HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE

On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était très-lourd, et la

femme Harpagona, parce qu'elle était très-avare. L'histoire de ce

ménage intéressant et intéressé mérite un récit à part. Ils n'avaient

pas toujours habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle

plate. Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire

pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était trouvé au

siége d'Anvers: je note ce détail secondaire, parce que le siége

d'Anvers, point culminant dans ses souvenirs guerriers, revenait à

tout propos dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino et

Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites anecdotes,

démesurément grossies par la rumeur publique; mais le siége d'Anvers,

voilà le grand fait militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez

pas assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans qu'il vous

décrivît le siége dans ses plus minutieuses circonstances, en homme

qui y avait pris part et s'y était couvert de gloire.

En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot qu'une figure

charmante, un ravissant esprit, une élégance innée, Plombagène avait

quitté le service et était entré dans une carrière administrative. Il

avait fallu courir la province, aller du midi au nord et de l'est à

l'ouest, combiner une élégance relative avec une gêne latente: c'est

dans cette première phase qu'Harpagona commença à déployer toutes les

ressources de son génie féminin: pour avoir un domestique, elle priva

pendant des années son mari de dessert, et, pour que ce domestique eût

une livrée, elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaient

veufs de chemises, et elle avait une femme de chambre qui lui

frottait les pieds avec des brosses en flanelle. C'est aussi pendant

cette période laborieuse qu'elle contracta sans doute cet amour

effréné de l'argent qui devait plus tard produire tant de merveilles

et lui servir de second baptême ou plutôt effacer le premier; car les

juifs ne sont pas baptisés.

La fortune finit par payer de retour cette adoration passionnée, mais

en mêlant, comme toujours, à ses faveurs un grain de raillerie. Au

moment où Harpagona n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut

en perspective deux gros millions carrément assis sur les meilleures

terres de la Touraine. Un vieux parent de Plombagène, veuf et

immensément riche du chef de sa femme, perdit coup sur coup ses deux

fils, beaux jeunes gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant

spectacle que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard

foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux lits de morts, puis

retomber affaissé sur lui-même, comme si l'extinction de sa race

marquait déjà le terme de sa vie. Cette douleur morne et terrible

arrachait des larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme

forte et le cœur stoïque: on put admirer le triomphe qu'elle remporta

sur son désespoir intérieur. Elle ne pleura pas; elle eut le courage

de dissimuler son affliction pour ne pas augmenter celle du malheureux

père, et elle mesura d'un œil intrépide le changement que cette

catastrophe apportait dans la situation de son mari.

C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait l'héritier

probable du baron de Rouvray,--ainsi s'appelait le vieil

oncle.--Celui-ci regimba quelque peu: il retrouva son esprit

d'autrefois pour faire comprendre à son neveu et à sa nièce combien il

les trouvait âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les premiers

temps, des cahots et du tirage; mais il était égoïste et faible; il

voulait, faute de mieux, avoir la paix et le calme pour ses vieux

jours; il céda: d'ailleurs, Harpagona était si spirituelle! elle

savait si bien rentrer ses griffes arabes dans sa longue main

française! Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieux

_rourous_ pour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé à pareille

fête! Elle excellait tellement à lui raconter d'amusantes histoires et

surtout à lui persuader qu'elle entendait pour la première fois celles

qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait si adroitement

sur la voie du bon mot qu'il ne répétait guère que dix fois par

semaine depuis 1850! Tant d'efforts et de fatigues méritaient une

récompense: la galerie elle-même applaudissait. La _chasse à l'oncle_

devint proverbiale dans la ville qu'habitait le baron de Rouvray: on

savait que le testament était chez Me Crapouillet le notaire, et

l'importance dudit Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y

avait des paris ouverts pour et contre Harpagona, et les habitants se

mettaient sur leur porte pour la voir passer.

Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne:

cet héritage en perspective devint pour Plombagène et surtout pour

Harpagona la robe de Déjanire. Il en oublia presque le siége d'Anvers;

elle en perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le vieux

baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en ce monde,

s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner son héritier; ensuite,

les mauvais plaisants s'amusaient, de temps à autre, à faire courir

des bruits sinistres: «Le baron de Rouvray avait changé d'idées; il

laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait, et gare les

codicilles! Il existait un autre neveu, Albert de M..., qui avait des

intelligences dans la place et stipendiait les domestiques... Le vieux

sournois avait vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une

surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient jusqu'à son

oreille, entrait dans des crises nerveuses à effrayer un hôpital; elle

accourait rugissante, comme une lionne dont on aurait enlevé les

petits. Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie d'esprit,

d'une force de volonté incroyable pour marcher à son but et dominer

ses sensations, devenait une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage.

Cette attente fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient

fini par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie, en

éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré quiconque aurait

fait mine de lui disputer l'objet de son culte: s'il lui eût été

prouvé que les prêtres--ils n'en font jamais d'autres--eussent exhorté

le patient à consacrer en bonnes œuvres une partie de cette énorme

fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs du _Siècle_,

ou plutôt elle n'eût pas attendu la feuille vengeresse; elle aurait

sauté à la gorge de l'infâme suborneur et déchiré sa soutane de ses

doigts crochus, taillés en dents de râteau. Le chapitre des

secrétaires du vieux baron fut pour Harpagona et pour Plombagène un

sujet de vives perplexités. Il les eût volontiers dispensés

d'orthographe, mais ils n'en trouvaient jamais d'assez sûrs. Le

premier était un jeune homme intelligent, doux, modeste, charmant,

mais suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre neveu qui

donnait parfois des inquiétudes: il mourut; le premier cri d'Harpagona

fut encore un cri du cœur: «Tant mieux! dit-elle, il aimait trop

Albert!» Ce fut là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on

fit remplacer le défunt par un employé de l'administration dont

Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité des calculs humains! Ce

nouvel élu fut un traître. Il fut vu trois fois se promenant sur la

terrasse avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une

conversation à voix basse; il n'en fallut pas davantage: son procès ne

fut pas long. Heureusement l'imprudent donna des armes contre

lui-même; il prit dans la bibliothèque un vieux bouquin rongé de

poussière; on lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa

comme un gueux.

Un autre jour--jour néfaste!--Harpagona, retenue dans une ville

voisine par les fonctions de son mari, apprit une terrifiante

nouvelle: un notaire--un notaire!--du chef-lieu de canton, subitement

appelé chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il

allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième testament où le baron

maintenait les seize autres, et y ajoutait seulement, dans sa

munificence, un legs de vingt-cinq francs pour un établissement de

bienfaisance; mais la chose resta quelque temps enveloppée de

ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir à quoi s'en

tenir, Plombagène, presque sexagénaire, riche déjà par sa place,

porteur d'un beau nom et de décorations nombreuses, ne craignit pas de

s'humilier devant les domestiques et de les questionner les mains

jointes. Quant à Harpagona, ce fut bien pis. Elle bondit, hurla,

grinça de rage, prit à témoins les dieux et les hommes, se roula sur

son tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient trempé dans

le complot, et, dans le désordre de ses sens, ne s'aperçut pas qu'elle

donnait ce hideux spectacle à une dame de la ville, qui n'avait aucune

raison de lui garder le secret.

Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le baron de Rouvray

se décida à faire quelque chose en faveur de parents qui ne se

tourmentaient que pour son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore:

c'eût été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait déjà, tomba

complétement en enfance; une enfance réaliste, digne de M. Champfleury

et surtout de M. Clairville! c'est ici qu'éclata la piété

quasi-filiale d'Harpagona et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du

bonhomme, et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent publier partout

par leurs frères, sœurs, cousins, amis et connaissances, que le baron

de Rouvray--leur bienfaiteur!--était emmailloté, qu'on lui donnait la

becquée comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait plus

personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri aux frais du

gouvernement, qu'il prenait son curé pour Garibaldi, sa servante pour

mademoiselle Mars, son valet de chambre pour lord Palmerston, et son

garde champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques

d'où il résultait que si, par hasard, dans une lubie, ledit baron

changeait quelque chose à ses dispositions testamentaires, ce

changement serait de toute nullité.

Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui était déjà mort,

mourut officiellement. Harpagona et Plombagène avaient, dans

l'intervalle, commencé à s'installer à Paris. Je glisse sur le détail

des ladreries qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap

funéraire. On en parle encore, on en parlera longtemps, sous le chaume

et sous l'ardoise, à vingt lieues à la ronde, dans le département

d'Indre-et-Loire. Albert, le neveu qui n'héritait pas, passa trois

mois à recevoir et à éconduire poliment des gens qui venaient se

plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement, Plombagène

et Harpagona se faisaient pauvres; après, ils se firent indigents, et

traitèrent comme une insulte personnelle toute allusion à leur

nouvelle fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, par précaution,

se faire inscrire au bureau de bienfaisance de leur arrondissement. Le

mari, par ordre de la femme, se mit à porter les vieux paletots de son

oncle. Toutes les variantes du _pauvre homme!_ furent épuisées en

l'honneur de ce malheureux, condamné à payer cent vingt mille francs

de droits de succession. Il y eut du bruit, des menaces de juge de

paix, pour une soucoupe ébréchée, un plumeau chauve et une serviette

de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène eut un accès de

libéralité qui lui fit le plus grand honneur: il avisa dans le grenier

un tableau qui représentait le beau-père de son oncle, figurant dans

une fête civique en costume du temps du Directoire. Cette toile, due

au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur du cru, aurait

certainement valu, dans une vente, un franc cinquante centimes.

Plombagène, après avoir lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des

richesses, envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant une

lettre commémorative: il ne réclama rien pour le cadre.

Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que les résultats,

Harpagona reprit tous ses avantages: elle avait infiniment d'esprit,

de belles alliances, de brillantes amitiés, un état de maison déjà

fort passable, et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune

comme l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier de

Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires à Paris, elle

donna économiquement quelques beaux dîners, qui, bien maquignonnés,

eurent un grand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est

si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon

d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce premier échelon de ses

grandeurs, ce fut son mari Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans

ses _Salons célèbres_, que, pour qu'une femme supérieure eût tout son

relief, pour que le salon de cette femme eût tout son agrément, il

fallait que son mari fût nul, absent ou invisible. Or Plombagène

n'était, hélas! ni absent, ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et

d'un genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit parisien,

qui a pris pour devise le _glissez, mortels, n'appuyez pas!_ de ce

diable de Voltaire. Plombagène avait des connaissances variées,

beaucoup de lecture, un peu d'_x_, pas mal de chimie, de géologie, de

mécanique, d'hydraulique, et, avec tout cela, cet amour de la

précision qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans la

conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui, de lâcher une

imprudence, d'aventurer un mot inexact, répondant à une de ses

spécialités (il les avait toutes), vous étiez pris, et vous en aviez

pour deux heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements

et annexes de la question étaient traités _ex professo_, de l'alpha à

l'oméga, du cèdre à l'hysope, en style panaché de Joseph Prudhomme et

de polytechnicien _fruit-sec_: jugez du supplice d'Harpagona,

lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles amies

quelque causerie fine et déliée comme de la dentelle, et que

Plombagène, changeant la causerie en cours de l'école des arts et

métiers, marchait lourdement sur ces ailes d'abeilles, comme un bœuf

en vacances sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist était

alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses bons et de ses mauvais

jours: le whist, qu'elle jouait comme feu Deschapelles. Autrefois,

disait-on, avant l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons

maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les subordonnés de son

mari: elle jouait mieux qu'eux et jouait un peu cher; ils étaient

pauvres, mais résignés; ils perdaient toujours et s'en allaient la

tête basse; le lendemain, par extraordinaire et pour cette fois

seulement, son mari avait du dessert.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire que, comme

presque tous les salons de Paris, celui d'Harpagona avait sa bête

noire; or, cette bête noire était un homme qui n'est ni noir, ni bête;

une des gloires de notre époque, un de nos appuis dans les temps

mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence pleine

d'à-propos, piété sincère, habileté mise au service de toutes les

nobles causes; un homme enfin, dans un siècle qui en compte encore

beaucoup sur les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile!

