Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées pures,
radieuses et triomphales, comme le fut celle de mon installation?
C'est le lendemain. J'eus un lendemain; hélas! j'en eus même
plusieurs: et voyez l'influence de ma prédestination! Ce fut par la
littérature que mes tribulations commencèrent: ma première
persécutrice fut Marguerite de Bourgogne.
Ceci mérite explication.
A peine établi dans ma dictature municipale et rustique, j'avais fait
maison nette. C'est l'usage en pareil cas, et les royautés qui
commencent sont obligées de satisfaire à la fois les ambitions et les
rancunes de ceux qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci
avait même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la période
d'irritation populaire qui s'était terminée par la chute de mon
prédécesseur. Un paysan peu lettré étant venu me dénoncer un des
innombrables abus qui exaspéraient la population, je lui avais répondu
d'un air superbe:
«Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile! s'il en fait trop,
j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai les écuries d'Augias!»
A ces derniers mots, le paysan me contempla avec une expression de
stupeur que je ne remarquai pas d'abord. Or, justement, il y avait
dans la commune un petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez
commun dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme tous les
cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui fut redit, et l'agita
si terriblement, qu'il passa deux nuits sans fermer l'œil. Le
surlendemain, il vint me trouver, un énorme balai à la main, et me dit
confidentiellement: «Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre,
ayez la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront de la
balayer vous-même.»
Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde champêtre, qui
m'avait été signalé comme l'âme damnée de mon prédécesseur, et qui,
trois mois auparavant, avait dressé un procès-verbal contre l'oncle
d'une de mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes
ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à M. le préfet pour
lui demander un garde champêtre qui fît honneur à ma commune, un garde
qui ne ressemblât pas au premier venu. Je ne fus que trop bien servi.
Quelques jours après, au moment où nous venions de régler, mon adjoint
et moi, les économies sévères à introduire dans notre budget, nous
vîmes entrer un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre,
nerveux, découplé, évidé comme un chien de chasse, et dont la tête
semblait avoir été moulée dans une poire à poudre. Il arrivait droit
de la préfecture pour exercer à Gigondas les fonctions de garde
champêtre, et m'exhiba ses papiers, qui étaient en règle. Il se
nommait Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents quelques
questions auxquelles il répondit avec un sourire de satisfaction
intérieure. Il avait été successivement zouave, marchand de bretelles,
geôlier d'une maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de
saltimbanques, bedeau dans un temple protestant, chanteur ambulant,
grande _utilité_ à Carcassonne, et agent de police. A son tour, il
s'informa des avantages de son nouveau poste, et, quand je lui dis que
nous ne donnions que quatre cents francs de traitement, son visage
piriforme exprima un dédain ineffable. Il me regarda comme le cocher
de M. de Rothschild regarderait l'impertinent qui lui offrirait une
place de palefrenier. Cependant il parut se résigner, et je ne tardai
pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A peine mon
adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me prit à part, et, se
mettant au port d'armes, m'avoua, avec une sérénité qui prouvait la
puissance de l'habitude, que toutes ses hardes, nippes, draps, linge,
vêtements, étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne lui restait
plus absolument que ce qu'il avait sur le corps; que, de plus, il
devait à un cabaretier d'Orange une somme de cent quarante-cinq
francs, et que, pour garantir sa créance, le tavernier avait eu
l'inhumanité de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une bague
en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin paraissait regretter
beaucoup la bague); enfin quelques petites dettes criardes,
contractées pendant une longue maladie de son épouse (ici une larme
d'attendrissement), élevaient le chiffre total de son passif à
six-cent quatre-vingts francs: faute de cette modique somme, Cauvin
était obligé de renoncer aux fonctions publiques et de retomber dans
ces professions aventureuses où la dignité de l'homme et de la femme
reste rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces quelques
centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait religieusement à me
les rendre sur ses économies futures; puis il dégageait ses nippes, sa
bague, sa femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et,
pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne, à la commune de
Gigondas et à son maire un garde champêtre comme on n'en avait jamais
vu.
Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte des frais de
mon ovation; ma sœur Ursule s'était récriée, remarquant, non sans
raison, que, si nous allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et
nos moissons ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon
écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique de mes grandeurs,
m'ouvrait une de ces perspectives vagues, qui n'en sont que plus
effrayantes. Mon premier mouvement fut négatif. D'autre part,
pourtant, me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire
du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que cet homme pût dire, en
s'en allant, qu'il avait compté sur le maire de Gigondas et que le
maire de Gigondas n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le
tenir séparé de sa femme et de sa bague? Premier magistrat de la
commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce pas pour moi un
éternel remords si je rencontrais, un jour de foire, sur un vil
tréteau, devant la tente d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de
paillasse ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours et de
coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent: je vidai mon tiroir,
tout en me disant que mes plus besoigneux confrères de la république
des lettres ne m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave
me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une remontrance
paternelle que Cauvin écouta avec la componction la plus édifiante, et
son service commença.
Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour quelques jours: à
mon retour, je trouvai sur mon passage des figures horriblement
allongées et sur ma table une liasse de procès-verbaux qui
n'attendaient que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin,
regardant son traitement fixe comme indigne de ses talents, avait
résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus minces délits, les
contraventions les plus impalpables, étaient devenus pour lui matière
à procès-verbal et couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre
de ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est pas encore
la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé se poster sur la
grande route qui passe derrière le village; et là, tout voiturier
ayant oublié, comme le singe de Florian, d'allumer sa lanterne, tout
charretier endormi sur son véhicule, tout berger laissant une de ses
brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement arrêtés,
appréhendés, interrogés, condamnés. Mon adjoint ayant formellement
refusé de contre-signer ces _verbaux_, c'est à moi que Cauvin avait
réservé l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels
coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux et le
cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de consternation ma pauvre
commune de Gigondas se présentait à mes regards effarés! une terreur
morne avait succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On
s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le café était
désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une police secrète, chacun
se méfiait de son voisin comme d'un dénonciateur: les femmes mêmes se
taisaient. Le mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche. On
se serait cru à Venise au plus formidable moment du conseil des Dix.
Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut du Capitole à la roche
Tarpéienne. J'étais devenu en quelques semaines plus impopulaire que
mon prédécesseur. «Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire un
_bonhomme_ (bonhomme, un membre de la Société des gens de lettres!),
si nous sommes opprimés, ruinés, persécutés, emprisonnés par le garde
champêtre!» Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et je
lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans se déconcerter
qu'il faisait son devoir et que tout le monde peut-être ne pourrait
pas en dire autant. Puis, comme sa réponse m'exaspérait encore plus,
le drôle me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne
pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre cents francs de
traitement, et que je devais, par conséquent, trouver tout simple
qu'il essayât de battre monnaie ailleurs.
J'éclatai.
--Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore de ces éternels
quatre cents francs? Je vous en ai donné sept cents pour payer vos
dettes: vous m'avez soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes;
je paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez coûté près de
mille francs; douze mille francs par an! il me semble que ce n'est pas
mal pour un garde champêtre! Savez-vous, misérable, que les députés au
Corps législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant l'élite de
la nation, les élus du suffrage universel, les défenseurs des libertés
publiques!...
J'étais furieux.
--Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se fâche contre moi, me
dit tout à coup Cauvin avec un mauvais sourire, c'est qu'il aura été
influencé par monsieur le curé.
--Monsieur le curé!...
--Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer à l'évêché...
Je dirai qu'il s'est fait jouer la _Tour de Nesle_...
Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais, de peur
d'un malheur, à lui faire rendre sa plaque et sa carabine, quand mon
adjoint m'expliqua cet inexplicable mystère. Pendant les premiers
jours de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant zouave et
comédien ambulant, s'était amusé à déployer ses talents devant un
auditoire peu blasé en fait d'émotions dramatiques. Les
représentations avaient lieu chez l'adjoint lui-même, lequel était
très-lié avec le curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère,
d'une piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant. Irlandais
d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire de Sainte-Garde,
jamais il n'avait entendu parler ni de la pièce de MM. Dumas et
Gaillardet, ni même du très-apocryphe épisode que ces messieurs ont
dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se chauffait les pieds
à un bon feu de fagots d'olivier chez son ami l'adjoint, Cauvin avait
annoncé qu'il allait leur jouer la _Tour de Nesle_.
Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale, et tous les
habitués de la _veillée_ étaient accourus pour prendre leur part de la
fête. Cauvin avait une manière de jouer la _Tour de Nesle_, qui en
atténuait singulièrement les énormités historiques et morales. D'abord
il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne compte pas moins de
vingt-deux acteurs. Ensuite il le réduisait à une scène, que sa prose
et surtout son accent rendaient incompréhensible. Il se faisait
attacher à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu de la
salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur, arrivait avec un
papier et une chandelle. Elle figurait la reine Marguerite de
Bourgogne. Cauvin-Buridan lui tenait à peu près ce langage:
--Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire: Té souviens-tu dé
ton papa, lé duc Robert? C'était zun vieillard bien respectable, qué
zé bien souvent révu én sonze; car zé l'étranglai pour té faire
plésir, fiçue coquine!...
Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la grande scène de la
prison: les villageois n'y avaient vu que du feu, et le curé n'y
comprit absolument rien. N'importe! Tout en estropiant les phrases de
M. Gaillardet, Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté
diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage pour échafauder
là-dessus tout un système de dénonciation contre mon brave curé.
Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein mois de
décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché, afin de prévenir
les effets de cette incroyable accusation. Mais le drôle m'avait
devancé, et, quand j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant
spectacle frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue, orné d'un képi
et d'un baudrier dont je lui avais fait cadeau, déclamait et
gesticulait devant les deux grands vicaires, entremêlant aux formules
de sa dénonciation les tirades de son rôle:
--Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon catholique, môsieur le
curé dé Gigondas il sé fé zoué la _Tour de Nesle_, une pièce ous'qu'on
parle très-mal de la rélizion et des reines de France... «C'était zun
vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en sonze: car zé
l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»
Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient plus la force
de faire taire cet énergumène, qu'ils croyaient échappé des
petites-maisons.
Je me précipitai comme une trombe.
--Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère, sortez, sortez à
l'instant... Messieurs, pardon... je vous expliquerai... je suis le
maire de Gigondas... Ce scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui
ai donné ce képi... La _Tour de Nesle_!... Ce n'est pas vrai... M. le
curé est innocent comme l'enfant qui vient de naître... C'est ce
Buridan... non, ce Cauvin, non, ce Mélingue, non, cette Marguerite de
Bourgogne... Mais, malheureux, sortiras-tu, à la fin?...
Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards, acheva de
les terrifier: ils se demandaient s'ils avaient affaire à deux fous au
lieu d'un, et si la commune de Gigondas était une ménagerie. Quant à
Cauvin, il ne bougea pas, et me répondit effrontément:
--Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que moi: c'est à ces
messieurs à me dire si je dois sortir.
La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat était encore
ouverte: d'un bond je m'élançai sur Cauvin, qui me faisait face; je le
retournai comme une omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de
pied qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le jetai
dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à la tête que je
l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et passant au travers son
visage perpendiculaire, il dit en accentuant chaque syllabe:
--Coups et outrages à un agent de la force publique dans l'exercice de
ses fonctions: délit prévu par la loi.
Puis il referma la porte.
On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la cour de l'évêché; on
le ramena: hélas! ce moment de vivacité, comme il l'appela par un
euphémisme ironique, avait complétement changé nos situations
respectives: de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur.
L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention amicale des témoins de
cette étrange scène: on chiffra le coup de pied; quand j'en eus soldé
le compte, quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi, quand
j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à Gigondas, quand
j'eus derechef dégagé sa bague et sa femme et mis un peu d'argent
dans sa poche, il se trouva que cette unique représentation de la
_Tour de Nesle_, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait
au même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre de la
Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage et de mademoiselle Georges.
C'était un peu cher.