IX

Jeudi, mars 186...

Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà de ses

prévisions et des miennes: il ne revint en France qu'au bout de trois

années. Trois ans! Il n'en faut pas tant pour bouleverser de grands

empires; il en avait fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole

à la roche Tarpéïenne.

Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à Bagdad, sans que

je précise aucune date ou aucun détail de polémique, vous avez tous

assez d'esprit pour comprendre qu'il y a des moments où la société a

peur, et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société a peur

sont, en général, ceux où il se fait un grand tapage dans les rues, où

les tapageurs forcent les citoyens paisibles à avoir l'air de se

réjouir de ce qui, au fond, les consterne, et où les organes de la

publicité énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes pour

le bourgeois et le propriétaire. Les moments où elle n'a plus peur

sont ceux où, tout désordre extérieur étant dompté à la surface, il

faudrait une oreille bien fine pour entendre le bruit de la sape

souterraine, un œil bien perçant pour apercevoir quelques petits

points noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je

commençai ma campagne contre les écrivains dangereux et les mauvais

livres, cet honnête public était dans une de ses phases d'angoisse et

d'épouvante. La littérature malfaisante avait si évidemment et si

largement contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de

lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille et

encourageait de toutes ses forces les iconoclastes. Des hommes qui

n'allaient que très-rarement à la messe proclamaient la nécessité

d'une nouvelle Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, et

d'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient

très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille, la torture et

l'inquisition. Le moment était donc favorable à un essai de

contre-révolution littéraire, et je m'en donnai à cœur joie.

Voltaire, Béranger, Eugène Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo,

Michelet, Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine,

et je devins, contre notre illustre et cher poëte, le complice des

plus tristes passions de cette société, aussi impitoyable dans sa

rancune qu'aveugle dans sa sécurité. Quant aux _seconds rôles_, aux

_utilités_ de la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent. Il

m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui arrive au soldat dans

la mêlée, à l'ivrogne au cabaret: je me grisai avec mon encre comme

d'autres se grisent avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans

hypocrisie aucune, mais par une sorte d'emportement et de défi, je

dépassai de beaucoup mon opinion véritable; j'infligeai des démentis

furieux à mes propres admirations. En outre, dans le feu du combat, je

ne m'aperçus pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire tomber la

plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais avaient des torts

immenses; mais ils restaient, malgré tout, aussi immenses que leurs

torts. Lorsque, après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être

toujours en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque,

pour satisfaire mes affections personnelles, mes amitiés politiques,

pour rendre justice à des œuvres estimables, à des talents honnêtes,

à des noms inoffensifs, je leur donnais de l'_éminent_ et de

l'_admirable_, il en résultait des défauts de proportion, accablants,

en définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique. Enfin,

comme en dépit de ma bonne volonté tous ceux que je louais n'étaient

pas des saints, comme l'un était protestant, l'autre à demi

voltairien, un troisième censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon

ton, celui-là romancier désabusé et légèrement immoral, on avait le

droit de me demander en vertu de quel privilége je pouvais allier tant

de sévérité à tant d'indulgence.

Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus applaudi tant

que j'eus le mérite de répondre aux rancunes et aux frayeurs de mes

lecteurs; je fus sifflé et oublié quand le public, cessant de trembler

et de gémir, reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait

bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous pourriez me

répliquer que je suis bien sot de m'en plaindre, bien niais de m'en

étonner, et bien naïf d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes

étonnements et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire

toucher au doigt certains détails de mœurs, certains traits de

physionomies littéraires; c'est montrer aux jeunes gens qui m'écoutent

_comment ça se joue_, et comment, en littérature, les maladroits sont

traités par les habiles.

Justement, de grands événements qui venaient de s'accomplir, et qui

rassurèrent le gros des honnêtes gens, préparèrent mes disgrâces. La

presse, vous le savez, après avoir eu toute liberté et même toute

licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant plus attaquer ni

rois, ni empereurs, ni généraux, ni princes, ni princesses, ni

ministres, ni préfets, ni magistrats, ni gendarmes, elle était

condamnée ou à périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres

victimes. Mais quelles seraient ces victimes? Là était la question.

