XX

COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR, D'ÊTRE AUTEUR

DRAMATIQUE

Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit, quatre ou cinq

mois pour me remettre le moral en équilibre. Quant aux avaries

matérielles, elles ne sont pas encore réparées. Tout compte fait, et

sans même compter l'immense déception administrative, il se trouva que

le désastre absorbait au moins deux années de mon revenu. Nous nous

promîmes, Ursule et moi, de redoubler d'économie. Le voyage en Italie

fut ajourné jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et de

l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte jusqu'à la

réconciliation radicale des Églises grecque et latine.

Nous avions de la marge, et je commençais à me rasséréner, lorsque

l'on vint m'annoncer que le four de la commune allait être vacant. Ce

n'est pas une affaire sans importance que la direction du four

communal. Il concentre, deux fois par semaine, la vie politique,

intellectuelle et mondaine du village tout entier: il s'y débite,

comme de juste, beaucoup de fagots; les commérages s'échauffent à

cette température, et souvent des réputations de rosières ont été

démolies entre deux fournées. Le boulanger ou _fournier_ est un

personnage considérable, presque un fonctionnaire: il dépend des

caprices de sa montre ou de son humeur de réveiller en sursaut, avant

le chant du coq, la femme de l'adjoint, ou de _brûler_ le gâteau _à

l'huile_ de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de faire un

bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et obtînt l'assentiment

populaire; car je ne pouvais me dissimuler que, soit par suite de la

mobilité proverbiale des masses ignorantes (en cela bien différentes

des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières

mésaventures, ma popularité avait prodigieusement baissé. Or la voix

publique me désignait unanimement, comme le plus digne, un jeune

_mitron_ de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance, natif

de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets les plus délicats

de la boulangerie. Ses parents étaient au nombre de mes administrés

les plus pauvres: mais, justement fiers de leur fils qui ne devait pas

manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient des paroles

mystérieuses dont je n'ai compris le sens que plus tard. On me

présenta le jeune homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement

Polyte), et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance.

C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large d'épaules,

ayant l'air heureux d'être au monde et enchanté de sa robuste

personne; le type complet d'un Rodrigue de village pour qui tout

Gigondas aurait eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment

ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient son pain avec autant

de grâce que Pourceaugnac en mettait à manger le sien. Fasciné par la

superbe encolure et les façons victorieuses du beau Polyte, qui

s'était fait escorter de toutes les commères de l'endroit, je lui

annonçai que je le nommais _fournier_ de la commune; il reçut cette

faveur en homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà donc

enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»

Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse. Elle avait

avec le curé et avec la mère de Polyte de fréquentes conférences où

paraissaient s'agiter de graves intérêts. Un jour que le curé dînait

avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma sœur: puis il

me prit à part, et me dit que le retour et le séjour de Polyte dans la

paroisse l'inquiétait fort pour la partie la plus aimable, mais la

plus fragile de ses ouailles. Déjà il était moins content de sa

congrégation; la veille, un dimanche à l'issue des vêpres, il avait vu

trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes rire et folâtrer avec

le superbe mitron, qui les criblait de coups de poing dans le dos; ce

qui est, comme on sait, la plus haute expression de la galanterie

villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop déluré, trop

séduisant: il rapportait au bercail quelque chose des civilisations

dangereuses de la ville; bref, on redoutait un malheur, et si ce

malheur arrivait, quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour le

maire!

--Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril en la demeure, puisque

Polyte est si redoutable, nous avons un moyen de neutraliser ce

Lovelace: le voilà avec un état, un four et une petite maison que je

lui loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions Polyte!

--C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle votre sœur et

moi, répliqua le curé un peu tranquillisé.

Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec qui? ce détail

ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de croire que le gaillard n'aurait

que l'embarras du choix. Je lui en touchai quelques mots auxquels il

répondit vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui me

donnait beaucoup à penser.

Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le curé, était de le

piquer d'honneur, de le mettre au pied du mur matrimonial, en

préparant d'avance le logement des deux époux; ce qui, en y ajoutant

mes bontés, le four et les avantages personnels de Polyte, suffirait à

faire de lui un des meilleurs partis du village.

Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie habituelle:

on acheta du linge, une commode, un lit, une crédence; on fit recrépir

au lait de chaux la chambre de l'escalier; le tout sur la cassette

particulière du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait plus de

cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les draps pliés, les chemises

marquées, les serviettes ourlées, les cloisons blanchies, quand je

croyais n'avoir plus qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer

intérieurement le nombre de blanches colombes arrachées aux pattes de

ce ramier, une idée foudroyante me traversa de part en part: Polyte

n'avait pas tiré à la conscription!...

Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:

--Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire des préparatifs qui

me coûtent les yeux de la tête, et vous n'avez pas encore tiré au

sort!...

--C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se dandinant; mais je

suis bien tranquille: j'ai toujours eu du bonheur; je suis sûr de

tirer le meilleur numéro de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il

finement, quand même je _tirerais mauvais_, tout le monde sait...

qu'il dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.

Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par l'expression de

fureur qui se peignit tout à coup sur mon visage. Il faut savoir que

les paysans du Midi, et probablement de toute la France, ont une

superstition dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir

une certaine position sociale, d'occuper des fonctions quelconques,

fût-ce les plus modestes, pour disposer arbitrairement de toutes les

consciences administratives, chirurgicales et militaires, de qui

dépend le sort des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter

au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont bien convaincus

que mon pouvoir est sans bornes, et que si je refuse de leur donner un

petit coup de main, c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais

mieux, s'il le fallait absolument, commettre un vol à main armée ou

croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de faire réformer un

conscrit aux dépens d'un autre, lequel pourrait _avoir du malheur_ à

la guerre ou à l'hôpital et laisser sa famille dans le désespoir ou la

misère. Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les fois qu'un

de mes incorrigibles remet la question sur le tapis, je suis plus

furieux que si l'on me lisait une tragédie. Je réussis pourtant à me

contenir, pour ne pas trop compromettre ma dignité magistrale devant

mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:

--Vous avez donc des cas d'exemption?

--Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la jambe gauche, un

commencement d'anévrisme au cœur et la poitrine attaquée....

Notez que, dans son empressement, il était accouru en costume de

_four_, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte j'admirais un torse

d'Hercule Farnèse.

--Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal joué, allez

enfourner votre pain; quand le moment viendra, nous nous occuperons de

vos infirmités.

Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne, les épaules

effacées et la bouche en cœur, comme un ténor qui va chanter son air.

Hélas! son étoile lui fit faillite: il amena triomphalement le numéro

deux.

La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable de Polyte était de

ces gens qui ont, comme Létorières, la clef des cœurs: toutes les

filles fondaient en larmes, comme si toutes avaient eu l'espoir de

l'épouser. Leur douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents

du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de moi, et

recommençaient à l'envi ce duo mystérieux qui m'avait déjà si fort

intrigué. On affectait de parler de mon crédit auprès du préfet, de

_mon ami_ le général, que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les

sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient de

toutes parts et sous toutes les formes. Il était clair que si je ne

faisais rien pour tirer Polyte de ce mauvais pas, ma popularité, déjà

fort en baisse, tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon,

me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait le jour de

la séance du conseil de révision.

Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je l'avais prévu.

Quand Polyte parut en costume de mitron du paradis terrestre, et que

le conseil procéda à la révision de sa constitution, il y eut parmi

ses juges un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment que le

général--un vieux de la vieille--allait se jeter sur lui comme un ogre

affamé de chair fraîche. Ce gracieux embonpoint, uni à cette riche

musculature, plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque

Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration se changea en

une explosion d'hilarité. Le rictus du lieutenant de gendarmerie

s'ouvrit comme celui d'un crocodile, et le conseiller de préfecture

fit un calembour. Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une voix

unanime _bon à partir_. Mais il eut une compensation: on le proclama

le plus bel homme de son canton, et le général lui affirma qu'avec un

peu de protection il pourrait entrer dans les _cent-gardes_.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 45 / 50 题