VIII

Jeudi, mars 186...

Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème, le bruit se

répandit dans la république des lettres qu'un jeune homme du monde,

passionné pour la littérature, auteur de quelques esquisses

_remarquées_ dans les journaux et les revues, allait offrir aux

livres, aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire, cette

publicité à jour fixe, dont jouissaient, de temps immémorial, les

pièces de théâtre. Un mois plus tard, en effet, on put lire ma

signature au bas d'un feuilleton de quinze colonnes, dans un journal

dont il sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise

imminente et de frayeur générale, ce journal avait rendu d'éminents

services et acquis une grande célébrité; mais depuis, par suite de

circonstances singulières, ce même journal, si dévoué à la cause de

l'ordre, devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au parti

de la révolution. Notez bien, mesdames, cette bizarrerie: vous y

trouverez, en temps et lieu, l'explication d'une partie de mes

malheurs.

Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à la mode, un volume

de romans. Ce fut là ma lune de miel littéraire. Je fus étonné de la

quantité d'amis et d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts.

J'aurais dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu!

messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que je suis!»--Mais, de

toutes les surprises, c'est celle à laquelle le cœur humain

s'accoutume le plus aisément et le plus vite. Je ne tardai pas à

trouver tout simple que l'on me regardât comme un génie, et je me

reprochai naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt. Chacun

vantait mon petit bouquin comme s'il se fût agi d'un chef-d'œuvre.

C'était élégant, fin, ingénieux, d'une distinction parfaite!... On

voyait bien que l'auteur appartenait à la société polie, à cette

société d'élite dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés

dans la littérature moderne par une odeur de musc et de cigare! Tout

le monde fit _chorus_, Caméléo et Victorinet, Polychrome et Julio,

Présalé et Colbach, Duclinquant et Delatente. J'aurais pu faire un

volume avec les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais je

dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de mes panégyristes

avaient soin de glisser dans le même paquet quelque volume de leur

cru, accompagné d'épîtres-dédicaces et de cordiales instances. J'en ai

conservé trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons: on ne

rencontrerait pas mieux chez les compagnies d'assurances.

«Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparition parmi nous est un

honneur dont nous avons tous pris notre part. Vous régénérez la

critique, comme vous purifiez le roman. On devient meilleur en vous

lisant, et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour

être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent vos articles

sont des jours de fête, et chaque ligne que vous accordez à nos

pauvres petits livres se traduit, chez nos libraires, par une vente de

cent exemplaires. Voici un humble volume que je prends la liberté de

vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques tons un peu vifs,

quelques nuances un peu jeunes; ne me ménagez pas, monsieur; je me

soumets d'avance à vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous

est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de courtoisie et de

grâce!»

Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George Sand, moins le

génie de George Sand et de Balzac.

«Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire d'autant plus que nos

opinions ne sont pas les mêmes; on pourrait dire qu'elles sont

contraires; mais les extrêmes se touchent, et nous nous touchons par

bien des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus?

Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait avec Armand

Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais vous pourriez bien, avant peu,

être Chateaubriand (_sic_). Quoi qu'il en soit, voici un livre que je

vous offre; quelques passages blesseront peut-être vos honorables

regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins le mérite de la

sincérité, et cette sincérité, je ne l'ai jamais mieux comprise et

mieux pratiquée qu'en me disant votre lecteur le plus assidu, votre

plus fervent admirateur...»

«Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je vous en conjure,

d'après les journaux dont je suis, à mon vif regret, le collaborateur:

des circonstances impérieuses, d'anciennes camaraderies, et, pourquoi

ne l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne, m'ont

forcé de me ranger, en apparence, du côté des gros bataillons; mais

j'ai, en province, une bonne vieille mère qui ne lit pas d'autre

journal que le vôtre; un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis;

un autre a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique est

une dévote dont vous pourriez m'assurer pour toujours les bonnes

grâces, si elle avait un jour le bonheur d'apercevoir à travers ses

lunettes le nom de son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je

n'ai pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori; et de qui

ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible à ces trésors

de..., de... et de... (ici ma modestie se refuse à transcrire).