Tous les grands cœurs et les grands esprits du journalisme

révolutionnaire et bohème mirent à la résoudre une touchante

unanimité. Privés de leur pâtée habituelle, voulant cependant dîner,

et dîner le mieux possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus

faibles, c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le moins

dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout ensemble désagréables au

gouvernement et voués à une cause impopulaire. On vit alors, et on

voit peut-être encore, les vaincus pour _tout de bon_ et les vaincus

_pour rire_; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures,

de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros en disponibilité,

démagogues en retrait d'emploi, martyrs en expectative, mais ayant,

sous le joug oppresseur, l'art de manger chaud, de boire frais,

d'accommoder leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés, et,

moyennant quelques élégiaques regrets donnés, de temps en temps, à

leurs vieilles idoles, maîtres de dégonfler leur bile contre ces

misérables suppôts d'absolutisme, ces chouans ou ces sacristains de la

politique et de la littérature, les royalistes et les catholiques. Que

dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas, et ces intrépides

avaient assez de patriotisme pour se faire les courtisans des

puissances du jour; ils divisaient en deux parts leur vie courageuse:

le matin, dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le soir,

ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au jasmin ou à la rose,

ils allaient dire crûment leurs vérités aux princes, et jouaient au

naturel, sous les lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de

Mascarille.

Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont je vous ai déjà

parlé lors de mes fâcheux débuts chez Marphise. Caméléo est devenu,

depuis lors, le type le plus accompli du journaliste à tout faire:

aussi fortement convaincu que le tourlourou le mieux discipliné, son

opinion politique est plus qu'une foi; elle est une consigne, à

laquelle il obéit avec une roideur pleine de souplesse. Son ministre

est un caporal qui a le droit de penser pour lui, et, se

contredirait-il dix fois en un jour, Caméléo imperturbable lui

prouverait qu'il a dix fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers

1855, Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups de

plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre à la rue de Chaillot.

Républicain, socialiste, humanitaire, pleine lune d'Eugène Pelletan,

il éclairait de ses lueurs sereines le feuilleton de la _Presse_. Sa

spécialité était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais

qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu. D'ordinaire, il

commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je dit? suis-je assez bon

prophète? Vous vous rappelez ce que je vous annonçais l'autre jour:

ma prédiction s'est réalisée de point en point.»--Et Caméléo se

croyait très-sérieusement prophète, tandis qu'il n'était pas même

sorcier. Dressé sur ses jambes courtes comme sur des ergots, il

regardait du haut de son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces

quiconque avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin. Pour

le moment, il essayait en l'honneur de Marphise son talent de

thuriféraire, et lui cassait, chaque matin, sous son nez d'aigle, un

encensoir dont elle daignait ramasser les morceaux. Il s'était fait le

page, le gnome, le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus,

hélas! que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu contre

moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il écrivit sur un coin de sa

table vingt lignes fort méchantes qu'il eut soin de ne pas signer, et

où il me disait exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit.

Comme ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître:

d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo? Je le rencontrai peu de

temps après, et sa poignée de main fut plus cordiale qu'elle ne

l'avait jamais été; mais voici le trait de mœurs, car jusqu'à présent

je ne vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que Marphise

était mourante, ce que j'ignorais, mais ce que Caméléo savait

très-bien. Remarquez que, depuis des semaines, la _Presse_

s'épanchait, sous sa plume, en effusions sentimentales sur la tendre

amitié qui s'était formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que

Caméléo devait me croire parfaitement renseigné sur le véritable

auteur du venimeux entrefilet qui m'avait fait ma première blessure.

Or, voici le dialogue qui s'établit entre nous sous une arcade de la

rue Castiglione:

--Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia doit être contente: votre

article de ce matin sur l'_Histoire de ma vie_ enlève, comme on dit,

la paille: quel feu! quel enthousiasme! quel lyrisme!

--Ce sont les charges du métier... il le fallait!...

--Entre nous, votre admiration est un peu excessive; le récit se

relève, depuis que Lélia est arrivée aux époques vraiment

intéressantes de sa vie; mais, auparavant, que de longueurs! quel

fatras! que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa mère, etc.

--Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois, vous ne savez donc

pas?...

--Quoi donc?

