A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire,
que je crois indispensable à la clarté de mon récit.
Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline
argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile
et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes
flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la
côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de
terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays
de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes,
gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant
l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers,
des cailloux, des _safras_, la stérilité, la sécheresse, des landes
incultes, de maigres _garrigues_, quelques épis de seigle, quelques
pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux
aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre
d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés
cherchent le thym et le serpolet.
Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église,
communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag
jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers.
Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est
pitié de voir de malheureuses bêtes,--c'est des chevaux que je
parle,--essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette
pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier
sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous
les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan
blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le
long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation
villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine.
Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que,
par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de
sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas
de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt
minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue
et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les
femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées
à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les
cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes
très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs,
cette eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire
dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de
septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on
leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de
boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour
supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait
que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié
les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.
C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement
progressif, avait aisément compris à quel point cette situation,
compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage
populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de
lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi du _statu
quo_ et de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait
impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus
forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à
domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la
porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une
machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription,
il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané
de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela
en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il
connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus
riche de dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait
fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de
mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante
enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse
inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon
Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le
vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire
donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs
couvents de la ville. M. Jules Mayran,--c'était le nom de
l'ingénieur,--encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté
par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se
garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses
instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle
Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les
sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par
seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver,
laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons
et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes les
_garrigues_ situées derrière le village; qu'il suffirait, pour
réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire
mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de
tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau
jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire
un réservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné,
moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on
ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en
gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M.
Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et
centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux,
main-d'œuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne
s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on
bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher
de l'église.
Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son
activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut
réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses
lèvres quelque chose de pareil au _sans dot_ d'Harpagon. Quant au bon
vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur
laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques
pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait
plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons
pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte
à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne
s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de
leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était
pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait
un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmité,
de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le
jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons
avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que
le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le
chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste,
toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des
récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait
très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!
Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de souscription
_volontaire_ se couvrit _spontanément_ de croix en guise de
signatures.
Telle était la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver
une fois de plus l'inanité des grandeurs de ce monde, l'instabilité
des choses terrestres et le néant des projets de la sagesse humaine.
Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle avec
lui? _That is the question_, disaient en patois les Hamlet de
Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment que cette fontaine était
un bienfait pour la commune, m'attribuer l'idée de la laisser tomber
dans l'eau, c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait
nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux projet n'était
pas tout à fait la même que celle de mon prédécesseur. D'abord, je
n'en étais pas l'inventeur; ma gloire y était engagée de moins près
que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire,
puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possédait sa
fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait
été si vif dans cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser
son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient
les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mêmes raisons que
Breloque pour compter sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran?
N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés
de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on l'excédant,
à présent que la commune est épuisée, et que nous rentrons, Dieu
merci, dans la voie sévère des économies?
Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces doutes en
annonçant que j'entendais accepter sans réserve la succession de mon
devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regardé
comme un bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me traçait mon
devoir, que toutes les pièces venaient de m'être renvoyées de la
préfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles
soulevèrent une explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui me
rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours après les
habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'étaient
pas une vaine amorce jetée à la crédulité publique.
Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres, le sable, la
chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla conjuré pour me rendre
cette œuvre plus pénible, cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été
sans doute à mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur le
plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix lieues à la ronde. Au
bout d'une semaine il y eut rixe et gourmades réglées entre ses
ouvriers et les habitants. La population, qui payait de ses deniers,
prétendait avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir,
cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés en
ingénieurs honoraires, stationnaient sur le chantier, critiquaient
ceci, blâmaient cela, gourmandaient l'un, raillaient l'autre, et
oubliaient à qui mieux mieux le vers célèbre sur les facilités de la
critique et les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient
des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient, et _ma_
fontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait provisoirement
à la tour de Babel gouvernée par le roi Pétaud. Au milieu de ces
tiraillements, les travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois
pour creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient dix
semaines de plus que n'en indiquait le devis. Le chiffre des journées
s'accumulait d'une manière effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me
demandait de continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le
même homme: on eût dit une eau bouillante changée subitement en eau
glacée. Sa foi robuste semblait chancelante: la certitude des huit
litres par seconde n'était plus qu'une probabilité. Il ne faisait que
de rares apparitions sur le théâtre de mes ennuis, regardait
négligemment, grondait les maçons du bout des lèvres, promenait sa
toise au hasard, puis tournait invinciblement les yeux vers une
certaine fenêtre, festonnée de vigne et de houblon, où apparaissait de
temps à autre une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je
soupçonnais parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes soucis pour
le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je lui en vouloir, moi qui,
avant d'être maire, avais écrit des romans? Rien de plus équitable:
j'étais puni par où j'avais péché.
Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les accidents, les
retards, les _suppléments_, se multipliaient à l'infini; c'étaient
tantôt un conduit qui s'éboulait, tantôt un pan de mur qui
s'écroulait, tantôt un tuyau qui éclatait. Il semblait que chaque
lendemain fût occupé à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il
devint manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs en
coûterait dix mille. Ma pauvre sœur Ursule jetait les hauts cris. Ce
n'était plus une brèche, c'était une ruine. Cette fontaine devenait un
gouffre où allait se précipiter une grosse moitié de notre revenu.
D'un autre côté, comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore!
mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique était
commandée, et le mécanicien n'entendait pas qu'elle lui restât sur les
bras. Mes administrés,--mes enfants!--n'auraient-ils pas éternellement
le droit de me demander compte de leurs espérances déçues, de leur
souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient soif; et, en
attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée par les maçons, la
nouvelle n'existant pas encore, c'était chez moi que bêtes et gens
venaient s'abreuver. Il y avait là de quoi faire prendre la campagne
en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la rêverie,
s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue qui piétinait, criait,
jurait, obstruait mes allées, brisait mes arbustes, salissait mon
lavoir, écrasait mes fleurs, regardait derrière mes vitres et
changeait mon jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable
à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme Décius, dans
l'abîme béant? Je me remémorais les noms de tous les grands
bienfaiteurs de l'humanité, et je rougissais de honte en songeant au
prix de quels sacrifices--souvent de quels martyres--ils avaient
acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations comme un
reste d'égoïsme littéraire ou mondain, et je me déterminai à passer
outre.
Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense. Tout finit
en ce monde, même les ouvrages interminables. Au bout d'un an la roue
était placée, les tuyaux posés, les constructions achevées, la
fontaine bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf, ne
demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses trésors. L'ingénieur
vint d'un air triomphant me prévenir que je n'avais qu'à fixer le jour
de l'inauguration. Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de
mon avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête, qui mêlerait
toutes les ivresses du passé à toutes les joies de l'avenir!
Une fois résigné sur la question d'argent, j'avais résolu de faire
grandement les choses, et voici comment je réglai le programme de la
journée: un bal champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le
premier quadrille avec la fille du percepteur des contributions, et, à
un signal donné par le chef d'orchestre, la fontaine se mettrait à
couler pendant que nous exécuterions, ma danseuse et moi, une
brillante _pastourelle_. Je ne prétendais pas copier les magnificences
du troisième acte de la _Juive_ et changer en vin le premier tribut de
la source de Gigondas; mais du moins j'aurais soin que les bons
villageois eussent constamment, pendant ce jour mémorable, du vin à
mettre dans leur eau. Puis, après les premiers ébats, nous
descendrions chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes
invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous étions en
nombre, d'une _sauterie_ au piano dans mon salon tapissé de toutes les
fleurs de l'automne, comme un reposoir de procession.
Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner. Les plaies
d'argent se cicatrisaient à vue d'œil; je ne songeais plus qu'à ma
gloire et au bonheur de mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur
ma félicité: que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était
l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu depuis le
commencement de l'été, une sécheresse implacable qui tarissait les
rivières, épuisait les torrents, supprimait les sources, et
m'inspirait sur le volume d'eau de ma fontaine des doutes
invraisemblables, mais poignants. Quoique bien appauvri par mes
profusions municipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et dix
louis d'une trombe. Vœux inutiles! Les jours succédaient aux jours,
l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés Réaumur aux trente degrés
centigrade. Je voyais bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais
tout cela ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que la chute
d'eau fût assez forte pour que les pistons jouassent, pour que la roue
tournât, pour que les tuyaux se remplissent; une ou deux fois je
questionnai M. Jules: mais pouvais-je en obtenir une réponse
catégorique? Il pressait la publication des bans et achetait la
corbeille. «_Alea jacta est!_» avait dit un grand poëte en se
préparant à noyer son pays. «_Alea jacta est!_» disais-je en
m'apprêtant à désaltérer le mien.