La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour Iphicrate--vous

l'avez déjà reconnu,--m'autorise à avouer un tout petit défaut que

notre faible Nature a mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute

pour ne pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable

pour tirer de toutes les situations le meilleur parti possible, il a,

pour qu'elles lui rendent tout ce qu'elles peuvent rendre, besoin que

nous l'aidions tous à l'approche du moment décisif. Certainement, ce

concours lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais on a

généralement remarqué qu'il a le bon goût de préférer les citrons

pleins aux citrons _exprimés_. En d'autres termes, il n'est pas tout à

fait le même le lendemain du service rendu que la veille du service

très-légitimement demandé. La veille, il est charmant, tout feu et

tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore; il ne peut pas ne

pas l'être, mais le feu s'éteint et la reconnaissance couve sous la

cendre. Si, au lieu d'être l'homme le plus poli de l'univers, il

parlait l'argot bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent

passons à un autre exercice!» Comme tous les hommes supérieurs, il a

des séides qui ne le valent pas, et qui, en le servant, sont sujets à

le contrefaire. Tenez, mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au

moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit, à l'Académie

française. Il avait d'abord jeté son dévolu sur la succession

académique de Théonas, octogénaire de lettres, un de ces immortels

opiniâtres qui monnayent en longévité l'immortalité dont ils ne sont

pas sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le quart d'heure,

ayant le défaut contraire à celui de la jument de Roland: il n'était

pas mort:--goutteux, catarrheux, rhumatisant, apoplectique,

paralytique, mais enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette

époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrer une étude aux

excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement, pour rendre mes louanges

plus significatives, il avait été convenu avec Phidippe, un des plus

zélés secrétaires de ses commandements, que je m'arrangerais pour

faire exactement coïncider l'apparition de mon article avec la mort de

Théonas et l'ouverture de sa succession. Là-dessus, me voilà à

l'ouvrage, et les dépêches télégraphiques de Phidippe de fondre comme

grêle sur ma table de travail:

«Lundi matin.--Attendons; Théonas va un peu mieux: il a pris un

bouillon et dormi deux heures...

«Mardi soir.--Vite, à la besogne! Théonas est au plus mal; on l'a

administré: il n'a presque plus de pouls. Les médecins disent qu'il ne

passera pas la nuit.

«Mercredi matin.--C'est inconcevable! Théonas n'est pas mort.

Suspendez la publication.

«Jeudi matin.--Théonas est à l'agonie. Corrigez les épreuves.»

Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes de Phidippe.

Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le revoir.

Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de douleurs, d'éloges

et de regrets: ainsi va le monde, la vie et l'Académie.

Pourtant Iphicrate ne fut pas nommé cette fois-là; mais il le fut six

mois après, et jamais succès plus légitime n'attira sur un homme

illustre de plus injustes violences. Que les Triboulets sérieux ou

grotesques de la presse révolutionnaire fussent acharnés contre lui,

il n'y avait pas là de quoi s'étonner; mais la société polie et

charmante qui se réunissait chez Harpagona! le phénomène était plus

étrange et donnait lieu à des réflexions plus tristes.

Un soir d'hiver, elle avait invité ses intimes,--la fine fleur du

faubourg Saint-Germain,--à un whist émaillé de causerie: il faisait

froid au dehors, un bon feu flambait dans la cheminée; on déchirait

Iphicrate à petites dents blanches et à petits ongles roses: la soirée

commençait bien.

Survint un des habitués du salon, Maurice de Prasly; il s'approcha du

feu après avoir salué la maîtresse de la maison, et dit étourdiment:

je suis gelé!..

--Non, mon cher, vous n'êtes pas gelé, reprit doctoralement

Plombagène: si vous étiez gelé, vous ne pourriez plus ni parler, ni

marcher; il faut, pour la congélation du corps humain, 28° degrés

Réaumur, et nous n'avons ce soir que huit degrés centigrades.

