XIX

Je sus bientôt que l'inauguration de _ma_ fontaine prenait dans le

pays les proportions d'un événement. La province n'est pas difficile

en fait de distractions et de commérages, et, depuis un an, il était

clair que je préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination

avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames, curieux de

savoir comment je concilierais le culte des Muses avec mes fonctions

municipales. Un journaliste du chef-lieu n'avait pas peu contribué à

ces flatteuses rumeurs en publiant sur mon installation triomphale un

article fulgurant, où il peignait entre autres les vieillards de

Gigondas éperdus d'émotion, ivres de joie, enflammés de vin de Tavel,

embrassant, faute de mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs

grands-pères avaient plantés. Cette accolade donnée au règne végétal

par le règne animal avait fait fortune, et d'écho en écho était

arrivée jusqu'à mes confrères parisiens, qui en avaient ri aux larmes.

Cette fois, ce même journaliste, ami et camarade de Jules Mayran,

notre jeune ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches et

écrivit l'article suivant:

«_Sursum! sursum!_ le grand œuvre de la décentralisation littéraire

et artistique, scientifique et industrielle, fait chaque jour de

nouveaux progrès. Déjà nous avons failli avoir cet hiver un opéra en

deux actes, dont les paroles, la musique et les décors sont dus, comme

on sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique et

musicale a été retardée, c'est que notre Laruette, engagé pour les

secondes basses-tailles, a cru devoir résilier son engagement, et que

la chanteuse à roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas

voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout nous fait

croire que ces légères difficultés seront levées pour la saison

prochaine, et ce jour-là nos _dilettanti_ n'auront plus rien à envier

à la moderne Babylone. Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous

avons vu paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un

roman, la _Bergère du Ventoux_, écrit par un membre de notre Académie,

et qui laisse bien loin derrière lui les productions indigestes des

Balzac, des George Sand, des Dumas, aussi affligeantes pour la morale

que pour le goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes

communes de notre département, la commune de Gigondas, a, depuis un

an, pour maire un écrivain distingué, M. Georges de Vernay, qui,

chargé des palmes parisiennes, est venu en apporter le tribut à son

pays natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de cette

même plume qui a signé tant de fines critiques et d'intéressantes

nouvelles. Que dis-je? il prépare en ce moment à sa chère commune un

bienfait qui doit attirer éternellement sur son nom les bénédictions

de ses administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre ville, M.

Jules Mayran, il a fait construire une machine qui élèvera jusque sur

le plateau du village une eau que, de temps immémorial, les malheureux

habitants étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne.

Ce magnifique travail est maintenant terminé. C'est dimanche prochain,

15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration de cette belle œuvre de

décentralisation aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette

occasion par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera, nous

en sommes sûrs, de charmantes surprises à ses visiteurs. _Utile

dulci!_ Nous présumons assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices

pour être certains que l'élite de notre _fashion_, les dames les plus

haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents

fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se feront une fête de

prendre leur part de cette splendide journée. Oui, nous répondrons

tous à cet appel du talent descendu de ses sphères idéales pour

devenir le bienfaiteur de l'humanité. _Sursum! sursum!_»

On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font précéder leur

entrée par un _tremolo_ de violoncelles et de violons, l'_entrée_ en

fonctions de ma fontaine était aussi annoncée par une assez belle

ritournelle.

Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la persistance du

beau temps avait redoublé mes inquiétudes. Non-seulement il n'était

pas tombé une goutte d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août,

attardé en plein octobre, donnait à la campagne un faux air d'Arabie

Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le ciel était d'un bleu

de turquoise, et le thermomètre marquait dix-huit degrés à sept

heures du matin. Nous devions faire avec le mécanicien et ses

ouvriers une répétition générale, afin d'être sûrs que notre _prima

donna_--l'eau--ne manquerait pas sa réplique.

En ce moment le fils Chapuzot,--c'est le nom du mécanicien,--jeune

garçon de quatorze à quinze ans, accourut tout essoufflé, et, après

m'avoir tiré par la manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me

prenant à part:

--Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y a pas de quoi faire

tourner la roue!...

Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes, un caissier

venir annoncer à son maître que sa maison est en faillite, au moment

où s'allument les lustres du bal et où l'on entend le roulement des

premières voitures? Ma situation était tout aussi tragique, et je

sentis un horrible frisson courir de la racine de mes cheveux à la

plante de mes pieds. Comment faire? Il était sept heures; mes invités

devaient arriver à onze, et la fête commencer à midi.

--Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette énergie du

désespoir qui ne calcule pas ses paroles.

--Mais, monsieur le maire, c'est impossible.

--Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me déshonorer?...

Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce soir, et puis... la

sécheresse, la soif, le néant, la tombe. Demain n'existe pas pour les

désespérés! Il n'y a pas assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne

toute seule?... eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du

village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand et

généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent... De l'eau à

tout prix! sauve-moi du ridicule et de la honte: songe que j'attends

dans quelques heures le préfet, le général et les plus belles dames de

la ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer ma tête!

Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut exécuter mes

ordres. J'étais pâle; une sueur froide mouillait mes tempes; et

cependant je fus beau de dissimulation stoïque; je me retournai vers

mon adjoint et mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque

marmoréen, je leur dis:

--Ce n'est rien, messieurs; tout va bien.

Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté ne se démentit pas

un instant; mais j'enviai les jeunes Lacédémoniens, qui n'avaient à

cacher qu'un renard dans leur poitrine.

Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui mit tout le monde

d'accord--excepté les chantres--pour remercier Dieu des bienfaits de

cette journée. A la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot:

il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos pompes

vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt nous vîmes poindre les

premières voitures, et, si j'avais pu, dans ce moment de crise, être

accessible aux fumées de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être

satisfait. Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire avaient ce

jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif le _tout_ Paris des

premières représentations. Autorités, notabilités, beautés, élégances,

tout affluait. Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses

dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce charmante

pour le critique changé en maire, que la plus lettrée de ces dames

appela le loup devenu berger. Elles voulurent--notez ce fait

important--descendre, en se promenant, jusqu'à mon _château_, faire

connaissance avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque,

situées au rez-de-chaussée. La table était dressée d'avance, et elles

daignèrent approuver les nappes damassées, d'une éclatante blancheur,

les fleurs et les fruits artistement groupés dans des vases de Chine,

le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême. Puis elles se

passèrent en minaudant mes livres de main en main, et admirèrent les

reliures de Durut et de Bauzonnet, avec force compliments pour le

propriétaire. Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya

le piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la chaleur

allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent de leurs

châles, de leurs écharpes, de leurs fourrures, de leurs mantelets,

qu'elles déposèrent sur les divans. C'étaient des gazouillements

joyeux, de frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré tous

mes efforts, je répondais avec une préoccupation visible qu'elles

eurent la bonté d'attribuer aux fatigues administratives ou aux

distractions poétiques.

Midi approchait; nous remontâmes sur la place, qu'avait envahie une

foule compacte. Les musiciens préludaient sur leurs instruments: la

salle de bal, recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis,

attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre, le doyen de la

fabrique, se tenaient près de la fontaine, où il ne manquait plus que

de l'eau. C'était à ma danseuse que j'avais réservé l'honneur de

tourner le robinet. Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas

fait oublier mon premier engagement, et je présentai galamment ma main

gantée de blanc à mademoiselle Eugénie Blanchard, fille du percepteur

des contributions. Le général et la préfète voulurent bien nous faire

vis-à-vis. J'avais l'œil fixé sur l'horloge de la mairie, dont

l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon cœur palpitait; ma

danseuse rougissait comme une pivoine. C'était un de ces instants

solennels qui sont à la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos

collines.

L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment où je battais un

triomphant six-quatre devant la préfète, midi sonna. Je m'arrêtai net;

un long frémissement parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le

désir, l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle Eugénie,

passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha de la fontaine et tourna

le robinet.... L'orchestre jouait déjà les premières mesures de l'air:

_Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille?..._

Rien ne coula. Rien! RIEN! RIEN! En ce moment, il me sembla que

Shakspeare s'était trompé, et que Banquo s'appelait Desmousseaux

de Givré.

Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut dans toutes ces

poitrines. Mes courtisans se hâtèrent d'affirmer que l'eau n'avait pas

eu le temps de monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint

se pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous assura

qu'il entendait distinctement le bouillonnement de l'eau qui montait.

Je me penchai à mon tour, et j'entendis en effet quelque chose comme

un bruit souterrain, pareil à celui que produit la pioche d'un mineur.

Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit et sur cette espérance.

