Au plus orageux moment de mon martyre littéraire, tandis que j'étais
flagellé, conspué, haché menu par toute la bohème et toute la
démocratie de l'écritoire, on annonça une nouvelle qui réjouit les
amis des bonnes doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité
et de la justice allait luire enfin. Le _réveil_ des honnêtes gens
allait se signaler par l'apparition d'un journal comme on n'en avait
jamais vu, d'un journal destiné à pulvériser tout ce que j'avais
attaqué, à venger tout ce que j'avais essayé de défendre et à mettre
cette fois les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare,
antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires, point de
concessions, de capitulations ni de complaisances. On y appellerait un
chat un chat et Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus
stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du comte
Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la plus rigide, rejetant
avec horreur, dans les ouvrages de l'esprit, tout ce qui pouvait
porter le moindre ombrage aux imaginations de pensionnaires ou aux
scrupules de dévotes, le goût le plus classique et le plus délicat,
remontant en droite ligne aux traditions du grand siècle, voilà ce que
devaient nous rendre ces écrivains sans peur et sans reproche, ces
paladins de la littérature, disposés d'avance à cette tâche
réparatrice par toute une vie de bonnes œuvres, de méditations
pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive parmi les bonnes
âmes que consternaient les triomphes de plus en plus insolents de
l'irréligion, du scandale et du vice. Quelques séminaires de province,
quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur adhésion et
s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint me proposer de m'enrôler
dans la croisade, en ma qualité de victime des infidèles que cette
croisade allait exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux:
mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857, nos Tancrède,
nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.
Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler mon interlocuteur:
il se remit pourtant, et me dit _mezza voce_.
--Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.
--Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente à cent points
d'admiration. Mais, mon cher monsieur, ce n'est pas dans le
journalisme, en face d'ennemis aussi goguenards que les nôtres, que
l'on peut invoquer la belle parole évangélique: «A tout péché
miséricorde!» Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir
sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables. Or, M. Bernier
de Faux-Bissac, fort galant homme du reste, me semble avoir par-devers
lui tout ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant à
la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence littéraire a eu
déjà deux ou trois générations solidaires l'une de l'autre, et que ce
saint homme, ce pur classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de
celle qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du
romantisme, fils de la Révolution, père du réalisme et oncle à la mode
de bohème de toutes ces gentillesses contre lesquelles vous voulez
réagir. Songez qu'il a, dans la _Presse_ et ailleurs, soutenu la
prééminence des drames de M. Hugo et de son école sur les
chefs-d'œuvre de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine; que
c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé, dans une soirée
mémorable, aux dépens de l'auteur d'_Athalie_; et que, sans parler
politique, genre de conversation qu'interdisent avec raison les
gendarmes de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac a eu, toute
sa vie, un pied dans un monde dont les vertus sont de trop fraîche
date pour pouvoir nous servir de prospectus, et une main dans la
littérature diamétralement contraire à celle que nous voudrions
inaugurer. Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il
ressemblerait à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte que
ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher ses anciennes
pratiques d'aller se griser chez ses voisins.
--Mais que me direz-vous de son premier lieutenant? reprit mon
officieux légèrement décontenancé: l'illustre chevalier de Molossard!
--Lequel?
--Il y en a donc deux?
--Certainement: il y a le critique hyper-catholique, le fervent
disciple des _Soirées de Saint-Pétersbourg_, le champion de
l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes, l'_index_ vivant de toute
faiblesse, de toute atteinte commise contre le dogme et la morale; et
il y a l'auteur de romans licencieux que vous ne connaissez
probablement pas, mais que mes attributions de vieux critique m'ont
malheureusement obligé de lire. Vous voyez donc bien que j'ai raison,
et qu'il existe deux Molossard!
--Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur, dont l'embarras
allait croissant.