Marfurius, dans son _Voyage au Spitzberg_, donne de curieux détails

sur les conditions nécessaires pour qu'un homme soit gelé: les yeux

brûlent, le sang cesse de circuler, la vie abandonne les extrémités,

les oreilles sont assourdies par un bourdonnement sinistre: j'ai les

trois volumes in-4º de ce _Voyage_ dans ma bibliothèque; si vous

voulez, j'irai vous les chercher et nous les parcourrons ensemble. Au

surplus, il n'y avait pas d'hommes mieux renseignés là-dessus que nos

vétérans de la campagne de Russie: je me souviens, entre autres,

d'avoir fait causer un sergent qui avait eu l'oreille gauche gelée en

sortant de Wilna; dix-neuf ans après il s'en ressentait encore; nous

étions ensemble dans la tranchée; c'était l'avant-veille de la prise

d'Anvers...

--Mon ami, je vous en prie, sonnez pour qu'on nous apporte d'autres

cartes! s'écria Harpagona, qui avait depuis longtemps compris la

nécessité de ces diversions.

On se remit à déchirer Iphicrate.

Un demi-heure après, un des joueurs se leva brusquement, et, quittant

la table de whist, dit aux causeurs restés près de la cheminée:

--Décidément, j'y renonce pour ce soir: j'ai des jeux impossibles!

--Prenez garde! répliqua Plombagène; s'ils étaient impossibles, vous

ne pourriez pas les avoir, et, par conséquent, vous ne les auriez pas.

Lisez Boiste, Restaud, de Wailly, Lavaux, Napoléon Landais, la

grammaire de Port-Royal, et vous y trouverez la vraie significative du

mot _impossible_. Je ne comprends pas, je l'avoue, surtout chez les

gens bien élevés, cette manie de détourner de leur sens propre la

plupart des mots de la langue française. Vous croyez donner plus de

piquant au discours, et vous ne faites que copier les bohèmes, les

rapins, les fantaisistes, les acrobates du vers et de la prose. C'est

pourquoi, si vous le voulez bien, nous déclarerons tout simplement que

vous avez eu des jeux _détestables_, et nous ajouterons que rien n'est

_impossible_ à l'armée française; c'est ce que me disait, en montant

à l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour de la prise

d'Anvers...

--Gaston, je vous en conjure, appelez François, pour qu'il renouvelle

les bougies, dit Harpagona, qui, depuis deux minutes, semblait être

sur le gril.

On se remit à déchirer Iphicrate.

En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de Pressoles, parut à

la porte du salon, et ses premiers mots furent ceux-ci: je viens du

club, où j'ai perdu un argent _fabuleux_...

Plombagène saisit l'adjectif au vol.

--Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise de tabac:

_fabuleux_ est encore un de ces mots que vous détournez de leur vrai

sens; vous torturez le dictionnaire et vous supprimez les étymologies

sous prétexte de ne pas parler comme tout le monde; la belle

gloire!--_Fabuleux_ s'applique spécialement aux époques antérieures à

celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit: les temps historiques, et

les temps fabuleux; les événements fabuleux, et les événements

historiques: ainsi l'on dira que le siége de Troie est un événement

fabuleux et que le siége d'Anv.....

--Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche pour le général, qui n'a

plus de jeux! exclama Harpagona, dont la sueur perlait sous ses

cheveux gris.

On se reprit de plus belle à _éreinter_ Iphicrate: parmi les plus

acharnés, on me montra la baronne Arsinoé, femme d'esprit, et le

chevalier Acaste, jeune homme de haute naissance, connaisseur en

belles choses, très-spirituel, disait-on, et passionné pour la

littérature. Acaste me fit force compliments, et ce dilettante

consommé me félicita tout d'abord de ma magnifique étude sur

Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement, et de mon délicieux roman

de _Catherine_, qui est de Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand

cœur ces deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention,

et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui reprochai, à lui,

aristocrate, homme monarchique, Vendéen, habitué des Conférences de

Notre-Dame, ses préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit

son opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui ne valait pas

celui de sa cravate: puis, comme s'il avait réservé son meilleur

argument pour le dernier, il me dit avec une nuance d'ironie et

d'élégance mondaine:

--Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avez _éreinté_ l'écrivain

monarchique et catholique par excellence!...

