XII

Au plus orageux moment de mon martyre littéraire, tandis que j'étais

flagellé, conspué, haché menu par toute la bohème et toute la

démocratie de l'écritoire, on annonça une nouvelle qui réjouit les

amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité

et de la justice allait luire enfin. Le _réveil_ des honnêtes gens

allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait

jamais vu, d'un journal destiné à pulvériser tout ce que j'avais

attaqué, à venger tout ce que j'avais essayé de défendre et à mettre

cette fois les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare,

antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de

concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un

chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus

stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du comte

Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant

avec horreur, dans les ouvrages de l'esprit, tout ce qui pouvait

porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux

scrupules de dévotes, le goût le plus classique et le plus délicat,

remontant en droite ligne aux traditions du grand siècle, voilà ce que

devaient nous rendre ces écrivains sans peur et sans reproche, ces

paladins de la littérature, disposés d'avance à cette tâche

réparatrice par toute une vie de bonnes œuvres, de méditations

pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive parmi les bonnes

âmes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de

l'irréligion, du scandale et du vice. Quelques séminaires de province,

quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur adhésion et

s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrôler

dans la croisade, en ma qualité de victime des infidèles que cette

croisade allait exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux:

mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrède,

nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.

Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur:

il se remit pourtant, et me dit _mezza voce_.

--Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.

--Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente à cent points

d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le

journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les nôtres, que

l'on peut invoquer la belle parole évangélique: «A tout péché

miséricorde!» Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir

sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier

de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers

lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant à

la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence littéraire a eu

déjà deux ou trois générations solidaires l'une de l'autre, et que ce

saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de

celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du

romantisme, fils de la Révolution, père du réalisme et oncle à la mode

de bohème de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez

réagir. Songez qu'il a, dans la _Presse_ et ailleurs, soutenu la

prééminence des drames de M. Hugo et de son école sur les

chefs-d'œuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que

c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé, dans une soirée

mémorable, aux dépens de l'auteur d'_Athalie_; et que, sans parler

politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les

gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute

sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop fraîche

date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la

littérature diamétralement contraire à celle que nous voudrions

inaugurer. Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il

ressemblerait à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte que

ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher ses anciennes

pratiques d'aller se griser chez ses voisins.

--Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon

officieux légèrement décontenancé: l'illustre chevalier de Molossard!

--Lequel?

--Il y en a donc deux?

--Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent

disciple des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, le champion de

l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes, l'_index_ vivant de toute

faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et

il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez

probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont

malheureusement obligé de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison,

et qu'il existe deux Molossard!

--Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras

allait croissant.

--Le même!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand

maître des Templiers. Eh bien, ce sera là toute ma réplique. Je

connais Molossard depuis près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce

talent a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable de

pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la vérité, et je

suis prêt à subir pour elle de plus dures férules que celles de

Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vérité m'est prêchée par un

homme à moustaches cirées, arquées et retroussées comme celles du

Capitan de la comédie italienne, portant un feutre pointu et à bords

évasés, comme les _Mousquetaires_ de l'Ambigu; drapant théâtralement

sur son épaule gauche une limousine à grosses raies grises, et

laissant deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la taille

et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé d'y regarder à deux

fois pour m'assurer s'il est tout à fait exempt de corset et de

crinoline, je me sens des velléités de révolte et surtout des envies

de rire qui dérangent horriblement ma conversion. De même, mon

intelligence et mon cœur s'inclinent devant la vertu chrétienne,

lorsqu'elle me parle le simple et mâle langage des Écritures, des

Pères de l'Église, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la

découvrir sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle

endosse ce _style figuré dont on fait vanité_, et le porte avec une

crânerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche

si je n'apercevrai pas le bœuf gras derrière elle, et cette image

carnavalesque me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un

goût et un respect tout particuliers pour les grands écrivains du

dix-septième siècle, les maîtres de la vraie beauté dans l'art; mais,

quand cette beauté m'est recommandée dans une prose ajustée tout

exprès pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles

et nos plus déplorables excès, quand c'est l'_ithos_ ou le _pathos_

élevé à sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette

perfection classique, si justement regrettée, savez-vous à qui je

songe? à un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou

de débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre de la reine

d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frédérik Lemaître

dans l'_Auberge des Adrets_. Je demande qu'on me ramène à nos modernes

Mascarilles: au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions et le

courage de leur mauvais goût... Voyons, mon bon monsieur,

n'auriez-vous pas, pour me décider, des noms plus rassurants à

m'offrir? Quels seront les autres croisés?

