VII

Jeudi, février 186...

--Justement, cela se trouve à merveille! m'avait dit Eutidème en me

quittant: il y a demain une lecture chez Marphise; elle doit nous lire

une tragédie de sa façon, une tragédie en cinq actes et en vers! Vous

rencontrerez là bon nombre de nos célébrités littéraires. Seulement,

vous savez la consigne? Admirer, admirer encore, admirer toujours!

Élever l'enthousiasme jusqu'à l'extase, la louange jusqu'au

dithyrambe, l'hommage jusqu'à l'apothéose! C'est une de mes surprises

perpétuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne pas le

moment où l'éloge devient dérisoire à force d'être excessif... Que

voulez-vous? Marphise est femme, elle est poëte, et il y a des grâces

d'état.

....Mais auparavant, avait repris Eutidème, vous me permettrez,

n'est-ce pas? de répliquer à votre aristocratique déjeuner par un

pauvre petit dîner d'hommes de lettres, non plus dans le somptueux

cabinet de Bignon, mais hors barrières, chez le père Moulinon, au

rendez-vous des surnuméraires de l'art et de la littérature. Le vin,

le gigot et la salade y coûtent moins cher que sur le boulevard des

Italiens, et il est bon qu'un fervent néophyte tel que vous passe le

plus tôt possible par tous les degrés de l'initiation. La salle à

manger du père Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une chambrée de

conscrits... ou d'invalides est à l'état-major d'un maréchal de

France.

J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, à six heures, nous

sortions de Paris, Eutidème et moi, par la barrière des Martyrs; nous

gravissions les hauteurs de Montmartre, et nous entrions chez le père

Moulinon à l'heure où y affluait sa clientèle.

C'était un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous un gourmand

que l'on enfermerait dans une cuisine, et que l'on forcerait

d'assister, bouche béante, à tous les détails les plus _réalistes_ des

préparatifs d'un grand dîner. Dans une salle étroite et longue, sombre

et basse, étaient dressées des tables où s'asseyaient, par groupes

inégaux, des jeunes gens de dix-huit à cinquante-cinq ans, préludant à

la gloire par la fumée: ici, des mentons imberbes contrastant avec

d'énormes chevelures; là, des barbes en broussaille cachant aux trois

quarts des joues hâves et amaigries; plus loin, des calvities

précoces, des yeux plombés, des regards fébriles; partout cet air

inquiet et effaré où se trahit le désordre des habitudes. L'âcre

senteur du tabac se mêlait à ces odeurs fades et rances, particulières

aux tables d'hôte de cinquième ordre. Je cherchais vainement sur tous

ces visages la douce et poétique gaieté de la jeunesse, l'expansion

des natures bien douées, l'aimable cordialité de compagnons de voyage,

marchant ensemble par les sentiers difficiles. Le noviciat littéraire

s'y révélait à moi sous ces formes rudes et âpres qui caractérisent

les démocraties. Des sourires maladifs, un mélange incroyable de

trivialité et d'affectation, des mouvements de bêtes fauves essayant

leurs dents et leurs griffes, des attitudes faméliques, des mots mis à

la torture pour ressembler à des idées, une familiarité brutale,

l'envie évidente de dévorer tous leurs supérieurs pour se préparer à

écraser tous leurs égaux, tels étaient les traits dominants de cette

réunion bizarre, qui promenait en bohème l'art du dix-neuvième siècle.

Eutidème me présenta, et j'éprouvai aussitôt une sensation qui ne m'a

jamais quitté pendant ma carrière littéraire. Je devinai, à une foule

de nuances, que, pour ces _artistes_ en littérature, j'étais et

resterais toujours un _amateur_, un étranger, toléré seulement à titre

d'hôte passager et d'homme sans conséquence; que l'on m'accablerait de

respects, en attendant que l'on m'accablât de sarcasmes; que l'on

s'arrangerait pour faire de mon nom, de ma fortune, de ma position

sociale, autant de barrières et d'obstacles entre mon ambition et mon

but; que l'on refuserait, en un mot, d'accepter ce déplacement de mon

amour-propre, aspirant à effacer le gentilhomme sous l'écrivain. Tous

ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges, conteurs, rapins, musiciens,

peintres, statuaires, éditeurs, directeurs de théâtres, qui n'étaient

pas, semblait-il, grands partisans des distinctions nobiliaires, me

donnaient du _monsieur le comte_ avec la plus édifiante unanimité;

mais, évidemment, ce _monsieur le comte_ signifiait: A bon entendeur,

salut! vous ne serez jamais des nôtres; restez chez vous, et ne

chassez pas sur nos terres!