--Qui donc?

--Balzac.--Et ces deux syllabes lui remplissaient la bouche. Je restai

stupéfait, abasourdi, ahuri: la baronne Arsinoé et quelques jeunes

femmes écoutaient. En un moment, par une de ces intuitions rapides que

donne aux improvisateurs littéraires l'habitude du métier, je revis en

idée tous les passages que j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce

génie étrange assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereuses

peintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait de l'arsenic

dans de l'eau bénite. Abusant de ma stupeur, et encouragé par le

sourire approbateur de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur

coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût fait tomber à la

renverse tous les _libéraux_ de la Restauration. De jolies petites

mains applaudirent de toutes leurs forces. Moi, résumant mes griefs et

me croyant sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour,

commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque j'avisai,

derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur moi avec une

incomparable expression de curiosité virginale, une jeune fille de

dix-huit ans à peine, portant un des plus beaux noms de France, une

fleur, un lis de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une

attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la grâce. Elle

était là, attendant ma réponse, sans doute pour avoir une première

opinion sur ces livres qu'elle n'avait jamais lus. Je la regardais, et

mon imagination mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne,

attirée par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer un ange ou un

monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne m'était pas permis, même dans

l'intérêt d'une bonne cause, de ternir cette céleste ignorance; que,

pour confondre mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des

détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui, même voilés

à demi par mes réticences, pourraient troubler cette adorable enfant.

Moi-même je me sentis rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai

d'établir avec le sémillant Acaste un _a parte_ qui ne fut nullement

du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute fut complète, et ce

monde aristocratique et charmant décida _in petto_ que Balzac était un

grand homme, un vigoureux champion des doctrines monarchiques et

catholiques, et que monsieur le critique rigoriste ne savait pas même

donner ses raisons.

Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître de maison, pour

masquer ma défaite.

--Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois inférieur à

Henri Conscience, qui, comme vous savez est Belge; à propos de

Belgique, je me rappelle qu'au siége d'Anvers...

Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse; mais elle n'en

eut pas le temps, ou plutôt ce cri de détresse se changea en cri de

fureur. François venait de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce

fut un tel désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers

furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en proie à des

convulsions nerveuses: chacun la consola de son mieux, et je profitai

du tumulte pour m'esquiver.

Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive au fait.

Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on annonça comme prochaine la

réception d'Iphicrate à l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite,

ses ennemis et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que la

séance de réception serait très-brillante, que _tout Paris_ y serait,

et que, par conséquent, les personnes qui avaient la juste prétention

d'être partie intégrante de ce tout Paris ne pouvaient, sans se

manquer à elles-mêmes, se dispenser d'avoir des billets. Si ces

billets s'étaient côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse

extraordinaire. Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes

pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit de demandes de

préfectures; il avait épuisé (c'est tout dire) les élégances de son

langage avant d'être au bout de ses refus polis. Il était clair que la

réception d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la mode,

qui se piquent de bel esprit, un de ces champs de bataille où il faut

vaincre ou mourir.

Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma sœur Ursule, plus âgée

que moi de cinq ou six ans, s'était faite à Paris ma gouvernante et ma

ménagère. Elle y avait d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma

vocation littéraire, qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du

côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais de me

prédire que toutes ces écritures ne me produiraient rien de bon. Les

plaisirs de ce monde ne la tentaient point et ses vanités encore

moins. Sœur d'un écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et

dont la stalle était encore marquée aux premières représentations,

Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle ignorait le titre

des pièces nouvelles, n'allait pas dans le monde et ne connaissait

guère d'autre chemin que celui de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de

se marier pour rester avec moi et me garder des écarts de mon

imagination, m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait à peine lu

quelques pages de mes livres: elle les trouvait encore trop mondains!

Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire, ni fleurs, ni soleil; pas un

amusement frivole, peu de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui

créent aux femmes un monde dans un berceau. Cette existence si

austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la mienne où

pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient tous les bruits de la

civilisation parisienne, ce contraste me touchait jusqu'au fond de

l'âme et m'inspirait une sorte de respectueuse pitié.

Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire n'avait jamais

rapporté un seul avantage, un seul plaisir, fut prise d'un désir de

femme et de dévote; un de ces désirs qui, dans les âmes habituées à

l'abnégation, remplacent la quantité par la qualité. Elle m'avoua,

comme une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la

réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné des

distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me suppliait de me

procurer deux billets, un pour moi et un pour elle: «D'ailleurs, me

dit-elle avec ce bon sens un peu positif que la dévotion n'exclut pas,

tu as droit à deux billets, puisque tu dois rendre compte de la séance

dans un journal et dans une _Revue_, et que chacun de tes deux

articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.»

Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis avec

transport la demande de ma sœur Ursule. Enfin, j'allais avoir une

occasion de lui montrer que _ma_ littérature pouvait être bonne à

quelque chose, de lui faire goûter quelques heures agréables, à elle

volontairement sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme il n'y a

que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois décidée à jeter son

bonnet par-dessus la coupole du palais Mazarin, commanda une robe et

acheta un chapeau neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix

ans, et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant ce

rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge. Quant à l'idée de

n'avoir pas les deux billets, si quelque impertinent l'avait exprimée

dans ces premiers jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me

revint, et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et,

comme la grande journée approchait, je commençai à me mettre

sérieusement en campagne. Je frappai à vingt portes; je sollicitai

toutes les puissances; je fis valoir mes titres, mes deux articles en

perspective, la certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du

récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre que ce qui

m'avait d'abord paru si aisé était horriblement difficile. Comment

aurait-on pu m'accorder ma demande? On refusait, on tenait en suspens

deux maréchaux, trois duchesses, cinq ou six princes russes, un

évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de la

Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais en voitures à

l'heure: cependant les jours s'envolaient plus rapidement que jamais.

Nous étions au dimanche, et la séance était annoncée pour le jeudi

suivant. Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris le parti de

m'adresser au principal intéressé, à Iphicrate lui-même. Je courus

chez lui; justement le hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant

sa porte; tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande; il

m'arrêta aux premiers mots.

--Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante: J'ALLAIS VOUS

EN DEMANDER!

Le mot était si complet, si beau, que je restai en extase, comme

devant un magnifique objet d'art. Je souris niaisement, je serrai la

main d'Iphicrate, et nous nous séparâmes.

Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre Ursule,

consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu cette mortification,

qu'elle avait méritée, disait-elle, par un désir trop vif. Elle garda

le logis, occupée à tricoter une paire de bas pour les _petites sœurs

des pauvres_.

La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles furent les deux

premières figures que mes yeux rencontrèrent aux plus belles places:

la baronne Arsinoé et le chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate.

Depuis un mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais,

disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la mode; la

moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de place; tout Paris y était

le matin, et en parlerait le soir. Il était donc de toute nécessité

que l'on y vît Arsinoé et Acaste:--et on les y voyait!

Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme possible une idée

qui m'eût paru, quelque temps auparavant, la plus humiliante des

folies: l'idée de quitter Paris, de me réfugier à la campagne, de

renoncer à cette vie littéraire où je ne rencontrais plus que

mécomptes et déboires. Pourtant, je voulus accomplir ma tâche jusqu'au

bout, et la prédiction d'Ursule se vérifia de point en point.

J'écrivis les deux articles: ils détournèrent sur ma chétive personne

une partie des colères et des haines amassées contre Iphicrate: il y

eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de quolibets. Porus

Duclinquant se distingua, comme toujours, au premier rang de mes

persécuteurs, et ce fut, pour rappeler le titre de son chef-d'œuvre,

la fin de la comédie.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 37 / 50 题