--Ah! vous êtes bien encore de votre province!... Lélia, un peu

insouciante comme tous les grands artistes, avait envoyé à notre

seigneur et maître cet énorme paquet de vingt-quatre volumes en

l'autorisant à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise,

toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs du

commencement, l'œuvre aurait un trop grand succès... et notre

gracieuse souveraine a décidé, en femme de goût, que les vingt-quatre

volumes paraîtraient en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est

beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que la _copie_ est

payée fort cher, et que les abonnements ont diminué...

--Mais cette belle amitié?...

--Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore, mais quoi de plus

vulgaire que d'aimer ses amis quand ils réussissent? C'est à pleurer

leurs revers qu'excelle une âme délicate et sensible...

Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes et les panégyriques

coulèrent à flots: Caméléo mena le deuil, et prouva que Marphise

avait, à elle seule, plus de génie que Sapho, Corinne, George Sand,

madame de Staël et madame de Sévigné...

Ce fut à la même époque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je

le rencontrai, il venait de débuter, et ses amis annonçaient en lui un

héritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu dès

l'abord que l'humanité se partageait en marteaux et en enclumes, et il

voulait être marteau. Pour commencer, il s'était moqué d'une poétique

contrée dont il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres

l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité de

trois ans par une satire de trois cents pages. A cet édifiant début

qui mit les rieurs de son côté, succéda une œuvre d'un autre genre

qui faillit produire sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée

d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour ramener le roman

au naturel et au vrai, n'avait rien trouvé de mieux, disait-on, que de

copier une correspondance véritable, et d'indiscrets chercheurs de

pistes menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité.

Là-dessus, _tolle_ général, et haro sur l'homme d'esprit chargé de

reliques italiennes. Le moment était critique. Argyre me fut présenté

par une de ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est si

difficile de résister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans,

mince, d'une figure irrégulière, mais fine, regardant les gens comme

un myope excessif qui abuse de ses désavantages. Ses yeux petits,

veufs de lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet de

sourcils et de paupières, qui semblaient toujours prêts à les

absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un singulier livre américain,

_Elsie Venner_[4], quelques traits applicables à ce bizarre regard. La

bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace du

rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque faisait songer au

tournoiement d'une meule à épigrammes. On surprenait, dans son

attitude, sa physionomie et son langage, cette obséquieuse malice,

cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire

employait si bien vis-à-vis des grands, et que son disciple se

préparait à pratiquer auprès des puissances de notre siècle, les

parvenus et les riches. Je fus frappé de ce visage de Machiavel

lycéen, où le désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où

le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant

terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges, à quoi

bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bénévolement,

dans une _Revue_, le défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait,

par bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me

remercia _verbalement_ avec des effusions de reconnaissance

extraordinaires; mais il se garda bien de m'écrire ses remercîments:

une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait

de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait

simultanément à la fine littérature et à la manière de s'en servir.

[4] _Elsie Venner_, by Oliver Œendell Holmes; voir la _Revue des

Deux-Mondes_ des 15 juin et 1er juillet 1861.

Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba à plat. On y

entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire de claqueur, une grêle

de sifflets. Les charitables critiques du lundi,--des raffinés qui

n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré

eux,--se jetèrent sur la pièce, comme des chiens à la curée: on crut

que cette fois notre homme était à la mer. Il ne se tint pas pour

battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il

trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant,

on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans le plus

brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs de scandale

s'attendirent à une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas

trompée. Dès la seconde lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put

deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature légère,

cette position belliqueuse que pour fusiller ceux dont sa vanité

avait à se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien

nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un

pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous

étaient frappés, Julio et Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et

Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en

frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie épouvantable;

cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte à moins de dix affaires...

Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des échanges

d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de réparations

qui ne réparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux

intéressés qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates,

Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref,

un beau jour, la farce jouée, la toile tombée, les critiques bien et

dûment passés par les verges, tout ce petit monde spirituel et

chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et

insultés, déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune homme

demanda à ses victimes, entre les huîtres et le sauterne, leur avis

sur des Titien qu'il venait de découvrir et qui n'étaient pas même des

Mignard. On s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés

les uns des autres. Ces faux Titien avaient été pour leur acquéreur la

queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les

questions littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques,

artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour

lui des sujets, mais des réclames.

Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint à me

prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla

d'épigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su

qu'Argyre avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est riche,

il est décoré; il excelle dans la brochure: les plus hardies vérités

n'ont rien qui l'effraye; il a parlé du Pape en homme qui ne craint

pas les puissances spirituelles, et il a démontré que l'original du

plus beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille de l'Alma

et organisé l'Algérie.

X

Parmi les nombreux détails de ma _grandeur et ma décadence_, il n'en

est aucun qui caractérise mieux nos mœurs littéraires que l'histoire

de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et

aspirant aux prix de l'Académie française.

Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui prétendait ne pas

être confondu avec la tourbe des écrivains démocrates; et, dans le

fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de

ces vulgarités d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un journal

célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une élévation remarquable,

Massimo avec une énergie bizarre, préoccupés d'un idéal que la

démocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore

trouvé, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus

rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces

servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fières

intelligences devant des idoles de plâtre ou d'argile. Ajoutons que

l'on citait de tous les deux de beaux traits de générosité. Il y avait

dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la fois et de

révolutionnaire qui les avait fait surnommer _les Polonais de la

littérature_.

Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par mes irrévérences

contre Béranger, ces messieurs se séparèrent de leurs amis politiques

et me complimentèrent. L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se

trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits: «_Ce bêta de

Béranger_.» Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la

célébra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, où, après

les réserves d'usage et les déclarations de guerre aux doctrines, il

traitait ma prose de _charmeresse_, et se plaignait d'être fasciné au

point de se croire, par moments, converti à la cause du trône et de

l'autel. Cette épithète de _charmeresse_ me charma à mon tour, et il

me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les

pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une année

s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est le sort des

tendresses factices. L'hiver suivant, à mon second volume, Colbach se

mit encore à l'œuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingénieux.

C'était beaucoup plus encore que je ne méritais, et je m'en serais

volontiers tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les austères

conseils de Théodecte; et justement, à cette époque, Colbach, qui

pouvait mériter de vifs éloges comme conteur, eut l'idée fâcheuse

d'éditer un gros livre de critique transcendante, où il abîmait tout

ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut

grand, je l'avoue; ces jolis mots de _charmeresse_ et d'_ingénieux_ me

trottaient encore dans la tête. Pour me mettre à mon aise, Colbach,

dont je n'avais pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième

article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de miel était finie;

nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855,

ingénieux en 1856, je n'étais plus, en 1857, toujours d'après le même

juge et sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux. Ce brusque

retour des choses et des épithètes d'ici-bas me rendit toute ma

liberté d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indépendance,

et je disséquai le gros volume de Colbach avec une sévérité que

tempéraient encore des formes courtoises et les dimensions mêmes de

mon étude. Une autre année s'envola; mon quatrième bouquin parut;

remarquez que ce n'étaient pas là des ouvrages différents, mais des

séries d'une même œuvre exprimant les mêmes opinions dans le même

style. Remarquez aussi que la _Revue_ de Colbach et le journal où je

m'étais réfugié après mes premiers naufrages avaient été supprimés le

même jour, ce qui établissait entre nous une fraternité de martyre.

N'importe! Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal auquel il

était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha une seule ruade, mais de

la force de vingt chevaux chargés de grelots charivariques. Il me

qualifia de _quidam_, demanda ce que voulait _ce monsieur_ avec ses

rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il

eût écrit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une

égratignure d'amour-propre avaient suffi pour opérer ce prodige, cette

transformation de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet

avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de

rabâcheur et de _quidam_. Et qu'on médise encore de la loi des

signatures!

A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais écrit de son vivant

ce chapitre de mes _Mémoires_; je l'aurais supprimé, si je sentais la

moindre goutte de fiel se mêler au souvenir des petites ingratitudes

de ce charmant écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit

pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes que de vous

montrer un coin de la vie littéraire au dix-neuvième siècle. Il s'agit

surtout, je le répète, de guérir d'avance les jeunes gens qui

m'écoutent de l'envie d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a

tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez

quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et

allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos principes vous interdisent

le suicide, si vous ne pouvez résister à la vocation, méditez du moins

mon histoire!