Le dîner finit, et il était temps, car je me sentais mal à l'aise: ce

que je voyais différait tellement de ce que j'avais rêvé! Eutidème

m'offrit le bras, et nous nous dirigeâmes vers les Champs-Élysées, en

côtoyant ces buttes d'où le regard embrasse le panorama de Paris. Un

commencement de tristesse et de découragement s'emparait de moi; mais

la soirée était belle: un dernier rayon du soleil d'avril glissait sur

ces masses confuses, dessinait la silhouette des édifices, se jouait

sur la cime des coupoles, et irisait la brume du soir, léger voile de

gaze dorée qui s'abattait peu à peu sur toutes ces magnificences: je

voyais Paris à mes pieds; il n'est pas d'imagination un peu vive qui

résiste à ce spectacle! «Voilà votre futur royaume! me dit Eutidème:

que faut-il pour le conquérir? Un coup de dés: le cornet est dans vos

mains, et vous avez de quoi vivre, en attendant!»

Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des milliers de lumières

jaillissaient, de moment en moment, dans cette immensité, et me

faisaient l'effet d'étoiles terrestres: nous marchions côte à côte,

échangeant une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf heures,

nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce de temple grec, bâti à

dix mètres au-dessous du niveau de la chaussée, et où il fallait

descendre comme dans une cave: c'était la demeure de Marphise; rien

n'y manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux, ni

candélabres, ni valets de chambre en habit noir et en culottes

courtes; mais tout cela avait un air accidentel et provisoire que le

comte de Saint-Brice, un très-spirituel habitué de la maison,

expliquait en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne, je crains

toujours de trouver les chevaux vendus, les domestiques renvoyés, le

mari parti, le salon fermé et la maison rasée.» M. de Saint-Brice

avait dû se rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au

complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit sur ses genoux;

Olympio, Raphaël et Falconey, les trois astres de notre ciel poétique;

puis les planètes secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia,

le grand romancier amazone; des médecins, des artistes, deux ou trois

sociétaires du Théâtre-Français et quelques hommes du monde.

Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs parlaient encore

de sa beauté. Sa conversation était éblouissante, mais manquait de

charme: son esprit s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut.

Chez elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux heures de

causerie avec Marphise équivalaient à une courbature ou à une

migraine. Et pourtant un de ses plus fervents admirateurs avait dit à

son sujet ce singulier paradoxe: «Elle serait la première femme de son

siècle, si elle avait toujours causé, jamais écrit.»

Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'œil vitreux, le front découpé

en cœur par une mèche prétentieuse, était déjà et est resté la

personnification la plus exacte de l'homme de génie en carton-pierre,

illuminé par deux quinquets de théâtre.

Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur. Son talent

était de faire croire à des idées absentes, comme les spéculateurs

accréditent des capitaux imaginaires. Il commençait ce que d'autres

ont achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce les

souveraines de la littérature et de la presse. Secondé par l'esprit de

son temps, il introduisait dans le monde intellectuel les hasards et

l'imprévu du monde de la finance.

Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du

bruit, de renverser des gouvernements, de rêver un portefeuille, et la

chance d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de mettre la

raison publique au défi et la France en faillite.

Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supériorité au

sérieux, même sa femme. Ce n'était pas assurément un ménage, dans ce

sens d'affectueuse et fidèle tendresse que comporte le mariage pour

les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par

deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un

l'autre avec un luxe d'étalage qui donnait envie de douter et de

sourire.

Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je ne sais comment

Marphise avait appris depuis la veille que je possédais, en plein

faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchesse _pour de vrai_,

acceptée comme une autorité sans réplique depuis le quai Voltaire

jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement posée pour ouvrir à

certaines vanités la porte de certains hôtels, que le talent et la

célébrité ne réussissaient pas à forcer. Or c'était là la monomanie de

Marphise: être reçue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied

comme dans sa sphère naturelle; pouvoir dire: «Mon amie la petite

marquise!»--ou: «Je sors de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma

charmante comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe

lui semblait mille fois préférable aux applaudissements de ses

lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries médiocres dont elle

émaillait ses trop vantés _Courriers de Paris_ avaient pour cause

unique le refus très-net opposé par deux ou trois courageuses

maîtresses de maison à des tentatives de Marphise pour arriver chez

elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une

grâce toute particulière, que j'eus la naïveté d'attribuer à mon

mérite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais

d'analyse: la lecture allait commencer.

