Il est minuit. Un ciel gris-perle est tendu sur nos têtes, des oiseaux

passent dans un vol silencieux, des linots sautillent, des linots au

ventre blanc qui n’émigrent jamais, même pendant les froids noirs de

l’hiver... Ce soir, dans la clarté polaire, ils sont heureux. L’un d’eux

se perche entre les deux oreilles du cheval de file. Son petit corps

suit le balancement de la marche.

Eux et nous sommes les seuls êtres vivants de ce paysage de mort.

* * * * *

Silfrastadir est une église pareille à un joujou d’enfant. Sa forme est

hexagonale, elle a un clocheton de tôle blanche. Son toit est rouge;

l’Hjeradsvatn roule, à ses pieds, des eaux vertes.

* * * * *

Nous avons grignoté quarante-cinq kilomètres.

Une borne--tout arrive--indique:

«_Rejkjavik: 310 kilomètres._»

Étape rude pour les chevaux. Douze heures de marche. Je donne un quart

d’heure à la vieille église en terre battue de Vidimyri. Traversée du

fleuve en bac, mais le bac s’arrête au milieu du courant.

La montagne fume, des sources d’eau bouillante jaillissent.

Après Vidimyri, c’est la montée du calvaire qui recommence: un calvaire

caillouteux, incertain; les chevaux glissent et butent.

Le chien fourbu s’arrête tous les dix pas; assis sur son derrière, il

tourne la tête vers moi, ses yeux inquiets m’interrogent et semblent

dire:

--On va donc encore plus loin?

Péniblement, il se soulève, repart... Nouvelle station, nouveau regard,

nouvel appel...

Je saisis la bête par la peau du cou, je la hisse et la place en travers

de ma selle, devant moi.

Soudain, je sens une impression très douce à ma main gauche. A petits

coups de langue, Fjord me dit: merci.

* * * * *

A droite, deux lacs: deux émeraudes. Mais la brume monte avec nous. Elle

nous entoure, elle nous enveloppe, elle nous prend; nous la voyons

courir à ras de terre. Nous allons au petit bonheur, à tâtons. Puis,

sans raison, elle s’en va et j’ai devant les yeux le spectacle le plus

poignant qui soit.

Je suis au haut du mont. A mes pieds, le fleuve décrit un gigantesque

huit; la vallée, très fertile, est tachetée de carrés verts. Entre les

deux boucles du fleuve, le _baer_, endormi.

Fermant la vallée, une muraille se dresse, couleur de rouille, et sur la

muraille, à l’horizon, le soleil roule sa boule énorme et sans rayons,

et, au-dessus du soleil, il y a le cercle impeccable de la lune.

La descente s’accomplit, périlleuse, en lacet; parfois la montagne est à

pic. Les chevaux surmenés donnent un suprême effort; la prairie les

attire. Les pauvres bêtes n’ont rien dans le ventre depuis le matin.

Le chien fourbu s’endort à mes pieds, tandis que je griffonne ces notes,

mon carnet sur les genoux.

Einar est allé réveiller l’hôte, mais pour entrer il faut passer le

fleuve à gué.

En selle, les chevaux renâclent; enfin ils se décident.

La servante est déjà debout et la table dressée lorsque j’arrive.

Ivre de fatigue, je m’écroule et je dors.

* * * * *

C’est dimanche. Une matinée de repos.

L’église de Bolstadarhlid est en fête. On doit y célébrer l’office

aujourd’hui.

Au trot d’un robuste poney, le pasteur arrive. C’est un bon gros,

habillé de toile brune, le ventre en proue, le cheveu rare; il a la

trogne illuminée d’un personnage de Teniers.

Sans cérémonie, il s’installe à ma table, étale ses courtes jambes, tire

sa pipe, tapote deux ou trois fois la table, puis, les yeux au plafond,

les mains croisées, la pipe au bec, M. le pasteur prépare son prêche.

La fumée lui fait une auréole.

* * * * *

Les fidèles dévalent de toutes les sentes montagnardes. Il en vient de

partout.

L’heure de l’office est élastique et approximative. On commence quand

tout le monde est arrivé.

Les femmes en amazone ont l’air de paquets endimanchés; celles qui

montent «en garçon» sont plus délurées, plus crânes. Les grosses mères

sont installées sur des selles-fauteuils dont il faut les déjucher non

sans encombre.

Un clair soleil anime toutes choses, les eaux, la prairie, et les yeux

des filles qui, sournoises, regardent en dessous le «Frankman».

* * * * *

Il est trois heures et la cérémonie n’est pas commencée. Tant pis, je me

passerai du sermon.

--A cheval, ami Einar. Nous avons devant nous trente-cinq kilomètres.

--Oui, monsieur.

--_Go._

Quelques jeunes garçons nous accompagnent pour nous faire honneur,

certes, mais aussi pour avoir le plaisir de caracoler devant les filles

qui nous regardent partir.

Au premier détour, ils nous saluent et tournent bride.

Nous suivons la vallée de la Blanda (le fleuve blanc) qui doit nous

mener à Blondüos, un port minuscule qui range ses quelques maisons sur

les bords mêmes de l’océan Glacial.

VI

UNE ROSE SUR UN ROSIER

A l’est de Vatnsnes, il est une large échancrure taillée dans la côte

nord de l’Islande: c’est le Hunafjordr.

De hautes cimes arrêtent ses rives à l’est et à l’ouest; tandis qu’au

sud s’étend une plage basse formée d’alluvions.

