Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et brocards
pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir complet sans un peu de
cruauté: les empereurs romains le savaient, et les journalistes
français ne l'ignorent pas. Je me trouvai là tout à point pour
aiguiser l'appétit de ces _rictus_ faméliques qui ne pouvaient plus
dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà et là dans le
groupe quelques obligés, quelques enthousiastes de ma première
manière, lesquels eussent été fort attrapés si j'eusse exhibé leurs
lettres admiratives; d'autres à qui j'avais rendu des services plus
palpables; d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et
l'échine souple, me demander l'autorisation de faire des pièces avec
mes romans. Mais qu'était-ce que ces considérations mesquines quand il
s'agissait des grands intérêts des lettres, du goût et des gloires
nationales? J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces
gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie. Voltaire
blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé, criaient châtiment et
vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice fût faite;
les lumières du réalisme ne seraient rendues au monde que quand le
sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi que les
choses se passaient du temps des dieux et des déesses de l'Olympe. Il
est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas été mis à ce régime
d'adorations extatiques: il faisait profession de détester les
journalistes, qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait fait
passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses
éditeurs, tout ceux qui avaient eu affaire à lui, racontaient à son
sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac
était dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient eu le
chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé, mis sur le gril, coupé en
morceaux, réduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux
de la grande armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait dans
la _Presse_, Croquemitaine me fusillait dans le _Siècle_, Porus
Duclinquant m'assommait dans le _Charivari_. Ici j'ouvre une
parenthèse. A cet épisode de mon exécution se rattache une anecdote
qui mérite de trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.
Je me disposais à partir pour la campagne, où je comptais passer
quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de
toutes ces bourrades et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de
peloton, je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café, où
j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers
détails de mon supplice. L'un, plus célèbre par sa malpropreté que par
ses articles, affirmait que j'allais être châtié et expulsé par la
bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un
farceur, un sceptique ayant entrepris la défense des saines doctrines
et l'_éreintement_ des écrivains illustres comme un moyen de faire
parler de moi: celui-ci me représentait comme un pauvre homme, arrivé
de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des
éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là, tout
à côté, me dépeignait comme un richard, si énergiquement tourmenté de
manie littéraire, que je payais les journaux et les revues pour y
introduire mes tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un
autre encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me tenir pour
très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes
exécuteurs, ne disait encore que j'eusse assassiné mes parents, triché
au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames,
et ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que peu s'en est
fallu que l'on n'arrivât jusque-là.
Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le bouton de la
porte, lorsque accourut à moi un de mes amis intimes. Son visage
exprimait ce mélange de commisération cordiale et d'envie d'appuyer un
peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille
circonstance:
--Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?
--Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrière Blanche.
Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre,
Colbach, Caméléo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux,
Porus Duclinquant...
--Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...
--Non.
--Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en
comparaison. Sérieusement, je te conseille de ne pas partir sans en
avoir pris connaissance.--Prenant un air pincé:--Dans ta position, tu
ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.
Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du
Croissant, où moisissent les bureaux du _Charivari_; mais, comme
l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie,
permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg
Saint-Honoré. En chemin, nous récolterons une petite histoire.
Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de
Brégny, spirituel dilettante, très-bien posé dans les quelques salons
aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la
littérature; nous avions échangé le dialogue suivant:
--Vous connaissez Euphoriste?
--Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable des lieutenants
d'Alexandre Scribe! Un homme charmant, qui, dans notre siècle de
clubs, de cigares, d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon
esprit de tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de son
père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie française; sa
maison est agréable, son urbanité exquise, ses dîners ravissants: s'il
y a dans tout bonheur un grain d'habileté, où serait le mal cette
fois? Pourquoi les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles?
Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas fallu un peu
d'art pour entrer à l'Académie? Vous exhortez le soldat à chercher
tous les matins dans sa giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve
rarement, et vous défendriez au poëte de chercher les palmes vertes au
fond de son portefeuille!
--Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste, que vous connaissez
et qui a été mon camarade de collége, vous adresse une invitation que
vous ne refuserez pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat,
si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie, le _Gendre de M.
Poirier_. Seulement, cette fois, ce n'est plus un gentilhomme ruiné et
brillant qui épouse la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un
jeune homme, fils de ses œuvres et portant un nom désastreusement
roturier, qui, à force de talent, d'énergie, de délicatesse d'esprit
et de cœur, se fait aimer d'une jeune fille noble, se fait accepter
par ses parents, et entre, par droit de conquête, dans ce monde dont
le séparait sa naissance.
--Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle Poirier
épousant le marquis de Presles n'est plus que madame la marquise de
Presles, tandis que mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard
n'est plus que madame Bernard...
--Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le nom du jeune héros
de la comédie d'Euphoriste. Mais Euphoriste est, avant tout, tourmenté
par un scrupule qui lui fait le plus grand honneur: il professe un
respect sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions
nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie, il voudrait être
certain qu'elle ne renferme pas une seule scène, pas un seul mot,
offensants ou désagréables pour les oreilles armoriées. Afin
d'acquérir cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie
chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis de Lormont, la
comtesse de Marsy, le général de Vergelle, le duc de Villiers, la
marquise de Blémont, la baronne de Chavry. J'y adjoindrai,--et c'est
ici que vous entrez en scène,--deux ou trois critiques de bonne
compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif, la majorité sera
composée de fils de croisés presque aussi spirituels que des fils de
Voltaire. Pour qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet
auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a pas lieu à une
seule coupure. Viendrez-vous? Encore une fois, c'est Euphoriste qui
vous invite.
--J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce qu'Euphoriste lit
admirablement, parce que la pièce sera jolie comme tout ce qu'il fait;
mais croyez bien que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre
pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle, qui aimait à être
battue: elle a subi de bonne grâce et payé en or et en bruit, des
attaques plus meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste.
Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être M. Robert!
M. de Brégny me serra la main, et nous nous quittâmes. Quelques jours
après, la lecture eut lieu: elle fut exactement ce que j'avais prévu.
Il y avait là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis et de
duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois pour applaudir Talma
au parterre d'Erfurt. Cette noble assemblée écouta la comédie
d'Euphoriste avec cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies
exclamations admiratives qui, depuis l'auteur du _Solitaire_ jusqu'à
l'auteur d'_Arbogaste_, ont constamment fêté les lectures de salon. La
pièce, qui s'appelait alors le _Nom du Mari_, était agréable; ce qui
m'y choqua le plus, ce ne fut pas cet antagonisme de la noblesse
maigre et de la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni
mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails de ponts, de
chaussées, de conseils généraux, de desséchements de marais, de
rapports de préfecture, de canaux, de rail-ways et de houilles, qui
alourdissaient singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me
parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir marié une jeune
fille de haute naissance au fils d'une marchande de pommes; ce fut
d'avoir fait de ce fils, ingénieur de son état, le type de toutes les
perfections et de toutes les grâces. Ce n'était plus le critique qui
protestait en moi, mais le propriétaire riverain.
En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire blasonné applaudit
Euphoriste de ses petites mains gantées, qui ne font pas beaucoup de
bruit. On le complimenta d'une si délicate façon, qu'il en fut
sincèrement ému. Il n'y eut pas la plus légère objection, le plus
léger murmure, et moi-même j'avais dans les yeux cette petite larme
dont parle madame de Sévigné.
A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous le chemin de la rue
du Croissant et des bureaux du _Charivari_.
Balzac a peint, dans ses _Illusions perdues_, ces bureaux de petits
journaux, ce couloir coupé en deux parties égales, dont l'une conduit
au bureau de rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont
l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir grillagé où se
tient le préposé aux abonnements. On sait ce que sont ces vieilles
maisons, ces escaliers, ces cloisons; un jour faux et blafard
pénétrait par une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert et
dont les carreaux disparaissaient sous une triple couche de poussière,
de fumée et de suie. Le galandage, passé à la chaux et jadis blanc,
portait d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre,
entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions grotesques.