--Le même!... Au fait, je le savais, repris-je comme feu le grand
maître des Templiers. Eh bien, ce sera là toute ma réplique. Je
connais Molossard depuis près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce
talent a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable de
pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la vérité, et je
suis prêt à subir pour elle de plus dures férules que celles de
Duclinquant et de ses amis; mais, quand la vérité m'est prêchée par un
homme à moustaches cirées, arquées et retroussées comme celles du
Capitan de la comédie italienne, portant un feutre pointu et à bords
évasés, comme les _Mousquetaires_ de l'Ambigu; drapant théâtralement
sur son épaule gauche une limousine à grosses raies grises, et
laissant deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la taille
et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé d'y regarder à deux
fois pour m'assurer s'il est tout à fait exempt de corset et de
crinoline, je me sens des velléités de révolte et surtout des envies
de rire qui dérangent horriblement ma conversion. De même, mon
intelligence et mon cœur s'inclinent devant la vertu chrétienne,
lorsqu'elle me parle le simple et mâle langage des Écritures, des
Pères de l'Église, de Pascal et de Bossuet; mais, quand il me faut la
découvrir sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle
endosse ce _style figuré dont on fait vanité_, et le porte avec une
crânerie qui en augmente le scintillement et le cliquetis, je cherche
si je n'apercevrai pas le bœuf gras derrière elle, et cette image
carnavalesque me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un
goût et un respect tout particuliers pour les grands écrivains du
dix-septième siècle, les maîtres de la vraie beauté dans l'art; mais,
quand cette beauté m'est recommandée dans une prose ajustée tout
exprès pour faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles
et nos plus déplorables excès, quand c'est l'_ithos_ ou le _pathos_
élevé à sa plus haute puissance qui me fait les honneurs de cette
perfection classique, si justement regrettée, savez-vous à qui je
songe? à un professeur qui ferait sa classe en costume de pierrot ou
de débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre de la reine
d'Angleterre avec l'accent, les poses, les gestes de Frédérik Lemaître
dans l'_Auberge des Adrets_. Je demande qu'on me ramène à nos modernes
Mascarilles: au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions et le
courage de leur mauvais goût... Voyons, mon bon monsieur,
n'auriez-vous pas, pour me décider, des noms plus rassurants à
m'offrir? Quels seront les autres croisés?
--Nous aurons encore, dans nos premiers numéros, des articles de
l'heureux et aimable Clistorin...
--Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui trompe-t-on ici?» Moi, je
demande: «De qui se moque-t-on?» Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque
en doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient vieux,
il se fait ermite, et, après tout, Clistorin n'est pas le diable! Mais
enfin le public ne juge et ne peut juger que l'extérieur, les actes,
les œuvres, tous ces dehors par lesquels un personnage attire les
regards et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain,
l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup de choses à Clistorin
pour que son faux-col serve de ralliement à la vertu. Quels seraient
ses titres aux austères honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale?
Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas comme un catarrhe.
Les souvenirs de son règne à l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de
longues études sur le fort et le faible du corps de ballet, sur les
jupes raccourcies, les _portants_, les _vols_, les trappes, les rats,
les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles puissent
être, si utiles qu'elles soient à la prospérité de l'État, ne forment
peut-être point un stage suffisant pour un professeur de morale.
Est-ce son rôle d'homme politique et de directeur de journal? Il fut
magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses prospérités sous
le patronage du Juif-Errant? Il y aura toujours, quoi qu'on fasse, un
déficit de cinq sous dans le compte des vertus de Clistorin, et Eugène
Sue vous dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!
--Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives entre nos
exercices d'_éreintement_, nous aurons de charmantes fantaisies
artistiques de M. Poissonier...
--Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez donc pas que, dans
ce monde musical où la réclame est peut-être encore plus perfectionnée
que dans le monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé ses
confrères en fait de _puff_, de _blague_ et de hâblerie! Il aurait pu
être, il était un cor merveilleux: il a mieux aimé être un drôle de
cor. Il est le bouffon en titre des lieux d'où _la garde qui veille_
n'écarte pas toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le
machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de la salle Herz,
il a placé, à gros intérêts, le capital de sa célébrité dans une
opération de facéties à outrance et d'excentricités _quand même_, qui
amuse à la première séance, fatigue à la seconde et excède à la
troisième. Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant dans un
omnibus complet, comme tous les omnibus, on l'a vu tout à coup pâlir,
sangloter, s'arracher une poignée de cheveux, chiffonner une lettre
qu'il tenait entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en
donnant des signes du plus violent désespoir; puis soudain, par un
geste imprévu et irrésistible, entre deux hoquets mélodramatiques,
tirer de sa poche un pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle
et mouillé de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus se
précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière. Trois dames se
trouvent mal; le tumulte est à son comble: Poissonier, de l'air d'un
homme qui se réveille d'un songe, relève son pistolet, le casse en
autant de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et l'offre
à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est du chocolat,» et en
glissant l'adresse du chocolatier... et la sienne. Voilà l'homme: le
bon mot d'hier, le calembour de demain, la _charge_ d'aujourd'hui,
l'ami à qui il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il
apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le concert où on le
voit, celui où on l'entend, celui où on le cherche, le salon d'où il
sort, celui où il court, le pays qui le désire, celui qui l'attend,
celui qui le possède, tout pour lui est réclame, annonce, trombone et
grosse caisse. Les plus grands noms de la musique n'ont de valeur et
de sens que comme cortége du sien. Il n'a pas encore trouvé moyen de
ramener à l'égoïsme de sa gloire la question italienne et la question
américaine; mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu absolument,
pour tenir plus de place, se doubler d'un autre personnage, mélangé de
Brasseur et de Mangin. Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire
directeur de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de
cette implacable ennemie de la morale facile et de la bohème, de la
_blague_ et du mercantilisme littéraire? Quelle sera l'hermine qui
réchauffera dans son sein virginal cette couvée d'anachorètes, de
justiciers, de prédicateurs et d'apôtres?
--Les frères Blaguignard, murmura mon homme, mais si bas, si bas, que
j'eus peine à l'entendre.
--Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois d'un rire
homérique: c'est une gageure; reste à savoir qui la gagnera...
Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur à ma porte, et il
ne fut plus question de m'enrôler, même en qualité de caporal ou de
fifre, dans cette troupe d'élite.
Cependant les réclames allaient grand train: quelques braves gens, les
provinciaux surtout, furent dupes, et les premières listes
d'abonnements reçurent quelques noms chers à la religion et à
l'Église. Un mois après, le journal parut. Molossard, dès le premier
numéro, y fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du
tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de métaphores, posé
en Arpin, en Rabasson, en Léotard, en Alcide du Nord, traversant la
langue française sur la corde roide, comme Blondin traverse le
Niagara; abîmant les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans,
les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus fervents
catholiques du _Correspondant_ et du parti libéral; mais
très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes, les coloristes,
les fantaisistes, les matérialistes du _Moniteur_, auxquels il
applique tout d'abord les circonstances atténuantes: du crin pour le
P. Lacordaire, de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames et
messieurs, vous qui habitez une ville primitive où l'on est fort
arriéré sur le chapitre de la langue française, vous me saurez gré de
vous donner, en passant, une leçon de beau langage, tel que le
pratiquent, en 1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je
vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon et de la
Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons que des sujets graves.
Saint Thomas d'Aquin:--«Prouver que saint Thomas d'Aquin, l'Aristote
du catholicisme (mais du catholicisme, voilà bien ce qui gâte un peu
l'Aristote), fut un philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par
exemple, les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie
contemporaine; montrer qu'on peut très-bien dégager de son œuvre
théologique une philosophie complète avec tous ses compartiments, et
que le monde d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand
Bœuf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé l'univers, ne fut
dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance, etc., etc., etc...»
Donoso Cortès:--«Les événements lui donnent dans les yeux de leur
impalpable cendre de chaque jour et font ciller ses mélancoliques
paupières, qui n'ont pas l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque
ailleurs, je crois, sur cette immense et noire tenture de mort dans
laquelle il voit l'Europe enveloppée (et QUI l'est... peut-être,) il
se mêle de découper de petites prophéties spéciales, il ne réussit
pas, etc., etc., etc...»
Hegel:--«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte, Jacobi, Schelling,
n'existent plus... que dans Tennemann. Mettons, pour Hegel, qui est le
plus fort de tous ces Allemands, mettons quelque chose comme
quatre-vingts à cent ans d'influence malsaine sur le monde, quelque
chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit des conquêtes,
jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se tua pour ses beaux vieux yeux
chargés de tant d'iniquités... Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans
de ce condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes et en
prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire parfaitement
construit, avec ses climats et ses langues, qui, à lui seul, dirait la
faute, quand l'Histoire, plus certaine que la Philosophie, ne nous la
dirait pas, et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de
pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion la plus
précise et la plus profonde, de construire enfin ici-bas
scientifiquement la vérité...»
Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame Charbonneau. Des
cris inarticulés, des gémissements sourds, des chaises renversées,
annonçaient une catastrophe.
--A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.--De l'air! de
l'éther! de l'arnica! ouvrez les fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait
M. Verbelin.--Madame Burel se trouve mal!--Délacez madame
Galimard!--Un verre d'eau de fleur d'orange à madame Durivel!--M.
Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle; les attaques d'aploplexie
ne se déclarent pas autrement!
George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis il reprit en
souriant:
--Ah! mesdames et messieurs! comme on voit que vous avez gardé toute
votre candeur provinciale! Ces phrases, qui vous font tomber en
syncope, sont tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de
l'esprit français: elles s'épanouissent au plus bel endroit du plus
catholique des journaux officieux, et l'auteur est mentionné avec de
grands éloges dans les écrits de M. Sainte-Beuve, le maître de la
critique moderne. Permettez-moi, je vous en conjure, de vous réciter
encore ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi nous
rentrerons dans notre sujet.
Le P. Lacordaire:--«Le P. Lacordaire, _comme_ la plupart des hommes
qui sont beaucoup mieux faits qu'on ne pense (????) a les opinions et
les défaillances d'un talent _comme_ le sien, presque MULIÉBRILE
(????), qui se tend et se détend, _comme_ des nerfs, etc., etc., etc.»
Je demanderai à Molossard, en courant comme chat sur braise, comment
les hommes bien faits peuvent avoir quelque chose de muliébrile, et je
finirai à la hâte mon récit.
Dans le premier article de son journal (sous la raison Blaguignard,
Clistorin et Cie) Molossard ne manqua pas de m'englober parmi ses
victimes et m'asséna ses plus vigoureux coups de trique. J'étais,
suivant lui, atteint et convaincu:
1º D'arrière-pensées et de concessions académiques;
2º D'accommodements mondains et littéraires, de ménagements criminels
envers MM. Cousin, Guizot, Villemain, de Broglie, de Sacy, de
Montalembert, Vitet, Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne
sachant pas le français, et enclins à respecter ce polisson de Henri
IV;
3º De défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la vérité.
Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile Gautier, M.
Ernest Feydeau, M. Baudelaire, _Mademoiselle de Maupin_, Chamfort, la
_Physiologie du Mariage_, _Joseph Delorme_, _Fanny_, et qui sait?
peut-être Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne pouvait
me passer les _Souvenirs contemporains_, les _Moines d'Occident_,
_Madame de Hautefort_, l'_Histoire de la Révolution d'Angleterre_,
l'_Empire romain au quatrième siècle_; tout se compense. Ainsi, moi
qui, depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la chaleur,
moi qui servais de cible aux ennemis de cette vérité que Molossard se
vantait de défendre, j'étais accusé d'avoir sacrifié mes convictions
et mes devoirs aux calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur
d'un roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'une vieille
maîtresse qui lui passait autour du cou... ses bras? non, sa jambe!!
Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un jeune citoyen de
Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris pour apprendre la bonne
prononciation française. Le malheureux y perdait son latin et ne
réussissait qu'à parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais
rencontré au Collége de France et à la Bibliothèque: nous avions causé
du _moi_ et du _non-moi_: je lui avais prêté quelques livres, et une
sorte d'intimité s'était établie entre nous; il était convenu que je
rectifierais à mesure les imperfections de son accent.
Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le nouveau journal à la
main, et me dit d'un air narquois:
--_Che grois_ que ce sont des _varzeurs_...
--Des farceurs! oui, vous avez bien raison.
--Ce ne sont _tonc bas des breux_?
--Des preux? pas le moins du monde.
--Ni des _baladins_? ajouta Wilhelm avec un violent effort pour
articuler correctement ce dernier mot.
--Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins comme vous le
dites... en prononçant à l'allemande.