Salle dans la maison d'Angelo.
_Entrent_ ESCALUS et ANGELO.
ESCALUS.--Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.
ANGELO.--De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses
actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie;
prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller
au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre
autorité?
ESCALUS.--Je n'en devine pas le motif.
ANGELO.--Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant
son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il
ait à présenter sa pétition dans la rue?
ESCALUS.--En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les
plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour
passé, ne pourront plus être tramées contre nous.
ANGELO.--Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de
grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les
personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.
ESCALUS.--Je le ferai, monsieur. Adieu.
(Escalus sort.)
ANGELO.--Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend
incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée!
et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre
ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa
virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne
l'excite-t-elle pas à m'accuser?--Non, car mon autorité porte un poids
de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il
écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est
que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux,
aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie
déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel
qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce,
rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.
(Il sort.)