--Nous aurons encore, dans nos premiers numéros, des articles de

l'heureux et aimable Clistorin...

--Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui trompe-t-on ici?» Moi, je

demande: «De qui se moque-t-on?» Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque

en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux,

il se fait ermite, et, après tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais

enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extérieur, les actes,

les œuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les

regards et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain,

l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup de choses à Clistorin

pour que son faux-col serve de ralliement à la vertu. Quels seraient

ses titres aux austères honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale?

Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe.

Les souvenirs de son règne à l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de

longues études sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les

jupes raccourcies, les _portants_, les _vols_, les trappes, les rats,

les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles puissent

être, si utiles qu'elles soient à la prospérité de l'État, ne forment

peut-être point un stage suffisant pour un professeur de morale.

Est-ce son rôle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut

magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prospérités sous

le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un

déficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugène

Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!

--Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives entre nos

exercices d'_éreintement_, nous aurons de charmantes fantaisies

artistiques de M. Poissonier...

--Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans

ce monde musical où la réclame est peut-être encore plus perfectionnée

que dans le monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé ses

confrères en fait de _puff_, de _blague_ et de hâblerie! Il aurait pu

être, il était un cor merveilleux: il a mieux aimé être un drôle de

cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'où _la garde qui veille_

n'écarte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le

machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz,

il a placé, à gros intérêts, le capital de sa célébrité dans une

opération de facéties à outrance et d'excentricités _quand même_, qui

amuse à la première séance, fatigue à la seconde et excède à la

troisième. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un

omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout à coup pâlir,

sangloter, s'arracher une poignée de cheveux, chiffonner une lettre

qu'il tenait entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en

donnant des signes du plus violent désespoir; puis soudain, par un

geste imprévu et irrésistible, entre deux hoquets mélodramatiques,

tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle

et mouillé de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se

précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière. Trois dames se

trouvent mal; le tumulte est à son comble: Poissonier, de l'air d'un

homme qui se réveille d'un songe, relève son pistolet, le casse en

autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et l'offre

à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est du chocolat,» et en

glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voilà l'homme: le

bon mot d'hier, le calembour de demain, la _charge_ d'aujourd'hui,

l'ami à qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il

apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le concert où on le

voit, celui où on l'entend, celui où on le cherche, le salon d'où il

sort, celui où il court, le pays qui le désire, celui qui l'attend,

celui qui le possède, tout pour lui est réclame, annonce, trombone et

grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et

de sens que comme cortége du sien. Il n'a pas encore trouvé moyen de

ramener à l'égoïsme de sa gloire la question italienne et la question

américaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument,

pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mélangé de

Brasseur et de Mangin. Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire

directeur de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de

cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohème, de la

_blague_ et du mercantilisme littéraire? Quelle sera l'hermine qui

réchauffera dans son sein virginal cette couvée d'anachorètes, de

justiciers, de prédicateurs et d'apôtres?

--Les frères Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que

j'eus peine à l'entendre.

--Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois d'un rire

homérique: c'est une gageure; reste à savoir qui la gagnera...

Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur à ma porte, et il

ne fut plus question de m'enrôler, même en qualité de caporal ou de

fifre, dans cette troupe d'élite.

Cependant les réclames allaient grand train: quelques braves gens, les

provinciaux surtout, furent dupes, et les premières listes

d'abonnements reçurent quelques noms chers à la religion et à

l'Église. Un mois après, le journal parut. Molossard, dès le premier

numéro, y fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du

tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de métaphores, posé

en Arpin, en Rabasson, en Léotard, en Alcide du Nord, traversant la

langue française sur la corde roide, comme Blondin traverse le

Niagara; abîmant les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans,

les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus fervents

catholiques du _Correspondant_ et du parti libéral; mais

très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes, les coloristes,

les fantaisistes, les matérialistes du _Moniteur_, auxquels il

applique tout d'abord les circonstances atténuantes: du crin pour le

P. Lacordaire, de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames et

messieurs, vous qui habitez une ville primitive où l'on est fort

arriéré sur le chapitre de la langue française, vous me saurez gré de

vous donner, en passant, une leçon de beau langage, tel que le

pratiquent, en 1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je

vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon et de la

Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons que des sujets graves.

Saint Thomas d'Aquin:--«Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote

du catholicisme (mais du catholicisme, voilà bien ce qui gâte un peu

l'Aristote), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par

exemple, les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie

contemporaine; montrer qu'on peut très-bien dégager de son œuvre

théologique une philosophie complète avec tous ses compartiments, et

que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand

Bœuf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé l'univers, ne fut

dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance, etc., etc., etc...»