Ces cinq minutes envolées, les visages s'allongèrent d'une façon

effrayante. Il fallut bien convenir que ce bruit consolateur, au lieu

de se rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent mon

front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent plusieurs mèches

de mes cheveux. Je n'osais plus regarder autour de moi; ma main

serrait convulsivement la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot;

je croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures. Un silence

de glace avait succédé au joyeux murmure de la fête. L'orchestre se

taisait; mes administrés étaient au désespoir, et mes invités

réprimaient une forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide,

j'appelais tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque

d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui vînt rompre,

fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable.

Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia dans ma

servante, qui se précipita haletante sur la place, en criant:

--Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans votre salon!

A ces mots magiques, l'espèce d'_enchantement_ qui nous tenait

immobiles comme Bartholo dans le finale du _Barbier de Séville_ cessa

subitement. Nous descendîmes, nous roulâmes comme une avalanche au bas

de la côte. Un poignant spectacle nous y attendait.

Voici ce qui était arrivé.

L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les naïades, ses

mythologiques patronnes, avait déjoué traîtreusement les efforts de la

science. Délogée du bassin où elle coulait depuis des siècles,

violentée par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée

sans la dompter, elle s'était ouvert une issue, pendant que nous

ajustions les tuyaux neufs destinés à la recevoir, et cette issue

souterraine l'avait peu à peu conduite jusqu'au mur de mon

rez-de-chaussée. Ce mur était vieux comme tout le reste de la maison:

cependant l'irruption n'aurait pas été si soudaine, si les gamins du

village, excités depuis le matin par mes ordres et par mes promesses,

n'avaient tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes d'un

meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique, mais s'obstinant à

ne pas monter, l'eau avait suivi sa pente naturelle, et, élargissant

une voie déjà frayée, elle était venue battre de sa masse poussée par

le jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures lui avaient suffi

pour y faire sa trouée, et, par un redoublement d'ironie, à l'instant

même où, d'après mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine

officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation

extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds au-dessus du

parquet, à travers une tapisserie des batailles d'Alexandre. Deux

gravures, l'_Entrée d'Henri IV à Paris_ et _Atala_, violemment

décrochées, nageaient pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano,

les tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient à des

noyés dont on n'aperçoit plus que les jambes. Les albums, les cahiers

de musiques, les _keepsakes_, les tapis, les potiches, les cadres, les

tentures, se confondaient dans un inexprimable chaos. De cette

première station l'eau était arrivée dans la salle à manger et dans la

bibliothèque, y exerçant des ravages plus cruels encore. Là où l'on

avait salué, le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne

voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves flottant au gré

de l'onde. Adieu mon beau linge, si religieusement soigné par ma

pauvre Ursule! Adieu les fruits et les fleurs! Adieu les vases et les

buires! Mon bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à

cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet d'îles

battues par la vague. Les jambons, les galantines, les volailles, le

gibier, les soufflés, les compotes, les crèmes, prenaient un bain,

côte à côte avec mes beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas!

tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter d'en être

quitte à si bon marché. Les divans du salon avaient été renversés

comme les autres meubles, et vous n'avez pas oublié que mes élégantes

visiteuses y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être

plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris de douleur

et de colère auprès desquels une condamnation capitale doit ressembler

à un madrigal. «Grand Dieu! le mantelet de madame la préfète!--Ciel!

le cachemire de madame la baronne!--Bonté divine! l'écharpe en

dentelle de madame la marquise!--Maman, mon boa!--Maman, mon chapeau

de paille d'Italie!»--Toutes ces merveilles d'élégance féminine

nageaient ou se noyaient dans cette miniature du Déluge.

Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments qui suivirent. Je

ne pensais plus, je ne sentais plus, je ne voyais plus. Ursule offrait

une image de la statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de

l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas. Il me sembla que

j'entendais des exclamations, des éclats de rire, puis mes invités

demandant d'une voix brève leurs voitures, puis le bruit de ces

voitures qui s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de

moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que j'avais un

violent accès de fièvre, donna ordre que l'on me hissât dans ma

chambre, que l'on me fît mettre immédiatement au lit, que l'on me

servît une potion calmante et qu'on fermât hermétiquement mes

fenêtres. Ses ordres furent exécutés comme sur une machine inerte.

Toutefois, comme le sens _littéraire_ résiste chez moi aux plus

terribles catastrophes, j'eus le temps, avant d'être emporté, d'ouïr

les deux mots suivants, qui furent comme l'oraison funèbre de mon

programme:

--On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas nous ait reçus

sèchement, murmura le préfet.

--C'est tout à fait une hospitalité d'homme de lettres, dit la

Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait être qu'une fable.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 44 / 50 题