Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette
galerie des portraits de famille de la bohème littéraire, nous allons
changer d'horizon.
Ma campagne contre les gloires révolutionnaires m'avait ouvert
quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute
sincérité que la compensation ne fut pas très-brillante. Pauvre
gentilhomme de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces
somptueux appartements où je ne connaissais presque personne, et où je
faisais forcément une assez piètre figure: j'arrivais à pied les jours
de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un
certain détachement des biens de ce monde pour supporter
philosophiquement le contraste de mon modeste équipage avec les
splendides voitures, armoriées sur tous les panneaux, hérissées de
gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours
spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre
autres, d'un grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les
coutures, posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans
l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais du salon où je
venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de
décorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand
d'Espagne de première classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du
peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes
gens: mes gens, c'étaient mon parapluie et mon paletot, que j'avais
laissés dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à retrouver;
pendant que je me livrais à ces recherches, j'aperçus un sourire
quelque peu méprisant sur ces visages voués au respect des hiérarchies
sociales. Il était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou
trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits d'une de ces
deux opérations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces
valets de bonne maison m'auraient estimé bien davantage.
Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque, chez le
comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez,
Plombagène et Harpagona.