Là-dessus il n'y a qu'une opinion. Royalistes et démocrates, disciples

de la tradition ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien

régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes pour saluer

d'avance, comme une des gloires prochaines de notre littérature, le

pur et noble talent qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma

modestie).

«P. S.--Ci-joint deux exemplaires de mes œuvres, que je soumets à

votre spirituelle et bienveillante critique.»

Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes avances? Hélas! je

voudrais pouvoir affirmer qu'elle fut héroïque, que j'immolai, séance

tenante, tous ces thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient

fumer leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que je ne fus

pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand, habilement présenté à mon

orgueil par un de ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je

fouillai dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction

du _Paradis perdu_, par l'illustre poëte des _Martyrs_, une préface où

tous les nouveaux venus en littérature, poétereaux et petits

critiques, romanciers et fantaisistes, membres de la société des

Droits de l'homme et comparses de l'antichambre de madame Récamier,

étaient complaisamment passés en revue par le _grand connétable_, et

recevaient la croix d'honneur de ses mains sexagénaires. Cet exemple

m'encouragea... à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre débutant,

ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait bien se permettre

quelques concessions, puisque j'en rencontrais de si larges sous la

plume de l'immortel auteur du _Génie du christianisme_, de

l'infatigable athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir

se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais pas, d'ailleurs, la

cause de la vérité sociale, morale et religieuse. Je faisais pour elle

ce qu'avaient fait les Chambres pour la nationalité de la Pologne sous

le gouvernement de 1830. Je réservais en quelques mots _bien sentis_

ses droits imprescriptibles. Puis, une fois en paix avec ma

conscience, je donnais à tous mes admirateurs du galon de même qualité

que le leur, sans lésiner sur la quantité. Tous eurent part à la

distribution, les beaux esprits de la _Presse_, les esprits forts du

_Siècle_, les mousquetaires rouges de la _Revue de Paris_, les

loustics du petit journal et du roman bohème. Après avoir bien

constaté ma persistance à croire tout ce que niaient ces messieurs, à

respecter tout ce qu'ils offensaient, à aimer tout ce qu'ils

haïssaient et à haïr tout ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire

ressortir à quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents,

spirituels, sincères, irrésistibles, charmants.

Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en existait une autre,

plus pure assurément et plus sérieuse. Ici je touche à des parages

très-dangereux; je me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad.

Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs, qu'à une époque

quelconque de l'hégyre, un vieux calife trop débonnaire avait été

étranglé par un de ses cousins[3], qui était devenu calife à son tour.

Cela se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes. Le

nouveau calife avait eu pour vizirs et pour ministres, non pas Giafar

et Mesrour, mais des hommes d'un esprit supérieur, d'une science

consommée, littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens

incomparables, qui avaient passé leur vie à formuler des maximes

politiques et à s'étonner que les Persans eussent la tête trop dure ou

l'humeur trop mobile pour se conduire d'après ces maximes savantes,

méditées, pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi qu'il

en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans, mécontents de ne

pas percer assez vite, étranglèrent le nouveau calife au moyen d'une

seconde révolution, qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de

mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs et aux

ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui mérita d'obtenir grâce

pour leurs illusions politiques. Sortis des affaires publiques sans

avoir emporté un seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans

les _Mille et Une Nuits_, rentrant pauvres dans la vie privée, ils se

remirent vaillamment au travail, et produisirent de nouveaux ouvrages

dignes d'enchanter tous les lettrés de Bagdad et de Bassora. Mais,

comme le cœur humain, même chez les meilleurs, garde toujours son

coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite, qui ne

pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur succès, ni de

l'admiration universelle, aimèrent un peu trop à s'entendre dire ces

vérités agréables dans des articles spéciaux, dont les auteurs,

stagiaires de la bonne littérature, se chargeaient de traduire,

d'expliquer et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du public.

Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur procuraient, tous les

trois mois, cette honnête jouissance, nos illustres Persans

possédaient un moyen qui semblait infaillible. En se démettant de

toutes leurs autres charges, ils en avaient conservé une, purement

honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de quarante, dans

un bel édifice à minarets et à coupole, pour y discuter des questions

de grammaire, y juger des concours de belles-lettres et y distribuer

des prix de vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient

sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil. Fauteuil ou banc,

c'était là l'objet des ambitions les plus ardentes, les plus

acharnées. A peine un des quarante avait-il fermé les yeux, aussitôt

vingt candidats en perdaient le boire, le manger et le sommeil.

