Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste idée de mes succès
administratifs et de mes économies municipales. Je pourrais encore
vous en raconter huit ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre
est trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et vous
finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux si vous n'avez
commencé par là: l'essentiel est de constater, en guise de moralité,
que l'écharpe de maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de
critique: c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au village,
l'homme est toujours le même. Pour se gouverner à travers ses passions
et ses vanités, il faut une habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé
sur les récifs du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils de
ma pauvre commune de Gigondas.
--Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui, malgré son tempérament
sanguin, avait écouté ce long récit sans donner trop de marques
d'impatience: mais, monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne
suffit pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait autant que
vous,--c'est une des qualités inhérentes à la profession,--il faut
encore être clair et honnête; clair pour nous, pauvres Athéniens de
Thèbes-la-Gaillarde, sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par
_à-peu-près_, produisent exactement l'effet de la lanterne magique du
singe de Florian; honnête pour messieurs les Parisiens, qui, si vous
publiez jamais vos _Mémoires_, ne manqueraient pas de vous accuser de
ne pas avoir mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne
comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop, vous n'avez
qu'un moyen de tout concilier: c'est de nous donner, dès ce soir, le
trousseau de _clefs_ que vous avez sans doute dans votre poche...
--Rien de plus juste, répliqua George de Vernay; ces diables de noms
propres sont si terribles à manier, que je les ai momentanément
ajustés à ma commodité particulière; mais, à présent, je suis à vos
ordres; établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes et
par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une sorte de table des
matières...
--Eh bien, attention! je commence:--Qui entendez-vous par Eutidème?
--M. Jules Sandeau.
--Et Théodecte?
--M. Louis Veuillot.
--Et Euphoriste?
--M. Ernest Legouvé.
--Et Iphicrate?
--M. de Falloux.
--Et Théonas?
--Lacretelle.
--Et Argyre?
--M. Edmond About.
--Et Colbach?
--M. Louis Ulbach.
--Et Porus Duclinquant?
--M. Taxile Delord.
--Et Clistorin?
--Le docteur Véron.
--Et Molossard?
--M. Barbey d'Aurevilly.
--Et Schaunard?
--Henry Mürger.
--Et Caméléo?
--M. Paulin Limayrac.
--Et Marphise?
--Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.
--Et Lélia?
--George Sand. (Alcade, saluez!)
--Et Caritidès?
--M. Sainte-Beuve.
--Et Polycrate?
--Gustave Planche.
--Et Polychrome?
--M. Théophile Gautier.
--Et Bernier de Faux-Bissac?
--M. Granier de Cassagnac.
--Et Poisonnier?
--M. Vivier.
--Et Massimo?
--M. Maxime du Camp.
--Et Lorenzo?
--M. Laurent Pichat.
--Et Falconey?
--Alfred de Musset.
--Et Olympio?
--M. Victor Hugo.
--Et Julio?
--M. Jules Janin.
--Et Raphaël?
--M. de Lamartine.
--Et Bourimald?
--M. Méry.
--Et Hermagoras?
--M. de Balzac.
--A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime: reste à savoir si
votre récit a ému la sensibilité de ces dames...
On entoura, on applaudit, on plaignit George de Vernay; mais tout à
coup, au milieu de cette ovation de province, une voix solennelle
s'éleva pour protester: c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat
en retraite, qui passait pour le Nestor de la contrée:
--Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans), j'ai été intimement
lié avec votre excellent père; ma vieille amitié vous a suivi, à
votre insu, à travers toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai,
grâce à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce n'est pas une
raison pour que je vous épargne vos vérités. Rien, absolument rien,
dans votre histoire, ne mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos
malheurs viennent d'un défaut absolu de réflexion et de prévoyance,
d'un manque d'équilibre intellectuel que je résume en ces termes: Vous
aviez trop d'imagination pour un critique, pas assez pour un
romancier: c'est pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos
impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires toute
solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques qui gâtaient
à plaisir les créations de votre cerveau. Vous avez fait de la
critique avec vos passions et du roman avec vos systèmes. Il en est
résulté que vos appréciations des œuvres et des hommes ont sans cesse
dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions romanesques
ont péri dans le faux et dans l'ennui. Vous, un critique! oh! que non
pas! Il faut au critique de la gravité, et vous êtes léger; de la
profondeur, et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes
ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...
--Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme si on avait marché sur
ses cors...
--Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret avec plus de force:
Voyons! scandez-moi seulement ces trois mots: _Urit fulgore suo!_...
--_Urit_, deux longues, bredouilla le patient, semblable à un aspirant
au baccalauréat que son examinateur embarrasse; _fulgo_, deux longues;
_re su_, deux brèves; _o_, une longue; cet hémistiche ne peut entrer
dans un hexamètre...
--Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous avez oublié,
_enim_: _Urit enim fulgore suo, ignorantus!_
--_Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias arci thurum,
Catalamus singulariter_, exclama George pour se rattraper.
--Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne savez pas celui de
Cicéron et de Virgile; voilà qui est dit!...
--Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers latins, un prix
de narration latine, un prix de discours latin et un prix de
dissertation latine!
--C'est possible; mais cela date de si loin! Moi aussi, j'ai dansé la
gavotte, en 1807, comme Trénis; et aujourd'hui je ne saurais pas
mettre un pied devant l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un
critique; vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su mener
côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas! monsieur tranche du
grand; monsieur a voulu se lancer dans le morceau d'apparat: ah! mon
pauvre ami, qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a dans
vos volumes,--non pas, comme on l'a dit, en tête du premier, mais du
quatrième--une grosse tartine philosophique et déclamatoire que je
n'ai jamais pu digérer: cela s'appelle, je crois: _la Littérature et
les Honnêtes gens_. Vilain titre, jeune homme, vilain titre! J'en ai
vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois ans, dans le
_Conservateur_, qui n'a rien conservé du tout. _Les Honnêtes gens!_
mais c'est donner à entendre qu'il y a des gens qui ne le sont pas;
c'est médire de la société actuelle, qui du reste est au-dessus de
semblables médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières
exclusives qui établissent des classes, des catégories, des camps, là
où il ne devrait y avoir que de bons Français, appréciateurs éclairés
des bonnes et belles choses. Ainsi vous dites encore: _Nous autres
catholiques_. Quelle arrogance! mais tout le monde est catholique,
excepté les protestants, les juifs et les Turcs; seulement, il y a
ceux qui vont à la messe, et ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont
peut-être droit à plus d'égards que les autres: leur religion est en
dedans, et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus
sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable, et vous en
avez été cruellement puni. Grand Dieu! quel amphigouri! quel jargon
métaphorique! «Telles sont les questions que je veux effleurer ici,
comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»--_Effleurer_ et
_planter_ dans la même phrase! Vraiment, vous méritez que je vous
_effleure_ la joue et que je vous _plante_ là dès les premières
lignes: ceci n'est rien. Voici qui enlève la paille: «Cette
philosophie à la fois si destructive et si stérile, cette révolution
si radicale et si impuissante, avaient montré l'homme réduit
à lui-même dans un état de misère, de crime et de nudité: il
ramenait sur sa poitrine les lambeaux de ses croyances, déchirées
à tous les angles du chemin qui l'avait conduit des bosquets du
paganisme-Pompadour aux marches de l'échafaud.» Ouf! ouf! ô Cathos! ô
Madelon! ô Gali! ô Thomas!
George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était, sur ce
malheureux morceau, si horriblement rempli de cartilages, tout à fait
de l'avis de son critique: M. Toupinel vint à son secours:
--Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire: est-il bien
juste de prendre dans un ensemble de sept volumes le chapitre le plus
mal réussi, et, dans ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du
reste, n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques? Quel
ouvrage serait de force à résister à ce procédé? Voulez-vous un
exemple? Je me souviens qu'en 1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du
premier volume de _Port-Royal_, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage
du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens de l'auteur et de
l'œuvre. Et cependant l'œuvre a survécu, parce qu'elle est
charmante, et aujourd'hui les mêmes gens de goût admirent à la fois
Sainte-Beuve et Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les
querelles littéraires!...
--Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela entre ses
dents M. Verbelin.
--Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit M. Margaret en se
redressant: et l'histoire, jeune homme! l'histoire! Quand vous
étudiez le livre d'un historien, il semble,--le mot est de vous,--que
vous apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner à vos
lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur; vous ne réagissez pas
contre lui; vous ne lui résistez pas!
--Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que trop résisté,
et c'est pour cela que l'on m'a assassiné: J'ai résisté à M. de
Chalambert, racontant l'histoire de la Ligue, si méchamment mise à
mort par Henri IV; j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances
de Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures; j'ai
résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal historien de Christophe
Colomb, et j'y ai perdu quatre majuscules; j'ai résisté à M.
d'Haussonville, sacrifiant un peu trop, dans son excellent livre,
Louis XIV et la France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à M.
Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville et de madame de
Hautefort, mais au Cousin de mademoiselle de Scudéry, de _Clélie_ et
de _Cyrus_: j'ai résisté...
--Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre ami, que vous n'excellez
pas dans les morceaux de résistance. Ce que je veux aussi vous
reprocher,--et ici, mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles
dans la salle à manger pour préparer les _sandwiches_,--c'est
l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à votre chasteté
exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet, que ces esprits chastes pour
se complaire dans certains détails croustilleux, certaines images
alléchantes, certaines expressions lascives, qui... que... enfin je
m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque pas, dans vos
écrits, le mot _immondices_ et le mot _souillures_...
--_Souillures! immondices!_ quelle horreur! dit en minaudant une femme
un peu mûre, très-décolletée pour une mère de famille: Aglaé, mon
enfant! il est dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au
bas de l'escalier...
--_Immondices! souillures!_ poursuivit M. Margaret: ceci me confond et
me révolte chez un écrivain vertueux. Que l'auteur de _Mademoiselle de
Maupin_ nous montre... que l'auteur de _Madame Bovary_ nous décrive...
que l'auteur de _Fanny_ nous fasse voir... ce n'est rien, ils sont
dans leur droit; l'art, le grand art excuse et purifie tout; la
morale, la grande morale leur pardonne et leur sourit: mais
_souillures_ et _immondices_! Fi donc! Votre main n'a pas tremblé,
votre front n'a pas rougi, votre cœur ne s'est pas soulevé, quand
vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs les dévots! ce sont là
de vos inconséquences! Encore et toujours Tartufe rudoyant le sein de
Dorine et chiffonnant le genou d'Elmire!
--Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame Charbonneau; vous
traitez bien mal M. de Vernay, qui va nous accuser de trahison...
--Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat: il vaut mieux
que ses vérités lui soient dites par moi que par ses ennemis. J'ai
encore à demander à George pourquoi, lui qui se pique de politesse et
de bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate, le
troubadour de pendule, il s'abandonne à des violences, à des
invectives, à des acrimonies incroyables. Comment se fait-il que ces
gentilshommes, dès qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la
critique, enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès les
premiers mots, à dire des choses?...
--Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit George en
éclatant: vous me paraissez d'une humeur peu endurante; vous en seriez
vite aux gros mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute
conscience, que je n'étais pas _venu au monde comme ça_. Mais il faut
être juste pour tous, même pour ceux qui ont le désagrément de
posséder un _de_ devant leur nom. Quand on supporte, depuis quinze
ans, le poids du jour et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses
les plus rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups
d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les autels de la
démocratie et les tables d'estaminet, quand on a été traité d'idiot,
de crétin, d'hypocrite, d'énergumène, d'intrigant, de méchant, de
grotesque, on perd patience à la fin, on sort de son caractère, et
l'on est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près le même
langage que ceux qui vous font la vie si dure. Ce n'est pas de
l'impolitesse, c'est de l'épidémie. Croyez bien que, lorsqu'on
m'attaque avec talent, avec finesse, avec malice, voire avec une
malveillance ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre
dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne s'y serait-il
pris pour répondre à des gens qui vous impatientent à la fois par la
grossièreté de leurs opinions, la brutalité de leurs injures et la
vulgarité de leur style? Sans doute il serait plus poli, plus
chevaleresque, de dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes
un des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté, dans le
temps, vos calembours. Permettez-moi cependant de prendre la liberté
de vous faire observer humblement que votre cause n'était peut-être
pas si intimement liée à celle de Béranger, que votre colère contre
moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de modération; modération dont
j'aurais d'autant mieux senti le prix, que je suis, monsieur, au rang
de vos admirateurs les plus sincères et de vos plus dévoués
serviteurs; et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle pour
_Marcomir_ vous fait le plus grand honneur; on sait que les vrais
cœurs de pères sont toujours enclins à préférer ceux de leurs enfants
qui naissent avec des infirmités précoces. Toute la presse doit vous
savoir gré de vos efforts désintéressés pour venger _Marcomir_ des
rigueurs du colportage tout en rappelant _Marcomir_ à l'ingrate
mémoire des lecteurs de _Marcomir_, qui pourraient n'avoir pas assez
de souci de _Marcomir_. Maintenant, me trouverez-vous trop osé si je
me plains qu'un homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant
de _Marcomir_, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon! pardon!),
que mes livres se vendent au poids chez l'épicier; plainte, monsieur,
dont la vivacité, peut-être excessive, vous prouvera du moins le cas
tout particulier que je fais de _Marcomir_ et de vous. Et ainsi de
suite. Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux aussi être
un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif, et quand ma bile
s'amasse, il faut que je me dégonfle: et puis, voyez-vous? le métier
n'est pas gai: il n'y a rien qui aigrisse le caractère, à la longue,
comme d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux ans,
monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse jusqu'à l'extrême
déclin de l'âge mûr! Et encore il y a battus et battus: de votre
temps, c'était tout profit et tout plaisir. Sous le premier empire,
les écrivains des _Débats_, Féletz et Saint-Victor[6] par exemple,
pouvaient, moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire et à la
victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et aux philosophes,
éreinter Voltaire, abîmer Rousseau, bafouer la _Décade_ et le
_Publiciste_, qui valaient bien le _Siècle_ et l'_Opinion nationale_,
persifler Garat, Ginguené, Morellet, qui valaient bien M. Arsène
Houssaye et M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le
public, la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard, sous la
Restauration, quel bon état que celui de battu! On payait quelquefois
l'amende, c'est vrai; mais la popularité nous remboursait au centuple:
à l'aide d'un bon procès de presse, plaidé par Mesdames Dupin, Barthe
ou Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient d'emblée au
rôle de grands hommes, de héros, d'idoles populaires: on allait
gaiement en prison boire le vin de Champagne et manger les pâtés de
foie gras prodigués aux heureux martyrs de la cause libérale. Les
persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en chars de
triomphe et en actions du _Constitutionnel_, plus productives que les
meilleures terres de la Beauce ou de la Brie. Et sous ce pauvre
Louis-Philippe! que d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit
d'attaquer le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque grosse
bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu, le gouvernement à
bon marché, la halte dans la boue, pour recevoir immédiatement de
l'admiration publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen.
Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la grâce de Nodier, la
finesse de Sainte-Beuve ou le charme d'Alfred de Musset, n'eût été
qu'un zéro auprès de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se passent
autrement: on est tout à la fois très-battu et très-impopulaire: on
écrit dans des journaux avertis ou suspendus; et en même temps la
démocratie, triomphante sous ses airs de défaite simulée, vous crible
de sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes, les
réalistes, les journaux à cent mille abonnés, les auteurs de livres à
vingt-cinq éditions, le gros public,--et le monsieur à cravate
blanche, précurseur aussi poli que funèbre des avertissements et des
suspensions; on est écrasé tout doucettement, sans bruit, entre deux
portes, celle qui ouvre du côté des palais et celle qui ouvre du côté
de la foule; et l'immense majorité trouve que c'est bien fait, que
l'on a ce que l'on mérite, qu'il sied d'en finir avec les
incorrigibles, les fanatiques, les ennemis de la patrie et de la
liberté, les partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges, de
l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée. Et si, par
désintéressement, on persiste à écrire dans les journaux pauvres, si
l'on se résigne à vivre chichement, à aller à pied ou en omnibus
plutôt que de vendre sa plume, des gens qui touchent vingt mille
francs par an pour manger chaque matin du chanoine et du prêtre, vous
taquinent là-dessus en petit français, et calculent d'après le chiffre
de vos sacrifices la somme de votre talent. Comment, au milieu de ces
mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre? Je suis aigri,
je ne m'en cache pas, aigri contre mes adversaires, contre mes amis
peut-être, et il n'est pas étonnant que mon style parfois s'en
ressente; c'est, je crois, à propos de Chateaubriand que l'on a
comparé certaines fidélités politiques, prolongées et moroses, à la
vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup plus âgés qu'elles,
très-décidées à rester sages, mais toujours portées à croire qu'on ne
leur en sait pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment
les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait, elles n'ont
pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles sont belles; leurs yeux
brillent, leur cœur bat, un sang rose colore leurs joues; leur
blanche poitrine bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la
fenêtre: sous leur regard, par un joyeux soleil de mai, passent des
couples amoureux, des fiancés du même âge, de brillantes amazones,
escortées de hardis cavaliers; au loin retentissent des cris de
plaisir et de fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur
envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares: toutes les
voix du printemps et de la jeunesse les appellent à vivre, à aimer, à
prendre leur part de ces enchantements et de ces ivresses. Elles se
retournent vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre tous,
mais tourmenté de rhumatismes, leur demande sa tasse de tisane ou sa
table de tric-trac: dans les grandes occasions, trois ou quatre
voltigeurs de la même date viennent faire sa partie de whist et
comblent sa jeune femme de madrigaux contemporains de leurs ailes de
pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu, mais elle n'est pas toujours
de bonne humeur; ne me pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...
