LE BOUFFON _seul_.
LE BOUFFON _seul_.--Je suis ici aussi riche en connaissances que je
l'étais dans notre maison de profession. On se croirait dans la maison
de madame Overdone, tant on retrouve ici de ses anciens chalands.
D'abord, il y a le jeune monsieur Rash; il est en prison pour
une affaire de papier gris et de vieux gingembre, montant à
quatre-vingt-dix-sept livres, dont il a fait cinq marcs argent comptant.
Vraiment alors le gingembre n'était pas fort recherché, car toutes les
vieilles femmes étaient mortes.--Il y a encore un monsieur Caper, à la
requête de monsieur Troispoids, mercier, pour quatre certains habits de
satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant à l'habit d'un
mendiant. Nous avons aussi le jeune Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow,
et monsieur Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc et de
taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste Pudding, et
monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave monsieur Shoe-Tie, le grand
voyageur, et le féroce Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois,
quarante autres, tous grandes pratiques de notre métier, et qui sont
maintenant ici pour l'amour du Seigneur[30].
[Note 30: Trait contre les puritains.]
(Entre Abhorson.)
ABHORSON.--Maraud, amène Bernardino ici.
LE BOUFFON, _appelant_.--Monsieur Bernardino! il faut vous lever pour
être pendu, monsieur Bernardino!
ABHORSON.--Allons, debout, Bernardino!
BERNARDINO, _du dedans_.--La peste vous étouffe! qui donc fait ce
vacarme ici? Qui êtes-vous?
LE BOUFFON.--Vos amis, monsieur, le bourreau. Il faut que vous ayez la
complaisance, monsieur, de vous lever et de vous laisser exécuter.
BERNARDINO, _en dedans_.--Au diable, coquin! au diable! j'ai sommeil.
ABHORSON.--Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela promptement.
LE BOUFFON.--Je vous en prie, monsieur Bernardino, restez éveillé
jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez après.
ABHORSON.--Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.
LE BOUFFON.--Il vient, monsieur, il vient; j'entends craquer sa paille.
(Entre Bernardino.)
ABHORSON, _au bouffon_.--La hache est-elle sur le billot, drôle?
LE BOUFFON.--Toute prête, monsieur.
BERNARDINO.--Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? Quelles nouvelles
avez-vous à me dire?
ABHORSON.--Franchement, monsieur, je voudrais que vous vous missiez
promptement à vos prières; car, voyez, l'ordre est venu.
BERNARDINO.--Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à boire: je ne
suis pas en état...
LE BOUFFON.--Oh! tant mieux, monsieur; car celui qui boit toute la nuit,
et qui est pendu de bon matin, n'en dort que mieux tout le jour.
(Entre le duc.)
ABHORSON.--Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel qui vient.
Plaisantons-nous maintenant? Qu'en pensez-vous?
LE DUC, _à Bernardino_.--Mon ami, excité par ma charité, et apprenant
combien vous êtes près de quitter ce monde, je suis venu pour vous
exhorter, vous consoler et prier avec vous.
BERNARDINO.--Non pas, moine, j'ai bu dru toute la nuit, et l'on me
donnera plus de temps pour me préparer, ou il faudra qu'on me casse la
tête à coup de bûche; je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui,
cela est sûr.
LE DUC.--Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en conjure, jetez vos
regards sur le voyage que vous allez faire.
BERNARDINO.--Je jure que nul homme au monde ne viendra à bout de me
persuader de mourir aujourd'hui.
LE DUC.--Mais, écoutez-moi...
BERNARDINO.--Pas un mot: si vous avez quelque chose à me dire, venez à
mon cachot, car je n'en sors pas de la journée.
(Il s'en va.)
(Entre le prévôt.)
LE DUC.--Également impropre à vivre et à mourir! O coeur de pierre!
LE PRÉVÔT.--Hé bien! mon père, comment trouvez-vous le prisonnier?--(_A
Abhorson et au bouffon._)--Suivez-le, mes amis: conduisez-le au billot.
LE DUC.--C'est une créature qui n'est pas préparée. Il n'est pas disposé
pour mourir, et le faire passer de vie à trépas dans l'état où est son
âme, ce serait le damner.
LE PRÉVÔT.--Il est mort ce matin, ici, dans la prison, mon père, un
Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre violente: cet homme est de
l'âge de Claudio; il a la barbe et les cheveux précisément de la couleur
des siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce qu'il fût
bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au moyen de la tête
de ce Ragusain, qui est l'homme qui ressemble le plus à Claudio? Qu'en
dites-vous?
LE DUC.--Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. Dépêchez-la sans
délai: l'heure fixée par Angelo est proche, voyez à ce que cela soit
fait, et envoyez-lui cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je
vais exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.
LE PRÉVÔT.--Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant même. Mais il
faut que Bernardino meure cette après-midi; et comment prolongerons-nous
l'existence de Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait
m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?