Quelquefois même on faisait passer le moribond pour mort afin de

commencer plus tôt les démarches et les visites. On citait de riches

seigneurs qui entretenaient à grands frais des cuisiniers célèbres et

donnaient des dîners hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce

banc, à ce fauteuil et à cette coupole.

[3] Ceci est un odieux mensonge: tout le monde sait que

Louis-Philippe n'a jamais étranglé Charles X.

(_Note de l'auteur._)

Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout naturellement à

la tête de la docte _quarantaine_, employaient à coup sûr le procédé

suivant. Ils prenaient gracieusement à part les distributeurs de

célébrité, et, sans contracter d'engagement positif, ils leur

faisaient clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après

quelques années de ces bons et utiles services ils auraient droit à ce

fauteuil tant convoité. Maintenant, mesdames et messieurs, revenez de

Bagdad à Paris; acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous

comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé pendant cette

courte et brillante période de ma vie littéraire.

Le tout me paraissait charmant, et je contemplais d'avance, entre deux

bouffées d'encens, ce rayon naissant de ma gloire, comme un

propriétaire contemple en idée la cueillette de ses amandiers en

fleur,--quand je rencontrai Théodecte.

Nous avions échangé quelques cartes et quelques lettres, mais je ne le

connaissais pas encore. Je me sentis attiré vers lui par les

contrastes mêmes qui nous séparaient. Ma nature élégante et délicate,

comme on me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit depuis,

semblait en contradiction absolue avec cette robuste carrure, cette

solidité de chêne, laissant deviner sous les rugosités de son écorce

une séve extraordinaire. Sa laideur mâle et puissante me fit songer à

Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs et plats, reposé des

agitations de son âme au pied des autels. Sa parole me charma et me

subjugua; à travers quelques violences de détail,--je dirai presque de

costume,--on y sentait vibrer une conviction énergique d'honnête homme

et de chrétien, servie par la verve la plus mordante qui ait jamais

emporté l'épiderme des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos

contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et je ne parle pas

seulement de ces haines qu'il est glorieux d'inspirer, de l'insulte de

ces gens ameutés contre tout ce qui gêne la circulation de leurs

ordures et le débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la haine

d'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu que lui et

défendant la même vérité. Au milieu de ces orages, il est resté

debout; il est resté fort, comme ces aigles du désert, dont les serres

s'enfoncent plus profondément dans le sable à mesure que le vent

redouble de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni à ses

adversaires sur certains points délicats qui ne sont pas de mon

ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer en lui ces incroyables

qualités d'athlète, toujours prêt à faire rouler dans la poussière

quiconque essaye de lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de

le blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en aurais pas le

courage. Théodecte possède un titre à ma gratitude, contre lequel rien

ne saurait prévaloir: il a flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé,

humilié, exaspéré mieux que personne les gens que je déteste plus que

tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais. Il a

stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions qui jouent sur le

théâtre de leurs vices la comédie de leur vanité.

Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles je consignais mes

jugements sur les productions contemporaines, et il se trouva que,

tout compte fait, je n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes

convictions qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de

revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul tort avait été

de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires sur des cartes de

restaurateur.

--Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vos sacrifices à la

vérité? Des éloges à l'un, des politesses à l'autre, des révérences à

celui-ci, des compliments à celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous

proclament une des espérances de _leur_ littérature! Vous dites tout

juste de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter leurs

livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre noble et austère

cause? Oh! monsieur!...

Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne vous redirai pas ses

paroles; ce fut instructif comme un sermon et étincelant comme une

satire. A la fin, honteux de mes faiblesses, électrisé par son

langage, avide de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en

serrant sa main dans les miennes:

--Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six mois? Eh bien, vous

me laissez au milieu des délices de Capoue; vous me retrouverez sur le

champ de bataille!

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 32 / 50 题