Donoso Cortès:--«Les événements lui donnent dans les yeux de leur

impalpable cendre de chaque jour et font ciller ses mélancoliques

paupières, qui n'ont pas l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque

ailleurs, je crois, sur cette immense et noire tenture de mort dans

laquelle il voit l'Europe enveloppée (et QUI l'est... peut-être,) il

se mêle de découper de petites prophéties spéciales, il ne réussit

pas, etc., etc., etc...»

Hegel:--«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte, Jacobi, Schelling,

n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons, pour Hegel, qui est le

plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme

quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque

chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit des conquêtes,

jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux

chargés de tant d'iniquités... Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans

de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en

prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire parfaitement

construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la

faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la

dirait pas, et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de

pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus

précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas

scientifiquement la vérité...»

Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame Charbonneau. Des

cris inarticulés, des gémissements sourds, des chaises renversées,

annonçaient une catastrophe.

--A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.--De l'air! de

l'éther! de l'arnica! ouvrez les fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait

M. Verbelin.--Madame Burel se trouve mal!--Délacez madame

Galimard!--Un verre d'eau de fleur d'orange à madame Durivel!--M.

Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle; les attaques d'aploplexie

ne se déclarent pas autrement!

George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis il reprit en

souriant:

--Ah! mesdames et messieurs! comme on voit que vous avez gardé toute

votre candeur provinciale! Ces phrases, qui vous font tomber en

syncope, sont tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de

l'esprit français: elles s'épanouissent au plus bel endroit du plus

catholique des journaux officieux, et l'auteur est mentionné avec de

grands éloges dans les écrits de M. Sainte-Beuve, le maître de la

critique moderne. Permettez-moi, je vous en conjure, de vous réciter

encore ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi nous

rentrerons dans notre sujet.

Le P. Lacordaire:--«Le P. Lacordaire, _comme_ la plupart des hommes

qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense (????) a les opinions et

les défaillances d'un talent _comme_ le sien, presque MULIÉBRILE

(????), qui se tend et se détend, _comme_ des nerfs, etc., etc., etc.»

Je demanderai à Molossard, en courant comme chat sur braise, comment

les hommes bien faits peuvent avoir quelque chose de muliébrile, et je

finirai à la hâte mon récit.

Dans le premier article de son journal (sous la raison Blaguignard,

Clistorin et Cie) Molossard ne manqua pas de m'englober parmi ses

victimes et m'asséna ses plus vigoureux coups de trique. J'étais,

suivant lui, atteint et convaincu:

1º D'arrière-pensées et de concessions académiques;

2º D'accommodements mondains et littéraires, de ménagements criminels

envers MM. Cousin, Guizot, Villemain, de Broglie, de Sacy, de

Montalembert, Vitet, Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne

sachant pas le français, et enclins à respecter ce polisson de Henri

IV;

3º De défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la vérité.

Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile Gautier, M.

Ernest Feydeau, M. Baudelaire, _Mademoiselle de Maupin_, Chamfort, la

_Physiologie du Mariage_, _Joseph Delorme_, _Fanny_, et qui sait?

peut-être Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne pouvait

me passer les _Souvenirs contemporains_, les _Moines d'Occident_,

_Madame de Hautefort_, l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_,

l'_Empire romain au quatrième siècle_; tout se compense. Ainsi, moi

qui, depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la chaleur,

moi qui servais de cible aux ennemis de cette vérité que Molossard se

vantait de défendre, j'étais accusé d'avoir sacrifié mes convictions

et mes devoirs aux calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur

d'un roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'une vieille

maîtresse qui lui passait autour du cou... ses bras? non, sa jambe!!

Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un jeune citoyen de

Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris pour apprendre la bonne

prononciation française. Le malheureux y perdait son latin et ne

réussissait qu'à parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais

rencontré au Collége de France et à la Bibliothèque: nous avions causé

du _moi_ et du _non-moi_: je lui avais prêté quelques livres, et une

sorte d'intimité s'était établie entre nous; il était convenu que je

rectifierais à mesure les imperfections de son accent.

Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le nouveau journal à la

main, et me dit d'un air narquois:

--_Che grois_ que ce sont des _varzeurs_...

--Des farceurs! oui, vous avez bien raison.

--Ce ne sont _tonc bas des breux_?

--Des preux? pas le moins du monde.

--Ni des _baladins_? ajouta Wilhelm avec un violent effort pour

articuler correctement ce dernier mot.

--Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins comme vous le

dites... en prononçant à l'allemande.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 35 / 50 题