Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le
deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux
style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui
l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria
sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités
humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort
où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté
d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en
sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de
France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux
avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut
d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il
appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas,
humble gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la
R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle
cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui
parlaient le mieux à mon imagination et à mon cœur: l'un, parce qu'il
est demeuré, grâce aux _Maximes_, le plus littéraire de nos grands
noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce
ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si
douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en
toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce
fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des
larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières
lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète.
Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains
titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la
R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était
déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue
gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je
m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire
et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue
de Babylone, un _haro_ universel. Calomnier cette société, transformer
ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe
encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air
d'ignorer ce que doit savoir tout homme _comme il faut_, voilà le
fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre
le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants:
c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée
des plus rares qualités de l'intelligence et du cœur: elle ne
remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser
parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus
brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée
toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit
pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se
tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le
matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance
d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle
ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était
juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en
désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect
et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages,
et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée;
seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop
douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de
façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la
blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut
assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que
tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»--Je savais
vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions
sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce
petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes
entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et
tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?--Je
supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient
accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des
choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais
jamais dû sortir. J'étais loin de compte.
A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui
habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que
lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure
compagnie:
«J'ai recours à vous[5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au
sujet d'un de vos compatriotes et amis,--une de mes connaissances
agréables à moi,--des affirmations plus que désobligeantes, contre
lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême
vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:
[5] Textuel: On n'invente pas ces choses-là, et elles n'auraient
plus de sens, si l'on y changeait une seule syllabe. (_Note de
l'auteur._)
«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit,
mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme
Mainviel tout simplement. Son père, qui fut un des septembriseurs les
plus violents (_sic_) et qui avait été un des auteurs des massacres de
la Glacière, avait _volé_ (_sic_, _sic_,) les papiers de la famille de
Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»
«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme,
moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un
lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui
est par parenthèse un obligé de George de Vernay.
«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à
confondre ces impostures.
«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste
incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge,
écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui
sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans
ce lieu-là à l'appui de mon dire.
«Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque
chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une
lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je
pourrai produire pour la défense de notre ami.
«C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle
littéraire. Je vous conterai cela...»
Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et
en _humour_ ce jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière
épître:
«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre
intelligente et courageuse amitié pour le sieur George de Vernay:
_sed magis amica veritas_. Loin de contredire les tristes détails dont
vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y
ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner
étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous
paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir
compléter son dossier.
«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et
septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et
neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en
effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues
d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de
Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait
davantage, il prit avec Jourdan _Coupe-tête_ une part active aux
massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des
septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et
par le crime.
«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir sa douzième année.
Un vieux parent lui fit donner quelque éducation, à condition qu'il
changerait de nom; mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou
plutôt bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela Castaing; il
étudia la médecine, et nous le retrouvons, en 1823, empoisonneur des
frères Ballet et exécuté en place de Grève. Il laissait un fils
naturel ou même adultérin, qui n'était autre que George. George
s'embarqua comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il fut
accusé le fit chasser honteusement; il revint à Marseille vers 1827,
et s'affilia à une bande, dite des _Petits Grecs_, qui désola pendant
dix-huit mois la ville et les environs. Arrêté en flagrant délit, il
dut à son âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut
condamné à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison, on
était en pleine Révolution de 1830. George profita de la perturbation
générale pour se faire accepter, comme gabier, par un vaisseau de
marine marchande. Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer par le
capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir ainsi s'emparer de
la cargaison; mais il comptait sans la tempête, qui le jeta sur des
brisants, où il eût infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli
par la frégate l'_Atalante_, que commandait le comte de Vernay. Il
réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du comte, qui le
prit pour secrétaire. Quelque temps après, ils s'enfonçaient ensemble
dans les plaines alors désertes de la Californie, où M. de Vernay
s'était chargé d'un voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces
deux hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner.
Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et déroba ses papiers.