C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme,

décidée à faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne

réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril,

artificiel et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier.

Shakspeare y tendait la main à Campistron; Théophile Gautier y

coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec le _Journal des modes_,

Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur

les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine

y commettait des _concetti_ dans le goût de Sénèque; Octavie s'y

exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de

ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni

antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais;

c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens

de ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur

devoir. Jamais le _Cid_, _Polyeucte_, _Andromaque_ et _Athalie_

n'avaient soulevé de pareils transports. Bourimald improvisait et

accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne

manquait que la rime riche. Polychrome, semblable à un gros Turc vêtu

à l'européenne, sortait de sa placidité musulmane pour crier au

miracle; Falconey, à demi couché sur son fauteuil, dans une pose

mitoyenne entre l'assoupissement et le _kief_, souriait de béatitude.

Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien écrit d'aussi beau en

aucun siècle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout

bas les _Burgraves_. Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la terre

et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lèvres

divines des compliments parfumés d'ambroisie, éclatants de poésie et

ruisselants d'indifférence. Sapho applaudissait d'autant plus

qu'ayant assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de

littérature lui était plus complétement antipathique. Enfin, Caméléo,

le petit Caméléo, la mouche du coche politique et littéraire, allait

de l'un à l'autre, son lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, se

haussant dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons,

portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau

pour se donner de l'importance, visant à devenir chef d'emploi et fort

mortifié de voir son enthousiasme réduit à chanter dans les chœurs:

on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau, comme on

présente les glaces et les petits-fours.

La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations me révolta. Je

ressentis un désir d'autant plus vif de faire acte de franchise et

d'indépendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu

de tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance mutuelle,

organisée par la vanité de tous au profit de la vanité de chacun. Je

murmurai, assez haut pour être entendu de mes voisins:

--Décidément la _Muse de la patrie_ ne s'appelle pas Melpomène.

Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif éclat de sa poétique

jeunesse, s'était décerné ce titre de _Muse de la patrie_, que ses

admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot était

donc, sinon très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste:

il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes les malices

que l'on est enchanté d'emprunter à son voisin sans en payer les

frais. Bientôt je vis un intime parler à l'oreille de Marphise: elle

rougit; ses lèvres minces se pincèrent; son nez et son menton se

menacèrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent de

son interlocuteur et me lancèrent un regard plus tragique que les cinq

actes de sa tragédie. Je compris que le mot venait de lui être répété

en toute confidence, et que l'anathème universel planait sur le

provincial, sur le Huron, sur le barbare assez osé pour faire des mots

à côté de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes

beautés de _Cléopâtre_. Cependant tout n'était pas perdu encore; à mon

insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en grâce auprès de

Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha

de moi, et me dit d'un ton câlin:

--Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre

excellente duchesse de C..., votre tante, je crois?

Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne pouvait m'être

plus désagréable que cette façon de me rappeler mes titres

aristocratiques, au moment où je ne voulais être que littéraire. Je

répondis d'un petit air de bohème parfaitement détaché des vanités

nobiliaires:

--La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et

pourquoi nous sommes parents... Son salon était décidément trop

ennuyeux: on y jouait le whist à dix centimes, et il y avait des

bourrelets à toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai

cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y

retourner.

--Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit Marphise sèchement.

C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une méchanceté en plus,

une duchesse en moins; j'étais toisé.

Un quart d'heure après, nous prenions congé de Marphise: elle donna à

Eutidème une fraternelle et virile poignée de main, _à l'anglaise_;

moi, je n'obtins en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid,

qui voulait dire en bon français:

--Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez déplu; ne revenez que

le moins possible.

Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des Champs-Élysées et que

nous eûmes allumé de nouveaux cigares, Eutidême me dit brusquement:

--Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier prix d'histoire

au concours général, vous commettez de furieux anachronismes.

--Comment cela?

--Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et vous vous faites déjà

des ennemis!

Les Jeudis de Madame Charbonneau · 第 31 / 50 题