En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les mœurs de la

bohème étaient peintes sous des couleurs peu propres à séduire les

imaginations honnêtes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs

grands hommes de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu de

cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard avait appris à

peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait là quelques

bonnes bouffées de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs,

était dégoûté des grandes aventures, des romans en cinquante volumes,

qui cadraient mal avec les préoccupations publiques. On avait donc

fait à cette _Vie de Bohème_ un très-joli succès; mais Schaunard n'en

était, pour cela, ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et

je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis

un moment que sa tête chauve ne tombât sur ses genoux. Cette calvitie

précoce donnait à sa figure fine et mélancolique une physionomie

singulière; on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune

homme vieux.

Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était d'entrer dans

cette célèbre et puissante _Revue_, dont nous disons tous tant de mal

quand nous avons à nous en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un

signe pour que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort bons

termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard de parler pour

lui, et une occasion favorable se présenta quelques jours après.

--Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en

vont, et les jeunes n'arrivent pas.

--C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par

exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du

succès.

--Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres,

l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on prétend, une cravate

blanche et des gants jaunes dès huit heures du matin (il est vrai que

je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le

bohème par excellence!

--Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps où les cravates blanches

doivent de grands égards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive:

qui sait? Schaunard écrira peut-être dans le _Moniteur_ avant moi.

--Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je

vous dis: vous en aurez du désagrément.

Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait, Schaunard

et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le

directeur de la _Revue_.

Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore resté quelques

illusions touchant les rêves poétiques et les pensées virginales des

jeunes gens tourmentés par une vocation littéraire, ces quelques

minutes eussent suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé

que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutôt

ses deux ou trois termes arriérés? Il avait encore crédit chez tel

restaurateur; mais chez tel autre un _œil_ (arriéré) si effrayant,

qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son

bottier? La liste était longue, et le _passif_ lamentable. Pour couper

court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité de la

littérature et la mission des hommes de talent. «Il faut, lui dis-je,

que l'art échappe au matérialisme qui le domine et finirait par

l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes

trompés. Nous avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du

dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas

aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner

au profit des grandes traditions spiritualistes et chrétiennes, du

culte de l'idéal, de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt

ou tard escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans

tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait

au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs

physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, réparez nos

fautes! Relevez, régénérez les lettres; ramenez-les dans ces sphères

supérieures où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais à

m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit de ma plus belle

phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots:

--Croyez-vous que M. B... me payera ma première feuille?

Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur le même effet

qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalté.

--Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez ces

détails-là avec M. B... je ne me suis chargé que de vous présenter.

Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des deux interlocuteurs,

je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de

vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard

s'était engagé à écrire un roman pour la _Revue_. Puis nous sortîmes

ensemble; mais à peine avions-nous dépassé la porte du numéro 20,

Schaunard me dit rapidement: «Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!»

et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose

était une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce

roman dont il n'avait pas encore écrit la première syllabe.

Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à Dieu ne

plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse, au talent forcé de

lutter contre les difficultés de la vie, ni même--car à tout péché

miséricorde!--aux embarras de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse.

Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait

caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème littéraire qui

s'était emparée de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est

débattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fiévreuses

étreintes. La bohème a été pour Schaunard ce que la roulette est pour

le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les

souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la

maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vécu, il en a vécu,

il en est mort. Dans ma première conversation avec Schaunard, et, plus

tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait

sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand,

plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des

confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois

fois la somme annuelle qui suffit à toute une famille d'employés de

province et même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des

recors, des complications inouïes, des transes continuelles,

l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles plaintes contre les

éditeurs, les libraires, les directeurs de théâtres, des démarches

inquiètes, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de

cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les pensées

fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la poésie.

Encore Schaunard a-t-il été un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le

mieux réussi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne

qu'à ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés, des

dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui vont loger en garni, à dix

centimes la nuit, ou chercher leur maigre dîner hors barrière, dans

une gargote hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient

ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces deux pâles déesses

des littératures athées!

--Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes réinstallés dans notre

coupé de remise, êtes-vous content?

--Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes

chefs-d'œuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me

rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les

mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à la mort!...