[6] Le père de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants
écrivains.
--Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria M. Margaret; et quelle
bouffée de mistral a fait grincer votre girouette? Mais à quoi bon
vous mettre en frais d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas
à mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes, c'est
d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle et humaine, une morale
de convention, une morale aristocratique...
--Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta M. Verbelin, je suis à peu
près de votre avis sur les romans de George de Vernay: tout roman où
se trahit le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve que
les romans socialistes ou humanitaires de madame Sand, comparés à
_André_, à _Mauprat_ ou à _Valvèdre_. M. de Vernay a eu d'ailleurs le
tort de se préoccuper beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du
goût des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout en
pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui n'ont pas permis à
un seul des leurs d'expliquer tout ce qui se mêlait de moquerie intime
à cette admiration burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop
vite; il siérait de se demander si cette morale de convention, cette
morale aristocratique, ne peut pas être, en certains cas, proche
parente et presque synonyme de l'idéal: idéal qui varie nécessairement
d'après la position sociale, les sentiments, l'éducation, les
antécédents des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser l'auteur
d'être tombé uniformément et de propos délibéré dans l'artificiel et
le convenu. Prenons un exemple, un seul; car la discussion traîne en
longueur, et madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman moderne,
abusant du droit du plus fort, avait singulièrement défiguré et noirci
les gentilshommes et les patriciennes: je n'insiste pas, je n'aurais,
en fait de preuves, que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay,
qui se propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou plutôt
il esquisse un gentilhomme doué d'une grande délicatesse d'esprit et
de cœur, une exception si vous voulez, qui a le malheur d'être le
mari d'une femme célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M.
d'Ermancey, c'est son nom, est le voisin de campagne d'un autre
gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche et plus noble que lui,
et qui peut, privilége bien rare! remonter aussi loin que possible à
travers ses parchemins sans y rencontrer la tache la plus légère. M.
d'Ermancey a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure comme les
anges. Le marquis d'Auberive a un fils, Emmanuel, beau, romanesque et
passionné. Emmanuel et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour
l'autre: mais d'une part les commérages de la ville voisine et des
châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup des brillants
désordres de sa mère; de l'autre, les journaux apportent jusque dans
la solitude habitée par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie
bruyante de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement arriver,
étant donnés les deux caractères et les situations respectives. Le
marquis demande à M. d'Ermancey Aurélie pour son fils, et M.
d'Ermancey la lui refuse[7]: ce scrupule est exagéré, j'en conviens;
il fait le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes de
fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il complète et couronne le type
que l'auteur a voulu peindre et qui ne représente pas, selon lui, la
morale universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu, mais une
certaine façon de comprendre cette morale et ce devoir. Convention,
dites-vous? soit; mais, pour cette âme délicate et timorée, cette
convention s'appelle l'honneur: elle est contraire à la loi de
nature, de cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant?
soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez faire, pourrait
vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons chaud, buvons frais,
aimons les jolies femmes et les bonnes truffes, soyons toujours du
parti du succès, et nargue du qu'en dira-t-on!--Appliquez cette
théorie à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman, et vous
condamnez à mort des œuvres que vous admirez, des œuvres tout autres
que cette pauvre _Aurélie_, dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous
détruisez d'un seul coup cet élément essentiel de toute émotion
pathétique et élevée; la lutte de la passion contre la conscience, de
la conscience contre les entraînements du cœur, de l'imagination et
des sens. Hernani arraché aux bras de dona Sol et se tuant pour rester
fidèle à son serment, morale de convention! Le Richard de Jules
Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il découvre qu'elle
est la sœur de l'homme qui a aimé et déshonoré sa mère, morale de
convention! Convention, le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son
fils! Convention, archi-convention, le Maxime et la Marguerite de M.
Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes! Vous vous
réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau et de M. Champfleury, à
_Sylvie_ et aux _Amants de Sainte-Périne_. Qu'en résulte-t-il? Lorsque
l'on a bien saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre
et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale de
convention cette morale de nature qui commence à la glorification des
appétits et finit à l'exhibition des jambes, si l'on essaye de nous
offrir une œuvre d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au
milieu des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et nous
redemandons du _Pied de Mouton_. Donc, si cet éternel _spiritualisme
dans l'art_, dont j'avoue que nous avons un peu abusé, vous impatiente
et vous ennuie, laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme on
laisse un coin de terre à un souverain exilé de son empire. Ne lui
disputez pas son île d'Elbe ou sa principauté de Monaco! Cultivez dans
vos serres chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias et
les roses, les jacinthes et les tubéreuses; mais n'écrasez pas du
talon de votre botte la pauvre fleur de violier ou de clématite qui
végète sous les ruines!
[7] Voir la note à la fin du volume.
--Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour qu'il soit bien avéré
que le récit de M. George de Vernay nous laisse à tous une impression
salutaire, j'ai l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer un
toast et un serment, avant de clore les jeudis de madame
Charbonneau.--A la province! et, tous tant que nous sommes ici, jurons
de lui être fidèles, de ne plus la quitter, de ne demander qu'à elle
seule nos sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense de
nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions, nos
enthousiasmes, nos rêves, nos émotions mondaines, artistiques et
littéraires! Jurons de ne jamais remettre les pieds dans cet affreux
Paris que j'appellerais la moderne Babylone, si la nouveauté de cette
expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris, sphinx redoutable,
dont chaque énigme coûte si cher aux téméraires qui essayent d'en
trouver le mot; minotaure insatiable qui dévore, en guise de chairs
virginales, tant de génies inédits, de songes radieux et de juvéniles
espérances: meurtrière courtisane, dont les sourires trompent, dont
les caresses tuent, dont la beauté décevante n'est que fard et
maquillage, et qui passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de
perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin, que notre
compatriote et ami, George de Vernay, a eu tant de raisons de maudire
et dont il a si spirituellement échangé la vie fiévreuse contre la
douceur et l'innocence des champs, les soins paisibles d'une mairie de
village, les sages calculs d'une économie prévoyante et les
satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine et anathème à
Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner jamais!
L'effet de ce discours fut électrique.
--Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants, avec autant
d'ensemble que les Suisses d'Uri et de Schwitz au second acte de
_Guillaume Tell_.
--Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame Charbonneau!
--Je le jure! dit George de Vernay plus violemment que tous les
autres.
--Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant à
l'entraînement général.
Un mois après, M. et madame Charbonneau, George de Vernay, maire
démissionnaire, et moi, nous nous retrouvions ensemble dans le même
wagon, sur le chemin de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau,
aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas son temps: elle
a déjà l'oreille de deux ou trois chefs de division, ses grandes et
petites entrées dans deux ou trois ministères, et l'on assure qu'elle
possède des recettes particulières pour faire obtenir par son mari une
recette générale. Moi, je suis au comble de mes vœux; j'ai un drame
en sept actes reçu à corrections au théâtre de Belleville, et je serai
joué au mois d'août prochain, dès que le thermomètre aura atteint
trente degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement
repris cette vie littéraire contre laquelle tous les serments
ressemblent à des serments d'ivrogne ou de joueur. Ce gaillard-là a
toujours eu de la chance, et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera!
A peine au sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit mois et
dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de remplacer, à
l'Académie française, le successeur de l'homme éminent qui succédera
au successeur du successeur de M. Viennet.