Il avait appris d'ailleurs dans les prisons et dans la société de
scélérats comme lui, l'art de fabriquer de fausses pièces, souvent
assez bien imitées pour dérouter la justice. Un an plus tard, George
se présentait devant notre consul avec un certificat en bonne forme
constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra, et avec
un acte d'adoption par lequel il lui laissait à lui, George, son nom,
son titre et ses biens. Le consul était un homme fort insouciant: il
écrivit en France; on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de
famille et passait pour endetté. George put jouir impunément du fruit
de ses crimes: pour plus de prudence, il laissa s'écouler huit ou dix
ans, fit _per fas et nefas_ une petite fortune, commit indubitablement
d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des forêts vierges,
et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle révolution l'attendait pour sa
bienvenue, et au milieu de ce chaos formidable, personne ne songeait à
se demander comment était mort le comte de Vernay. George fut donc de
Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation: il se fixa
provisoirement dans le midi de la France: il avait contracté en
Amérique la passion du jeu, et il trichait d'une manière effroyable.
Il fut pris la main dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa
l'affaire, et il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un
talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie littéraire le
tenta, et une idée machiavélique décida de son choix entre les
différents partis. Il crut, l'odieux coquin, qu'en devenant le
champion des bonnes doctrines, le défenseur _du trône et de l'autel_,
il mettrait hors de contrôle sa position sociale, se ferait
universellement reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance
les soupçons, dans le cas où quelque œil curieux essayerait de
retrouver la trace de ses antécédents. De là ses exagérations
monarchiques, religieuses et morales, ses violences contre les plus
grands hommes du dix-huitième siècle et du nôtre; contre Rousseau,
Béranger, Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène
Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc, le
faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur et de
meurtrier. Votre lettre, mon cher ami, me prouve que George, _dit_ de
Vernay, en sera pour ses frais de rhétorique et que l'on est sur la
voie. Seulement il paraît que l'on ne tient encore que la moindre
partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous rendrez aux
honnêtes gens un véritable service en achevant de renseigner
l'édifiante personne dont vous me parlez et son respectable
entourage.--Tout à vous, SULPICE DE P...»
«_P. S._ Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance de
quelques-uns des détails que je vous donne. Eh! en quoi sont-ils plus
invraisemblables que ceux que vous vous êtes laissé _jeter à la tête_,
dans un salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un homme
que nous connaissons tous, dont tous nos _anciens_ ont connu le père,
l'aïeul et le bisaïeul comme des modèles d'antique honneur et de
vertu; si cet homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt
des meilleures familles du Languedoc et de la Provence, n'a pu entrer
dans la vie littéraire et mettre le pied sur le macadam parisien sans
compromettre, non-seulement lui-même, mais les purs et intègres
souvenirs de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je? des
monstruosités pareilles ont pu être dites par une femme sans que
toute l'assistance lui crachât immédiatement au visage et la jetât par
la fenêtre, que voulez-vous que je vous réponde? Nous autres, pauvres
Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette hauteur: on contredit
la calomnie, on discute la médisance; on ne réfute pas la folie et
l'ordure; je n'y puis rien. Allez à la préfecture de police;
faites-vous donner le numéro d'inscription de cette femme et de son
amant; puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun
alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est pas
_sérieusement_, n'est-ce pas? que vous, homme d'esprit par excellence,
m'avez écrit pour être mis en mesure d'opposer un renseignement
_précis_ à la parole d'une catin et d'un mouchard?
«George ignorera de quelle main est parti ce coup de stylet
empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans le vide; mais je ne vous
promets pas de ne jamais lui révéler ce qui a pu être dit impunément à
son sujet, devant vingt personnes, par une femme d'un monde
quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie pas assez. Il
faut, au contraire, qu'il le sache: il faut qu'il connaisse le fond de
ce cloaque dont il n'a sondé que les bords. Ce _triste incident_,
comme vous l'appelez, le décidera peut-être à s'arracher à des
séductions qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre
bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois, où l'on
n'a pas toujours de l'esprit, mais où le fils du comte de Vernay, de
noble et pieuse mémoire, ne passera jamais, je vous en réponds, pour
le fils d'un septembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.»
Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard, lorsqu'il
m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange lettre que j'ai
transcrite, la sensation que j'en éprouvai fut décisive. L'idée que
les haines excitées par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur
fiel et leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont j'étais
fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects de tout un
pays, cette idée me fut mille fois plus horrible que les injures et
les déboires où j'étais seul en cause: Ursule triompha; le lendemain
nous étions partis pour Gigondas.