LE DUC.--Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio dans des recoins
secrets; avant que le soleil ait été saluer deux fois la génération qui
habite sous nos pieds, vous trouverez votre sûreté bien manifeste.
LE PRÉVÔT.--Je me repose en tout sur vous.
LE DUC.--Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. (_Le prévôt
sort_.)--Maintenant je vais écrire une lettre à Angelo; ce sera le
prévôt qui la portera.--Le contenu lui attestera que j'approche de
mes États, et que, par de graves motifs, je suis tenu de rentrer
publiquement; je lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine
sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de là nous
procéderons avec Angelo, avec une froide gradation et des formes bien
combinées, et toutes les pratiques régulières.
(Le prévôt revient.)
LE PRÉVÔT.--Voici la tête: je veux la porter moi-même.
LE DUC.--Cela est à propos: revenez promptement; car je voudrais causer
avec vous de certaines choses qui ne doivent être confiées qu'à vous.
LE PRÉVÔT.--Je vais faire toute diligence.
(Il sort.)
ISABELLE, _en dedans_.--La paix soit ici! holà, quelqu'un!
LE DUC.--C'est la voix d'Isabelle.--Elle vient savoir si la grâce de
son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux lui laisser ignorer son
bonheur, pour lui offrir les consolations du ciel dans son désespoir, au
moment où elle les attendra le moins.
(Entre Isabelle.)
ISABELLE.--Ah! avec votre permission...
LE DUC.--Bonjour, belle et aimable fille.
ISABELLE.--D'autant meilleur pour m'être souhaité par un si saint homme.
Le ministre a-t-il envoyé le pardon de mon frère?
LE DUC.--Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est tranchée, et
envoyée à Angelo.
ISABELLE.--Non, cela n'est pas.
LE DUC.--Cela est comme je vous le dis: montrez votre sagesse, ma fille,
dans votre paisible patience.
ISABELLE.--Oh! je vais le trouver, et lui arracher les yeux.
LE DUC.--Vous ne serez pas admise en sa présence.
ISABELLE.--Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! Odieux monde!
Infernal Angelo!
LE DUC.--Ces imprécations ne lui font aucun mal, et ne vous font pas
le moindre bien; abstenez-vous en donc; remettez votre cause au ciel.
Faites attention à ce que je vous dis, et vous trouverez que chaque
syllabe est l'exacte vérité.--Le duc revient demain matin.--Allons,
séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son confesseur, qui
m'apprend cette nouvelle, et il en a déjà porté l'avis à Escalus et à
Angelo qui se préparent à venir au-devant de lui aux portes de la ville,
pour lui remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre
sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; et vous
obtiendrez le désir de votre coeur sur ce misérable, la faveur du duc,
et l'estime générale.
ISABELLE.--Je me laisse gouverner par vos conseils.
LE DUC.--- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, c'est la
lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, sur ce gage, que je
désire sa compagnie ce soir dans la maison de Marianne; je l'instruirai
à fond de son affaire et de la vôtre, il vous présentera au duc, il
accusera Angelo en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux,
je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec cette
lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents de larmes qui
coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à mon saint ordre, si je vous
égare du droit chemin.--Qui vient là?
(Entre Lucio.)
LUCIO.--Bonsoir. Frère, où est le prévôt?
LE DUC.--Il n'est pas dans la prison, monsieur.
LUCIO.--O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes yeux si rouges;
il faut que tu prennes patience; j'ai bien l'air de dîner et de souper
dorénavant avec du son et de l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma
tête, remplir mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait au
même point; mais on dit que le duc sera ici demain matin. Sur ma foi,
Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre vieux duc de joyeuse humeur et
ami des coins obscurs avait été chez lui, Claudio vivrait encore.
(Isabelle sort.)
LE DUC.--Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation à vos
rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que sa réputation n'en dépend
pas.
LUCIO.--Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien que moi; c'est un
meilleur chasseur que tu ne l'imagines.
LE DUC.--Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. Portez-vous bien.
LUCIO.--Non, reste: je veux t'accompagner; je puis t'accompagner; je
puis te raconter de jolies histoires du duc.
LE DUC.--Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, si elles sont
vraies; si elles ne le sont pas, jamais vous n'en direz assez.
LUCIO.--J'ai comparu devant lui une fois pour avoir donné un enfant à
une fille.
LE DUC.--Avez-vous fait pareille chose?
LUCIO.--Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien fallu jurer que
non; autrement ils m'auraient marié au bois pourri.
LE DUC.--Monsieur, votre compagnie est plus agréable qu'honnête: restez
en paix.
LUCIO.--Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la rue; si un
propos libertin vous offense, nous n'en aurons pas long à dire ensemble.
Allons, frère, je suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.
(Ils sortent.)