Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait intelligibles
que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article de M.
Sainte-Beuve dans le _Constitutionnel_ du 3 février. Je ne saurais en
parler sans un certain embarras. Si j'en crois les échos de la petite
presse et les susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il
paraîtrait que l'illustre critique m'a _éreinté_. Or je dois déclarer
que son article m'avait causé une impression toute différente: j'y
avais vu l'œuvre d'un adversaire ingénieux, fin, poli, malin,
cherchant les points vulnérables (ce qui est de bonne guerre), et, en
somme, sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à peu
près la part à laquelle je puis raisonnablement prétendre. Je m'y
étais vu surtout, pour la première fois depuis que je suis entré dans
la vie littéraire, apprécié, discuté, évalué, serré de près par un
écrivain supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni aux
complaisances faciles de l'amitié, ni aux _gamineries_ de la bohème,
ni aux violences de la haine. Cependant, après avoir admiré et même
remercié son juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de
plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent volume, les
interlocuteurs de George de Vernay (qui n'est autre que moi-même)
débattent à leur manière la plupart des chefs d'accusation si
spirituellement développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns, je
me tiens pour battu; sur d'autres, je crois qu'un bon avocat aurait
beaucoup à répliquer. Je ne me permettrai, en finissant, qu'une seule
remarque,--et une remarque d'après coup,--à propos de cette pauvre
_Aurélie_, que je croyais morte et enterrée, et à laquelle M.
Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une sorte de nouvelle vie. M.
Verbelin, le défenseur officieux d'Aurélie (page 279), la défend fort
mal, et cela par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement
oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey, le père d'Aurélie,
qui refuse sa fille à Emmanuel, le fils du marquis d'Auberive: c'est
Aurélie qui, ayant entendu toute la conversation entre son père et le
marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule peut-être
excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses du cœur, et
n'a dès lors rien de commun ni avec la morale de convention, ni
surtout avec «ces duretés, ces férocités antiques, sacerdotales,
féodales et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»--Ici, je
l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans sa propre cause), je n'ai
pas reconnu l'exquise justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a
donné tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase au
moment où il vient de me la reprocher; mais l'idée même porte à faux:
c'est justement parce que les révolutions,--que nous ne maudissons pas
toutes,--ont fait rentrer dans le droit commun les privilégiés
d'autrefois, c'est justement parce qu'il ne leur reste rien de leurs
anciens priviléges, qu'ils doivent en conserver un seul, celui de se
montrer plus scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions tout
idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne serait-elle
reconnue et pratiquée que par l'imperceptible minorité de
gentilshommes français, le roman de bonne compagnie aurait le droit
d'y chercher ses types, de même que le roman en vogue a cherché les
siens parmi les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées. En
toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas échappé à l'esprit si
fin de M. Sainte-Beuve: tant il est difficile, dans notre malheureux
métier, malgré les plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de
ne pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'_ut_ de poitrine,
ou bien de se borner à chanter juste!
Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment de mettre sous presse
cette dernière feuille, par un article de l'excellente _Revue de
Bretagne et de Vendée_ (février 1862), article signé Edmond Dupré. Je
remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais moins son
obligé, et je le louerais davantage si, depuis bien des années, il ne
me comblait des témoignages de la plus flatteuse sympathie. Il vient
de me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux que moi-même; et
bien souvent il lui est arrivé de compléter ma pensée par son
interprétation aussi bienveillante que délicate, de comprendre ce que
j'avais tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait. Que M.
Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?) reçoive ici l'expression de
ma reconnaissance! Rendre un légitime hommage à un écrivain de
province qui n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce
pas la meilleure manière de terminer un petit livre où j'ai raconté
les malheurs d'un écrivain de Paris qui eût mieux fait de rester en
province?