Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte entra chez moi de bon
matin; il était cette fois en grande tenue, et sa figure exprimait une
foule de sentiments complexes:
--Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de partir, je manque
ma fortune...
--Votre fortune! répliquai-je, pas précisément... mais enfin nous
aurions fait de notre mieux pour vous assurer les moyens de vivre
honnêtement dans votre état.
--Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain magnifique; je
veux parler de Lise Trinquier.
--Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise Trinquier?
--Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier? Mais c'est la
fille du plus riche vétérinaire d'Avignon, proche voisin du boulanger
chez qui j'étais apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé
trente mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue Banasterie.
Son père vient de se remarier avec une femme de quarante-cinq ans, qui
n'aura pas d'enfant; sa fille aura encore _mieux_ de vingt-cinq mille
francs de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une tante...
une vieille tante qui est sa marraine, qui l'aime comme sa fille, et
dont elle sera l'unique héritière.... Cette tante, madame Cuminal, est
immensément riche: elle possède une maison à Montheux, un moulin,
trois _olivettes_, un pré, un _clos_, un jardin potager; elle récolte,
bon an, mal an, douze _salmées_ de blé et quarante quintaux de
garance... elle a une vigne, monsieur, et quelle vigne!... une vigne
de deux hectares!
--J'aimerais mieux que ce fût _d'un hectare_ (du nectar), dis-je
étourdiment, oubliant qu'un maire ne doit pas se permettre de
paillettes.
Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux oreilles dans le
Pactole de la tante Cuminal.
--Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt mille
francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour Lise Trinquier!
--Et Lise Trinquier est...
--Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois mots la valeur d'un
long poëme.
--Et on vous la donne, comme cela, tout uniment, sans que vous ayez à
apporter autre chose que votre bonnet de coton?
--Ah! pardon... _on_ exige avant tout que je sois réformé ou...
exonéré.
Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser des bergères; le
roman nous a montré des filles de ducs et de marquis amoureuses de
simples artisans. Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas
adoré par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient moindres.
D'une autre part, ce _on_ me semblait un peu vague. Qu'était-ce, en
réalité, que ce _on_? le père, la fille ou la tante? Séparément ou
tous les trois ensemble?
--Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements, et s'ils
me prouvent que vous m'avez dit la vérité... eh bien! nous verrons,
nous aviserons.... Réformé, il n'y faut plus songer... exonéré, c'est
un peu cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez guère
d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin, si réellement Lise
Trinquier vous aime, et si la tante Cuminal ne vous voit pas de trop
mauvais œil, nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai
certainement pas le cœur assez sec pour laisser un de mes conscrits
manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.
Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu Polyte, qui ne
s'en répandit pas moins en effusions de reconnaissance.
Je me mis immédiatement en campagne, et averti par de pénibles
expériences, je déployai cette fois tout le machiavélisme dont je me
croyais pourvu. Mon vieux cheval tomba malade juste à point; je
l'envoyai en pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des
intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser les ouvriers
et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas douter, que les
renseignements fournis par Polyte étaient parfaitement exacts.
Trinquier était riche; il avait eu de sa première femme une fille
unique, qui s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé,
disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai pour voir
moi-même Lise Trinquier au sortir de la messe: c'était une fille fort
laide, très-brune et même passablement noire, dont les yeux, le teint,
les sourcils abondants et la bouche ornée d'un commencement de
moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis en goût par ces
premiers résultats, j'allai de ma personne à Montheux, le bourg habité
par la tante Cuminal. Le percepteur des contributions me confirma tous
les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles possédés
par cette tante, qui passait à Montheux pour une marquise de
Carabas. J'appris que Lise était en effet sa filleule et serait
très-probablement son héritière. Enfin, je me transportai chez maître
Girard, le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta
que les trente mille francs légués par la mère Trinquier et placés au
cinq pour cent sur première hypothèque, seraient intégralement comptés
à Lise le jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait
admirablement au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas satisfait:
je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir pas à me repentir plus
tard de trop de précipitation et de confiance; je dis à Polyte:
--Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe, les chiffres
sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie de l'emploi; mais qui
me garantit la nature du sentiment que vous avez inspiré à cette jeune
fille? Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce son cœur
qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous autres romanciers
psychologistes, nous tenons grand compte de ces différences!...
Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans doute si je parlais
turc ou iroquois. Puis sa face vermeille reprit son expression de
contentement et de fatuité villageoise. Évidemment mes doutes
l'humiliaient, non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune. Il
gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des moyens de séduction
de ses administrés.
--Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain le bal du
_Corps-Saint_ (quartier populaire d'Avignon). J'y serai, Lise y sera;
vous pourrez la questionner vous-même: elle vous connaît (qui ne
connaît pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà comme mon
bienfaiteur, et elle aura confiance en vous.
Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites d'un ton de
sécurité qui devait achever de me convaincre. Le dimanche, je ne
manquai pas d'aller à ce bal, où dansaient gaiement toutes les
grisettes et toutes les petites bourgeoises du quartier: Lise, en
grande toilette, y figurait au premier rang; les galants affluaient;
Polyte les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse,
quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient un
heureux assemblage de coquelicot et de noir de fumée. Il me ménagea,
entre deux quadrilles, une courte conversation avec elle; mais j'avais
compté sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes
questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par des monosyllabes
dont un juge d'instruction aurait eu grand'peine à tirer parti. Aussi
bien, pouvait-elle me répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés
sur le beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander
davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités féminines,
attenter à une sensitive, porter une main brutale sur ces ailes de
papillon qu'on appelle les rêves de jeune fille, manquer en un mot à
toutes les traditions de cette littérature _des délicats_, à laquelle
j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me condamnai, pour
ma pénitence, à venir en aide à Polyte. Mes renseignements
n'étaient-ils pas complets? N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout
ce que pouvait exiger la plus minutieuse prudence?
Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours après, j'empruntai, à
l'insu de ma sœur, les deux mille cinq cents francs et je les comptai
à Polyte, qui me fit un billet bien en règle sur un papier dont je
payai le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables
qu'aurait pour lui son insolvabilité, un _speech_ qu'il écouta avec
une scrupuleuse attention. Il m'appela son sauveur, emporta les
rouleaux et s'en alla en sifflotant l'air de Fernand dans la
_Favorite_.
Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis deux mois. Polyte
continuait d'enfourner son pain à la satisfaction générale. Je
profitai de notre première rencontre pour lui demander où en étaient
ses préparatifs de mariage.
--Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé; si la chose
dépendait de Lise, ce serait déjà fait!... elle m'aime tant!
ajouta-t-il en levant les yeux au ciel. Mais le père et la tante
Cuminal ne veulent pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des
orgueilleux, des vaniteux, qui me méprisent parce que je n'ai rien, et
qui ont rêvé pour Lise un grand mariage: ils espèrent lui faire
épouser le greffier Malingray...
--Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille a le bien de sa
mère; elle est maîtresse de sa personne, et si elle vous aime
véritablement...
--Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en se grattant
l'oreille, et...
--Mineure, juste ciel! mais elle a de la barbe!... Je lui donnais
vingt-trois ou vingt-quatre ans.
--Monsieur le maire, elle aura dix-huit ans aux prunes...
--Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une sottise; ce ne
sera ni la première ni la dernière. Mais vous, petit malheureux, vous
avez singulièrement abusé de ma confiance!
Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de mes intentions, le
désir de rattraper mes deux mille cinq cents francs, un certain goût
de romanesque que j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent
une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même. Je demandai un
rendez-vous à Lise Trinquier, et je l'obtins. J'interrogeai
l'intéressante mineure avec un mélange d'autorité paternelle, de
gravité municipale et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent
un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même, hélas! un certain
penchant à sacrifier au Veau d'or, aux vanités de ce monde, à ce luxe
effréné qui est la plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte,
mais le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre
de la ville, et il promettait de l'y conduire en voiture!
Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner aux réflexions
mélancoliques que me suggérait cette nouvelle preuve de
l'appauvrissement de l'esprit romanesque en France. A peine
étions-nous ensemble, Lise et moi, depuis dix minutes, que la porte
s'ouvrit avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme trique à
la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois ajouter bien vite que
cette trique ne m'était point destinée.
--Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le respect et la
colère se combinaient à des doses très-inégales, il est heureux pour
vous que je ne sois pas aveugle; car je vous aurais tapé comme un
sourd... Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte... Quant
à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous n'êtes pas un méchant
homme, et que, de père en fils, j'ai toujours ferré votre famille...
mais vous faites-là un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans
tous les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous savez, en
cas de détournement de mineure, à quoi s'exposent les complices... Je
ne vous dis que ça.--Et toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant
vers sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas que ce
bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant Dieu et devant
monsieur le maire de ne plus revoir ton infâme Polyte!
--Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise en sanglotant.
--Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...
Nouveaux sanglots.
--Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.
Je compris que toute espérance était perdue, et je ne songeai plus
qu'à sauver ma sortie.
J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien; puis je dis à sa
fille:
--Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se meurt; vivent les
greffiers, et soyez heureuse!... Mais si jamais votre imagination
avide d'idéal se débat, captive et meurtrie, dans les étreintes de la
réalité; si jamais votre regard, un moment tourné vers les
perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur sur
l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre front, desséché par
cette lourde atmosphère, appelle en vain des brises plus fraîches et
plus douces; si votre cœur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et
les délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que vous avez fermé
vous-même, à dix-huit ans, de vos mains fébriles, le livre à peine
entr'ouvert du sentiment, de la rêverie, de l'enthousiasme et de la
jeunesse! Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez le goût du
bonheur et que vous n'en avez pas eu le courage!!...
Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son père occupés à
méditer le sens de mes paroles.
Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux en apprenant
le mariage de Lise avec M. Malingray, qui fit magnifiquement les
choses. La corbeille arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces
fut un des chefs-d'œuvre de Campé, ce cuisinier merveilleux qui a
décentralisé la gastronomie.
Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon le curé par une
porte et Ursule par une autre; tous deux étaient pâles, mornes,
effarés, suffoqués. Une horrible catastrophe se lisait d'avance dans
leur attitude.
--Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit, s'écria le digne
homme, il faut marier Polyte, il le faut! Ce n'est plus seulement
nécessaire, c'est urgent, très-urgent...
--Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.
--Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.
--Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes, bredouilla le
pauvre abbé en rougissant jusqu'aux oreilles.
Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais pauvre comme le
fut Job avant d'être duc.
--Il le faut?
--Il le faut.
--Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante, acheva
d'éclaircir la situation.
--Absolument?
--Absolument.
--Et promptement.
Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour servir de dot à
Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour, mais ne possédant pas
d'autre richesse, fut marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans
doute de ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens de
sa bourse et de la mienne. Nous payâmes tout.
Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus débiteur envers
la commune, j'assurai à Polyte pour dix ans la propriété de _son_
four.--Quant à moi, mon _four_ était complet.