Bien que l'on fût au mois de mai, on avait froid en entrant dans ce
bouge; on se sentait le cœur soulevé par ce genre de dégoût que
causent les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne à
qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi, une de ces
figures ternes, impassibles et louches, qui s'encadrent dans presque
toutes les scènes du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans
cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et l'esprit.
Je demandai à cet employé la collection du mois d'avril, et je me mis
à la feuilleter; bientôt je trouvai et je lus l'article de Porus
Duclinquant.
Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières armes à
Marseille, dans le _Sémaphore_; mais le demi-jour de la province ne
pouvait suffire à cet aigle, et, quelques années plus tard, l'aigle
débutait à Paris. Hélas! à l'aménité primitive de son caractère
Duclinquant eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du _fruit-sec_.
Son chagrin le plus poignant fut de se croire un homme sérieux et
d'être condamné par le malheur des temps à la facétie chronique et au
calembour à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être Triboulet.
Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours furent lugubres, ses
facéties pénibles, sa gaieté funèbre. Les prétentions de cette gravité
rentrée dans cette hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes
de Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais aspirer à
avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié de la drôlerie essaya
de sortir de ses galères: il écrivit une comédie et réussit à la faire
jouer sur un théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les
opinions _avancées_ de Porus Duclinquant prévenaient en sa faveur son
jeune et bouillant public; mais qui peut échapper à son destin? Le
chef-d'œuvre fut sifflé; il s'appelait la _Fin de la comédie_; un
détestable plaisant prétendit que la pièce était bien mal nommée,
puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus,
Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver, qui prenait
mesure d'un habit d'après les règles de l'arithmétique: il prouva que
sa pièce avait eu trois représentations complètes; que, le directeur
étant son ami intime et l'Odéon étant habituellement désert, elle
aurait pu en avoir trente; que, par conséquent, nous devions lui
savoir gré de sa modération; ce dernier argument ne rencontra pas de
contradicteur, et les lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux
vingt-sept représentations dont il avait bien voulu leur faire grâce,
furent saisis d'une religieuse terreur.
Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire? J'avais manqué de
respect à Béranger, et Duclinquant, quoique plaisant par état,
n'entendait pas sur ce point la plaisanterie. Son génie s'était
exactement moulé dans le génie du chansonnier, et il réclamait comme
siennes les injures subies par l'auteur de la _Gaudriole_.
Franchement, le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger lui-même,
et toutes mes méchancetés réunies n'étaient pas comparables à
celle-là. N'importe! prenant la querelle à son compte, Porus
Duclinquant profitait de l'occasion pour vider sa poche de fiel.
J'étais traité comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des
assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je me sentais
humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait voulu; humilié pour la
presse, pour la littérature, et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces
cloisons humides me causaient une impression de dégoût, mêlée d'une
profonde tristesse; et, comme pour mieux obéir à la loi des
contrastes, je me reportais par le souvenir vers le salon du comte de
Brégny, vers cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie,
parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se fâcher contre ses
ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste, entouré des femmes les plus
charmantes et les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si
doux triomphe!
Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une voix qu'il me
semblait avoir entendue en meilleure compagnie, vint me distraire de
mes douloureuses pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on
ne pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet de
rédaction. L'_alter ego_ de Porus Duclinquant en sortait, reconduisant
un visiteur en qui je reconnus Euphoriste.
Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui longeait le bureau
d'abonnement. J'entendis Euphoriste qui disait au journaliste en
ouvrant la seconde porte:
--Cher monsieur, je vous recommande ma pièce, et j'espère qu'elle vous
plaira!
Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les nerfs
horriblement agacés par une irritante lecture; j'en éprouvai contre
Euphoriste un genre de dépit analogue à celui que ressentent les
enguignonnés contre les heureux, les pauvres contre les riches, les
bossus contre les beaux hommes et les maladroits contre les habiles.
Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne seras jamais qu'un grand
imbécile; et cette anecdote s'est gravée dans ma mémoire.