénérée dans le pays
qui les vit naître, et qui, pour n'avoir pas eu l'avantage de briller
sur le grand théâtre, n'ont eu ni moins de science ni moins de mérite.