XVIII

A présent, veuillez me permettre une petite description préliminaire,

que je crois indispensable à la clarté de mon récit.

Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur une colline

argileuse dont il occupe le point culminant, domine une plaine fertile

et riante qu'arrose la jolie rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes

flatteurs seuls appellent un château, est tapie, tout au bas de la

côte, sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce petit coin de

terre offre en miniature le contraste des pays de plaines et des pays

de montagnes. En bas, tout est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes,

gazouillements d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant

l'herbe des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des rochers,

des cailloux, des _safras_, la stérilité, la sécheresse, des landes

incultes, de maigres _garrigues_, quelques épis de seigle, quelques

pieds d'olivier croissant péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux

aspects mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va rejoindre

d'autres collines non moins pauvres, où des troupeaux affamés

cherchent le thym et le serpolet.

Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa vieille église,

communique avec la plaine par une rampe très-roide qui monte en zigzag

jusqu'à l'entrée du village et fait le désespoir des charretiers.

Quand arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est

pitié de voir de malheureuses bêtes,--c'est des chevaux que je

parle,--essoufflées, haletantes, ruisselant de sueur, gravir cette

pente formidable sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier

sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage ou de blé. Tous

les ans quelque catastrophe lamentable, un cheval abattu, un paysan

blessé, un âne assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le

long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation

villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme de la routine.

Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes administrés, c'est que,

par suite de ce contraste même entre tant de fraîcheur et tant de

sécheresse, la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au bas

de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul besoin, et à vingt

minutes du reste de la population. Tout ce qui en résultait de fatigue

et d'ennui pour ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les

femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de leurs journées

à monter et à descendre du village à la fontaine, portant les

cruches brunes sur leurs coiffes blanches, avec des attitudes

très-pittoresques, mais très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs,

cette eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire

dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée d'août ou de

septembre, on les ramenait, moites et fumants, du labourage, et qu'on

leur imposait cette corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de

boire. Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées! Pour

supporter cet état de choses qui durait depuis des siècles, il fallait

que ce génie de la routine dont je parlais tout à l'heure eût pétrifié

les habitants de Gigondas comme l'argile de leurs collines.

C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur, homme essentiellement

progressif, avait aisément compris à quel point cette situation,

compatible tout au plus avec les temps d'ignorance et de servage

populaires, s'accordait mal avec une époque d'amélioration et de

lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès, ennemi du _statu

quo_ et de l'ornière, il appartenait d'attacher son nom à un bienfait

impérissable, de doter sa commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus

forcée d'aller chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à

domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique, devant la

porte de la mairie. Pour cela que fallait-il? Pas grand'chose: une

machine hydraulique et une souscription volontaire. La souscription,

il se chargeait de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins spontané

de ses concitoyens; la machine, il savait à qui la demander, et cela

en associant ses affections domestiques à sa gloire administrative. Il

connaissait, dans la ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus

riche de dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait

fort désireux de mettre sa science et ses diplômes aux pieds de

mademoiselle Catherine Breloque, fille du maire, douce et charmante

enfant, très-pieuse et parfaitement élevée; car, par une heureuse

inconséquence dont les maires de village n'ont pas le monopole, Simon

Breloque, tout en taquinant son curé et en mangeant du lapin le

vendredi, avait voulu que ses écus frais éclos lui servissent à faire

donner à sa fille une excellente éducation dans un des meilleurs

couvents de la ville. M. Jules Mayran,--c'était le nom de

l'ingénieur,--encouragé dans ses espérances matrimoniales et consulté

par son futur beau-père sur la grande question de la fontaine, se

garda bien de le contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses

instruments hydrographiques, contempla les beaux yeux de mademoiselle

Catherine: puis, après avoir jaugé la vieille source dans tous les

sens, il jura ses grands dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par

seconde, c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver,

laver, baigner tous les habitants, y compris les chevaux, les moutons

et les ânes, et pour arroser, par-dessus le marché, toutes les

_garrigues_ situées derrière le village; qu'il suffirait, pour

réaliser ce prodige, de ménager une chute d'eau suffisant à faire

mouvoir un piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent mètres de

tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant le long du coteau

jusque sur la place: après quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire

un réservoir, un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné,

moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la commune! on

ouvrirait un robinet, et une eau limpide, abondante, jaillirait en

gerbe, s'épandrait en nappe aux yeux des habitants émerveillés. M.

