XXI

Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte entra chez moi de bon

matin; il était cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une

foule de sentiments complexes:

--Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de partir, je manque

ma fortune...

--Votre fortune! répliquai-je, pas précisément... mais enfin nous

aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre

honnêtement dans votre état.

--Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain magnifique; je

veux parler de Lise Trinquier.

--Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier?

--Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la

fille du plus riche vétérinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger

chez qui j'étais apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé

trente mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue Banasterie.

Son père vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui

n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore _mieux_ de vingt-cinq mille

francs de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante...

une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et

dont elle sera l'unique héritière.... Cette tante, madame Cuminal, est

immensément riche: elle possède une maison à Montheux, un moulin,

trois _olivettes_, un pré, un _clos_, un jardin potager; elle récolte,

bon an, mal an, douze _salmées_ de blé et quarante quintaux de

garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne

de deux hectares!

--J'aimerais mieux que ce fût _d'un hectare_ (du nectar), dis-je

étourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de

paillettes.

Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux oreilles dans le

Pactole de la tante Cuminal.

--Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt mille

francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour Lise Trinquier!

--Et Lise Trinquier est...

--Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois mots la valeur d'un

long poëme.

--Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez à

apporter autre chose que votre bonnet de coton?

--Ah! pardon... _on_ exige avant tout que je sois réformé ou...

exonéré.

Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser des bergères; le

roman nous a montré des filles de ducs et de marquis amoureuses de

simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas

adoré par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient moindres.

D'une autre part, ce _on_ me semblait un peu vague. Qu'était-ce, en

réalité, que ce _on_? le père, la fille ou la tante? Séparément ou

tous les trois ensemble?

--Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils

me prouvent que vous m'avez dit la vérité... eh bien! nous verrons,

nous aviserons.... Réformé, il n'y faut plus songer... exonéré, c'est

un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez guère

d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin, si réellement Lise

Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop

mauvais œil, nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai

certainement pas le cœur assez sec pour laisser un de mes conscrits

manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.

Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu Polyte, qui ne

s'en répandit pas moins en effusions de reconnaissance.

Je me mis immédiatement en campagne, et averti par de pénibles

expériences, je déployai cette fois tout le machiavélisme dont je me

croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste à point; je

l'envoyai en pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des

intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser les ouvriers

et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas douter, que les

renseignements fournis par Polyte étaient parfaitement exacts.

Trinquier était riche; il avait eu de sa première femme une fille

unique, qui s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé,

disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir

moi-même Lise Trinquier au sortir de la messe: c'était une fille fort

laide, très-brune et même passablement noire, dont les yeux, le teint,

les sourcils abondants et la bouche ornée d'un commencement de

moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis en goût par ces

premiers résultats, j'allai de ma personne à Montheux, le bourg habité

par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous

les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles possédés

par cette tante, qui passait à Montheux pour une marquise de

Carabas. J'appris que Lise était en effet sa filleule et serait

très-probablement son héritière. Enfin, je me transportai chez maître

Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta

que les trente mille francs légués par la mère Trinquier et placés au

cinq pour cent sur première hypothèque, seraient intégralement comptés

à Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait

admirablement au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait:

je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir pas à me repentir plus

tard de trop de précipitation et de confiance; je dis à Polyte:

--Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres

sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui

me garantit la nature du sentiment que vous avez inspiré à cette jeune

fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son cœur

qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous autres romanciers

psychologistes, nous tenons grand compte de ces différences!...

Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais

turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de

contentement et de fatuité villageoise. Évidemment mes doutes

l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il

gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de séduction

de ses administrés.

--Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du

_Corps-Saint_ (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera;

vous pourrez la questionner vous-même: elle vous connaît (qui ne

connaît pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà comme mon

bienfaiteur, et elle aura confiance en vous.

Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites d'un ton de

sécurité qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne

manquai pas d'aller à ce bal, où dansaient gaiement toutes les

grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en

grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient;

Polyte les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse,

quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un

heureux assemblage de coquelicot et de noir de fumée. Il me ménagea,

entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais

compté sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes

questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par des monosyllabes

dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine à tirer parti. Aussi

bien, pouvait-elle me répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés

sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander

davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités féminines,

attenter à une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de

papillon qu'on appelle les rêves de jeune fille, manquer en un mot à

toutes les traditions de cette littérature _des délicats_, à laquelle

j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me condamnai, pour

ma pénitence, à venir en aide à Polyte. Mes renseignements

n'étaient-ils pas complets? N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout

ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence?

Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours après, j'empruntai, à

l'insu de ma sœur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai

à Polyte, qui me fit un billet bien en règle sur un papier dont je

payai le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables

qu'aurait pour lui son insolvabilité, un _speech_ qu'il écouta avec

une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les

rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la

_Favorite_.

Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte

continuait d'enfourner son pain à la satisfaction générale. Je

profitai de notre première rencontre pour lui demander où en étaient

ses préparatifs de mariage.

--Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé; si la chose

dépendait de Lise, ce serait déjà fait!... elle m'aime tant!

ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le père et la tante

Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des

orgueilleux, des vaniteux, qui me méprisent parce que je n'ai rien, et

qui ont rêvé pour Lise un grand mariage: ils espèrent lui faire

épouser le greffier Malingray...

--Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille a le bien de sa

mère; elle est maîtresse de sa personne, et si elle vous aime

véritablement...

--Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant

l'oreille, et...

--Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais

vingt-trois ou vingt-quatre ans.

--Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes...

--Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne

sera ni la première ni la dernière. Mais vous, petit malheureux, vous

avez singulièrement abusé de ma confiance!

Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de mes intentions, le

désir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain goût

de romanesque que j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent

une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même. Je demandai un

rendez-vous à Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai

l'intéressante mineure avec un mélange d'autorité paternelle, de

gravité municipale et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent

un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même, hélas! un certain

penchant à sacrifier au Veau d'or, aux vanités de ce monde, à ce luxe

effréné qui est la plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte,

mais le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre

de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture!

Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux réflexions

mélancoliques que me suggérait cette nouvelle preuve de

l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine

étions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte

s'ouvrit avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme trique à

la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que

cette trique ne m'était point destinée.

--Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le respect et la

colère se combinaient à des doses très-inégales, il est heureux pour

vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tapé comme un

sourd... Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte... Quant

à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'êtes pas un méchant

homme, et que, de père en fils, j'ai toujours ferré votre famille...

mais vous faites-là un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans

tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous savez, en

cas de détournement de mineure, à quoi s'exposent les complices... Je

ne vous dis que ça.--Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant

vers sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas que ce

bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant

monsieur le maire de ne plus revoir ton infâme Polyte!

--Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise en sanglotant.

--Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...

Nouveaux sanglots.

--Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.

Je compris que toute espérance était perdue, et je ne songeai plus

qu'à sauver ma sortie.

J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien; puis je dis à sa

fille:

--Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se meurt; vivent les

greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination

avide d'idéal se débat, captive et meurtrie, dans les étreintes de la

réalité; si jamais votre regard, un moment tourné vers les

perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur

l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre front, desséché par

cette lourde atmosphère, appelle en vain des brises plus fraîches et

plus douces; si votre cœur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et

les délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que vous avez fermé

vous-même, à dix-huit ans, de vos mains fébriles, le livre à peine

entr'ouvert du sentiment, de la rêverie, de l'enthousiasme et de la

jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le goût du

bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!...

Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son père occupés à

méditer le sens de mes paroles.

Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant

le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les

choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces

fut un des chefs-d'œuvre de Campé, ce cuisinier merveilleux qui a

décentralisé la gastronomie.

Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le curé par une

porte et Ursule par une autre; tous deux étaient pâles, mornes,

effarés, suffoqués. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans

leur attitude.

--Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'écria le digne

homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement

nécessaire, c'est urgent, très-urgent...

--Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.

--Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.

--Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes, bredouilla le

pauvre abbé en rougissant jusqu'aux oreilles.

Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais pauvre comme le

fut Job avant d'être duc.

--Il le faut?

--Il le faut.

--Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante, acheva

d'éclaircir la situation.

--Absolument?

--Absolument.

--Et promptement.

Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot à

Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possédant pas

d'autre richesse, fut marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans

doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens de

sa bourse et de la mienne. Nous payâmes tout.

Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus débiteur envers

la commune, j'assurai à Polyte pour dix ans la propriété de _son_

four.--Quant à moi, mon _four_ était complet.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 46 / 50 题