Mais... le caissier est diablement dur à la détente: croiriez-vous que

je lui ai demandé deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu

entendre?

Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions de sa

reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.

Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre;

enfin il parut: un autre le suivit à dix-huit mois d'intervalle; puis

un troisième. Le talent était incontestable: le succès fut médiocre.

On avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour la _Revue_

n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se dégager de toutes ses

charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris

le conseil trop au sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses

entournures. Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient

et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette après Mimi, Fanchette

après Musette, Javotte après Camille, Olympe après Fifine, Coralie

après Marinette, Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier,

c'était toujours la même chose, toujours la même chanson, un peu plus

vieillotte à chaque nouveau couplet et à chaque nouveau refrain!

Marivaux descendait encore d'un étage; M. de Musset avait noyé sa

poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les

trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bière.

Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous

nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes.

Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il

habitait la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers.

Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire, je lus un matin

dans un petit journal une charge à fond dont j'étais le héros

grotesque, une facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes

lettres comme membre d'une société de tempérance d'idées, d'esprit et

de style, avec le menu drolatique d'un dîner où l'on avait mangé du

Balzac au premier service, du Béranger au rôti, du Michelet aux

entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours

suivants, la facétie se prolongea et se répéta en des variations

innombrables; elle prit les proportions d'une _scie_ d'atelier, d'une

scie dont chaque dent s'aiguisait aux dépens de mes côtes. Le tout

était signé Marcel, le nom d'un des héros de la _Vie de Bohème_; mais

j'étais à mille lieues de croire que mon _obligé_, ainsi que

Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir les rangs de mes

persécuteurs. D'ailleurs c'était bien _gamin_, bien _bohème_ pour un

rédacteur de la _Revue_!

Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter que ces articles

étaient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de

Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant,

comme une des misères de cette société et de cette littérature,

l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces

choses-là; il le faut dans l'intérêt même des coupables; car, dans

cette petite _gaminerie_ comme dans ses opérations stratégiques autour

de la pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience

de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur; c'était le

laisser-aller moral poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites. Il était

mon obligé, ainsi qu'il le proclamait lui-même; je l'avais introduit,

recommandé, présenté à un homme et à une _Revue_ qui ont le droit

d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des répugnances, affronté

des reproches. A chacun de ses romans je m'étais, au grand scandale de

mes lecteurs habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis en

frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de trop près. Jamais

le plus léger nuage ne s'était élevé entre nous; et, au moment où

j'étais attaqué et lapidé de toutes parts, le voilà qui s'affublait

d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter

son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques écus.

Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard

et aux premières représentations: croyez-vous qu'il m'évita?

nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le

moindre embarras: il me donnait de fortes poignées de main, ou bien il

m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crâne dénudé

au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans le

_Moniteur_; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une longue lacune.

Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je

n'entendais pas dire qu'aucune pièce de sa façon eût été reçue ou même

refusée par aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je

l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai de ses

nouvelles, et je finis par la question obligée entre hommes de

lettres: «Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si

longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»

--Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il avec un

sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de la littérature, c'est de

l'arithmétique. Je dois quatre mille francs à madame Porcher, la

providence des auteurs dramatiques; deux mille francs au _Moniteur_ et

quinze cents à la _Revue_... Suivez bien mon raisonnement: si je

donnais une pièce, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son

argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman au

_Moniteur_, il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair.

Enfin, si je livrais de la copie à la _Revue_, quand elle aurait

imprimé et publié mes six feuilles, elle me dirait: «Nous sommes

quittes.» Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalité

impardonnable, et j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le

parti de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et je suis

paresseux... par économie!

Son récit désarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main

et lui dis: «Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en

voulais un peu; mais votre arithmétique est plus littéraire que vous

ne le pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature

contemporaine, et je vous dis comme vous dirait la _Revue_: «Nous

sommes quittes!»

Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant tout bas:

--Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus honnêtes!

Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaieté triste, de

cette résignation narquoise, il y avait déjà un commencement de

dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-être

du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon

en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard fut escorté

jusqu'au cimetière par la musique du régiment qui l'a tué! Mais ceci

nous mènerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le

récit de mes infortunes.

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 33 / 50 题