Jules Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres et

centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique, tuyaux,

main-d'œuvre et fournitures, il constata que la dépense totale ne

s'élèverait pas au delà de quatre mille francs: encore espérait-on

bien pouvoir en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher

de l'église.

Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena l'affaire avec son

activité habituelle. Il se mit en règle à la préfecture; il eut

réponse à tout: les huit litres d'eau par seconde devinrent sur ses

lèvres quelque chose de pareil au _sans dot_ d'Harpagon. Quant au bon

vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il ne leur

laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires, quelques

pessimistes avaient hoché la tête et prétendu que la source serait

plus fine que M. le maire, que les anciens avaient eu leurs raisons

pour la laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte

à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais quinze jours ne

s'écoulèrent pas sans que ces prophètes de malheur fussent châtiés de

leur témérité: l'un fut officieusement averti que sa maison n'était

pas dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre, qui avait

un fils sous les drapeaux, se vit refuser un certificat d'infirmité,

de vieillesse et d'indigence qui aurait pu lui faire rattraper le

jeune conscrit; un troisième enfin apprit avec terreur que ses moutons

avaient été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré, et que

le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait partir pour le

chef-lieu d'arrondissement. Devant ces signes de la colère céleste,

toute opposition cessa, et Breloque acheva de triompher des

récalcitrants en annonçant aux plus pauvres que le maire payerait

très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire si vrai!

Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de souscription

_volontaire_ se couvrit _spontanément_ de croix en guise de

signatures.

Telle était la situation quand la chute de Simon Breloque vint prouver

une fois de plus l'inanité des grandeurs de ce monde, l'instabilité

des choses terrestres et le néant des projets de la sagesse humaine.

Le maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle avec

lui? _That is the question_, disaient en patois les Hamlet de

Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment que cette fontaine était

un bienfait pour la commune, m'attribuer l'idée de la laisser tomber

dans l'eau, c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait

nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux projet n'était

pas tout à fait la même que celle de mon prédécesseur. D'abord, je

n'en étais pas l'inventeur; ma gloire y était engagée de moins près

que la sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire,

puisque ma maison se trouvait au bas de la colline et possédait sa

fontaine; tandis que, selon les mauvaises langues, Breloque n'avait

été si vif dans cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser

son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle. Enfin, disaient

les plus malins, notre nouveau maire a-t-il les mêmes raisons que

Breloque pour compter sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran?

N'est-il pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés

de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on l'excédant,

à présent que la commune est épuisée, et que nous rentrons, Dieu

merci, dans la voie sévère des économies?

Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces doutes en

annonçant que j'entendais accepter sans réserve la succession de mon

devancier; qu'au premier rang figurait ce projet de fontaine, regardé

comme un bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me traçait mon

devoir, que toutes les pièces venaient de m'être renvoyées de la

préfecture, et que ce grand travail allait commencer. Ces paroles

soulevèrent une explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui me

rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours après les

habitants de Gigondas purent se convaincre que mes promesses n'étaient

pas une vaine amorce jetée à la crédulité publique.

Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres, le sable, la

chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla conjuré pour me rendre

cette œuvre plus pénible, cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été

sans doute à mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur le

plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix lieues à la ronde. Au

bout d'une semaine il y eut rixe et gourmades réglées entre ses

ouvriers et les habitants. La population, qui payait de ses deniers,

prétendait avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir,

cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés en

ingénieurs honoraires, stationnaient sur le chantier, critiquaient

ceci, blâmaient cela, gourmandaient l'un, raillaient l'autre, et

oubliaient à qui mieux mieux le vers célèbre sur les facilités de la

critique et les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient

des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient, et _ma_

fontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait provisoirement

à la tour de Babel gouvernée par le roi Pétaud. Au milieu de ces

tiraillements, les travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois

pour creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient dix

semaines de plus que n'en indiquait le devis. Le chiffre des journées

s'accumulait d'une manière effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me

demandait de continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le

même homme: on eût dit une eau bouillante changée subitement en eau

glacée. Sa foi robuste semblait chancelante: la certitude des huit

litres par seconde n'était plus qu'une probabilité. Il ne faisait que

de rares apparitions sur le théâtre de mes ennuis, regardait

négligemment, grondait les maçons du bout des lèvres, promenait sa

toise au hasard, puis tournait invinciblement les yeux vers une

certaine fenêtre, festonnée de vigne et de houblon, où apparaissait de

temps à autre une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je

soupçonnais parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes soucis pour

le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je lui en vouloir, moi qui,

avant d'être maire, avais écrit des romans? Rien de plus équitable:

j'étais puni par où j'avais péché.

Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les accidents, les

retards, les _suppléments_, se multipliaient à l'infini; c'étaient

tantôt un conduit qui s'éboulait, tantôt un pan de mur qui

s'écroulait, tantôt un tuyau qui éclatait. Il semblait que chaque

lendemain fût occupé à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il

devint manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs en

coûterait dix mille. Ma pauvre sœur Ursule jetait les hauts cris. Ce

n'était plus une brèche, c'était une ruine. Cette fontaine devenait un

gouffre où allait se précipiter une grosse moitié de notre revenu.

D'un autre côté, comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore!

mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique était

commandée, et le mécanicien n'entendait pas qu'elle lui restât sur les

bras. Mes administrés,--mes enfants!--n'auraient-ils pas éternellement

le droit de me demander compte de leurs espérances déçues, de leur

souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient soif; et, en

attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée par les maçons, la

nouvelle n'existant pas encore, c'était chez moi que bêtes et gens

venaient s'abreuver. Il y avait là de quoi faire prendre la campagne

en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la rêverie,

s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue qui piétinait, criait,

jurait, obstruait mes allées, brisait mes arbustes, salissait mon

lavoir, écrasait mes fleurs, regardait derrière mes vitres et

changeait mon jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable

à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme Décius, dans

l'abîme béant? Je me remémorais les noms de tous les grands

bienfaiteurs de l'humanité, et je rougissais de honte en songeant au

prix de quels sacrifices--souvent de quels martyres--ils avaient

acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations comme un

reste d'égoïsme littéraire ou mondain, et je me déterminai à passer

outre.

Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense. Tout finit

en ce monde, même les ouvrages interminables. Au bout d'un an la roue

était placée, les tuyaux posés, les constructions achevées, la

fontaine bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf, ne

demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses trésors. L'ingénieur

vint d'un air triomphant me prévenir que je n'avais qu'à fixer le jour

de l'inauguration. Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de

mon avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête, qui mêlerait

toutes les ivresses du passé à toutes les joies de l'avenir!

Une fois résigné sur la question d'argent, j'avais résolu de faire

grandement les choses, et voici comment je réglai le programme de la

journée: un bal champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le

premier quadrille avec la fille du percepteur des contributions, et, à

un signal donné par le chef d'orchestre, la fontaine se mettrait à

couler pendant que nous exécuterions, ma danseuse et moi, une

brillante _pastourelle_. Je ne prétendais pas copier les magnificences

du troisième acte de la _Juive_ et changer en vin le premier tribut de

la source de Gigondas; mais du moins j'aurais soin que les bons

villageois eussent constamment, pendant ce jour mémorable, du vin à

mettre dans leur eau. Puis, après les premiers ébats, nous

descendrions chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes

invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous étions en

nombre, d'une _sauterie_ au piano dans mon salon tapissé de toutes les

fleurs de l'automne, comme un reposoir de procession.

Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner. Les plaies

d'argent se cicatrisaient à vue d'œil; je ne songeais plus qu'à ma

gloire et au bonheur de mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur

ma félicité: que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était

l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu depuis le

commencement de l'été, une sécheresse implacable qui tarissait les

rivières, épuisait les torrents, supprimait les sources, et

m'inspirait sur le volume d'eau de ma fontaine des doutes

invraisemblables, mais poignants. Quoique bien appauvri par mes

profusions municipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et dix

louis d'une trombe. Vœux inutiles! Les jours succédaient aux jours,

l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés Réaumur aux trente degrés

centigrade. Je voyais bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais

tout cela ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que la chute

d'eau fût assez forte pour que les pistons jouassent, pour que la roue

tournât, pour que les tuyaux se remplissent; une ou deux fois je

questionnai M. Jules: mais pouvais-je en obtenir une réponse

catégorique? Il pressait la publication des bans et achetait la

corbeille. «_Alea jacta est!_» avait dit un grand poëte en se

préparant à noyer son pays. «_Alea jacta est!_» disais-je en

m'apprêtant à désaltérer le mien.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 43 / 50 题