«La littérature a ses batailles, ses armées, ses troupes régulières,
ses compagnies franches, ses maréchaux, ses officiers, ses caporaux,
ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses
maraudeurs, ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours, ses fanfares et
ses cantinières: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-là ne
sont pas tous logés dans un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré
en perspective.
«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories principales,
qui admettent de nombreuses subdivisions: le retraité, le
démissionnaire, l'invalide civil, l'exhumé, l'éclopé et le
_fruit-sec_.
«Les retraités occupent le haut bout de cette échelle qui commence à
l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les écrivains qui
n'écrivent plus, mais qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur
des circonstances, ont su se ménager des positions assez brillantes
pour devenir des valeurs sociales au moment même ou ils cessent d'être
des valeurs littéraires. La Chambre des pairs autrefois, le Sénat
aujourd'hui, l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions
des grands théâtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public
ou du colportage, les missions scientifiques, la présidence d'une
société quelconque destinée à encourager quelque chose, voilà les plus
belles retraites, celles que l'on pouvait appeler les _mentons
d'argent_. Il ne faut pas confondre les retraités avec les
sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent plus; les
sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé. Ne croyez pas non plus
qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraités, d'avoir eu sa
phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le
vent, changer à propos, encenser à cinquante ans ce que l'on a brûlé à
trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant
quoi, l'on peut prétendre à tout en fait de glorieuses retraites.
«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y
a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littéraire
bien déterminée, profite de ses premiers succès, et, au besoin, simule
une opposition véhémente pour que le gouvernement compte avec lui et
en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain qui, se sentant
vieillir, dégoûté ou exaspéré par les spectacles auxquels il assiste,
furieux de voir le _Duc Job_ rapporter cent mille francs, _Fanny_
atteindre sa vingtième édition et le _Grain de sable_ sa quinzième,
l'_Opinion nationale_ compter vingt-cinq mille abonnés et M.
Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties
et s'efforce d'oublier l'orthographe. La première de ces deux variétés
abonde dans les temps de révolution, ou mieux encore aux époques
d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les gens d'esprit
ne peuvent se résigner à gagner en dix ans la moitié de ce que des
imbéciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez
fréquemment parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans les
temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté grelotte.
«L'invalide civil est celui qui n'a jamais été _militaire_, ou qui, en
d'autres termes, n'étant pas un écrivain, mais simplement un amateur,
s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses
veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire
d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers,
des intendants militaires en disponibilité, des conseillers de
préfecture, des académiciens de province, des agriculteurs émérites,
qui, après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence aux
paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins
vicinaux ou au drainage, se mettent à feuilleter Virgile et Horace de
leur main sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs frais et
dépens, une traduction en vers ou en prose des _Bucoliques_, des
_Odes_ ou des _Satires_. Ces invalides remplacent les blessures par
les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue sévère et des
attitudes napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps
où M. Daru traduisait, entre deux rapports à l'Empereur, le _Justum et
tenacem_ ou le _Cælo tonantem credidimus Jovem_. Ils ont le verbe
haut, le geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs
familles pour des génies méconnus à qui l'occasion seule a manqué
pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille
est resté leur idole. Ils demandent sérieusement si l'on a écrit en
France un beau vers depuis les _Trois Règnes_ et le poëme de
l'_Imagination_. Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, ce sont
des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont
corrompu le goût et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois,
l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans les _Débats_, un
article de M. F. Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait
photographier par Disdéri, le coude incrusté dans une pile de livres.
«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses
années ou au moins ses semaines d'activité de service: c'est, si vous
le voulez, l'ex-démissionnaire passé à l'état de revenant. Exemple: un
homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables et applaudies:
une révolution arrive, qui le métamorphose en préfet. Le voilà,
pendant quinze ou vingt ans, réglant son budget, haranguant ses
maires, donnant à dîner à son conseil général, couvrant ses bons
mots d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution
(tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière). Elle met sur le pavé
cet administrateur greffé sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze
ans,--_grande mortalis ævi spatium_,--le public s'est renouvelé; les
modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit français ne porte
plus la même effigie ni le même millésime. Les grands acteurs de 1828
s'en sont allés où vont les vieilles lunes et les jeunes
constitutions. Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le
fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés, du temps de
Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas! sa comédie s'habille au goût
des contemporains du ministère Martignac: elle a gardé les manches à
gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture plus haute que
la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhumés. Il
devient candidat perpétuel à l'Académie française, où quelques
septuagénaires, plus heureux que lui et rangés parmi les retraités, se
souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il
a d'ordinaire, concurremment avec M. Léon Halévy, deux voix au premier
tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.
«Les _éclopés_ forment la masse la plus imposante, comme qui dirait le
gros de la troupe des invalides littéraires: il en existe de tous les
âges, de tous les styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le
retraité en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés de
naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace d'un matin,
deviennent éclopés pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas
père est le géant des éclopés; M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste
Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des éclopés,
dont plusieurs auront beaucoup de peine à se hisser parmi les
retraités. On arrive à l'état d'éclopé d'une foule de manières: par
sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et
quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il
est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre du service actif: les
mieux avisés se retirent à Versailles, comme M. Émile Deschamps. Règle
générale: tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple, le
nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au nombre des
retraités, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un
courtisan, d'un solliciteur ou d'un maître des cérémonies, ne doit
parler des éclopés qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire
au bas de cette esquisse:--«Voilà pourtant comme je serai dimanche.»
«Le _fruit-sec_ est la pire espèce d'invalide littéraire; c'est
l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa vie, le surnuméraire
à perpétuité, qui donnait des espérances en 1835, s'appelait en 1844
un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les
catacombes. Il y a le _fruit-sec_ insouciant, le _fruit-sec_ bohème,
le _fruit-sec_ atrabilaire.
Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin réveillés
_fruits-secs_, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien
être déjà en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais
petit journal une grossière diatribe contre vous ou quelqu'un des
vôtres, soyez sûr qu'elle est l'œuvre d'un _fruit-sec_ en colère. Le
_fruit-sec_ est impitoyable: si vous lui parlez de la pièce en vogue,
il vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez son
avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous
répondra en haussant les épaules qu'il n'est pas fait pour lire de
pareilles rapsodies; puis il vous prendra à part, et, en quelques mots
mystérieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie
en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés à écraser toute
concurrence, mais que, d'une part, une ténébreuse intrigue a été
ourdie contre lui dans le comité du Théâtre-Français, et que, de
l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel
Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le _fruit-sec_ est l'homme qui, au
lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par
l'escalier dérobé, et finalement trouve la porte fermée. Il passe
souvent le reste de son existence à tourner la clef, à accuser la
serrure, à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière la
cloison. Mais, fort heureusement, la plupart des _fruits-secs_
littéraires, après quelques années d'inutile persistance, renoncent à
la littérature, rentrent dans la classe des petits démissionnaires et
se font, suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers, chefs de
gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de
province ou sergents de ville. Dernièrement, dans un des plus petits
ports de la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la ligne
faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et
deux ablettes; il me demanda des nouvelles du _Léonidas_ de Pichald et
se plaignit des rigueurs de M. Duvicquet: c'était un _fruit-sec_
littéraire de 1826.»
* * * * *
«Comme je serai dimanche!»--Oui, c'était bien cela!--et cependant je
ne partais pas!