Par vent de terre, les navires peuvent mouiller, mais lorsque les vents

du nord soufflent, le refuge est incertain, dangereux même. Les glaces y

sont fréquentes. C’est là qu’est Blondüos, à l’embouchure de la Blanda,

havre minuscule et peu accueillant; sa rade est foraine, on en voit de

dures par vent de sud-ouest; mais, à la belle saison, on mouille par

dix-sept mètres, la tenue est bonne, la mer pouvant être longue, mais

jamais très haute.

Cependant, la Blanda a des roches à fleur d’eau et il y a une barre.

Fermant l’horizon, à gauche, une jolie ligne de montagne blanche et

bleue.

* * * * *

Se loger n’est pas facile.

Einar parlemente, cependant que les indigènes désœuvrés me regardent

sous le nez. L’aspect de nos chevaux les met en gaîté.

Les pauvres diables sont dans un triste état.

Seront-ils capables de faire route demain?

Deux ont des plaies sur le dos.

--Venez, monsieur.

C’est Einar qui revient, ayant trouvé gîte et couvert. Nous descendons

jusqu’à la rive; debout sur un perron en ciment armé, il y a une petite

vieille et la plus belle jeune fille qui soit; avec des gestes simples

et un sourire, elles nous accueillent gentiment.

* * * * *

Les douces, les bonnes heures que j’ai passées là.

La vieille maman prévenante m’a choyé, cependant que sa fille adoptive

(l’adoption est très fréquente en Islande) était pour moi comme une

grande sœur.

Petite fille du Grand Nord polaire, je reverrai toujours votre front

calme, vos yeux d’un bleu si tendre et votre sourire enfantin qui

mettait à vos joues une double fossette!

Je vous vois toute pareille à la seconde précise où vous êtes entrée

dans ma vie; le large ruban qui vous cravatait mettait une tache vive

sur le corselet de velours noir où couraient des arabesques d’or. Et,

sur votre épaule, il y avait la frange soyeuse de votre coiffe

nationale, que baguait un anneau d’argent.

Vous étiez pure comme la neige et comme l’eau; nous n’avons échangé que

de brèves paroles, et cependant nous étions l’un à l’autre par la

communion de nos âmes.

Aucune pensée mauvaise n’a souillé nos deux cœurs.

J’ai pris votre main et j’ai joué avec vos doigts.

* * * * *

--On ne part pas, Einar, les chevaux sont trop las.

--Bien, monsieur.

La fatigue des poneys est-elle la raison qui me retient ici?

* * * * *

Dans un bol bleu, Anne m’a apporté du café noir.

* * * * *

Au-dessous de l’escalier, dans une soupente, un vieil homme siffle en

menuisant.

Il rabote, cloue, scie, sans cesser sa chanson.

C’est une larve humaine à qui le froid a mangé les deux pieds, un soir

qu’il s’était égaré dans la montagne, là-bas, vers le Sletafell.

* * * * *

Sur ma tête, un accordéon gémit des airs nostalgiques...

Son rythme met en mon cœur de lointaines réminiscences.

Airs farouches que jouait le _gaucho_, dans le bouge de Punta Arenas,

airs de danses des _saloons_ de l’Alaska... Airs sentimentaux dont des

notes subsistent, qui me disent mon enfance alors qu’un couple

d’Italiens chante dans la rue de ma ville natale.

Soleil de mon pays, longues nuits polaires, je vous revois tandis que

pleure l’instrument.

Alors Anne est sortie, puis elle est revenue accompagnée d’une femme.

L’horrible avorton échappé du pinceau de Goya! Mais sans mot dire, la

joueuse s’installe, à mes pieds, sur un coussin. L’étrange chose, cette

fille aux yeux clairs, ce grand garçon botté, au masque volontaire, et

cette musicienne de sabbat...

Les bras s’étirent, l’accordéon pleure lamentablement, et soudain c’est

le rythme endiablé d’une tarentelle, et comme une chaîne sans fin les

morceaux se suivent, fous, épileptiques...

Assez, assez, je vais crier...

Au même instant, c’est la modulation d’une chanson naïve où l’âme

s’amollit, chant de pâtre dans la montagne, amour toujours pareil sous

toutes les latitudes; les notes voltigent comme des lucioles ou

s’appuient comme une caresse, ô baisers, musique des lèvres!

On s’attendrit... mais un galop nous emporte, cela finit dans un

déchirement. Je ferme les paupières, et, quand je les rouvre, la

sorcière n’est plus là, partie, fondue, disparue, engloutie. Je suis

seul, tout seul dans la chambre avec la jeune fille aux yeux d’un bleu

si tendre...

* * * * *

Le sommeil me fuit. Je sors de la maison endormie et je descends vers

l’Océan.

Les vagues se dandinent et jouent, blanches sur la mer grise, d’un gris

métallique.

Dans le ciel mauve, il y a des nuages lilas qu’un soleil invisible

entoure d’un halo rose.

* * * * *

Ce spectacle est pour moi seul. J’en savoure la joie égoïste,

pleinement. Je reste immobile de peur que la vision ne s’efface; mais

non, elle persiste et s’agrandit; poussées par une main invisible les

nuées se mettent en marche pour une chevauchée triomphale.

Les chevaux, les reîtres, les lances, les casques défilent là-haut, en

mouvement vers quelle apothéose?

En bas, la mer océane est un cœur immense qui bat.

Cette nuit, j’ai compris la majesté divine.

* * * * *

Près du poêle, il y a un rosier, objet d’une attention jalouse. Sur le

rosier, fleurit une rose... Dirait-on pas le thème d’une chanson

populaire conservé à travers les âges par la tradition... ou bien un

conte qui commencerait par le fatidique: il était une fois...?

C’est une rose pourpre à peine sortie du bouton et déjà parfumée...

Mes lourdes bottes font craquer le parquet; je tourne comme un ours en

cage, mais, à chaque passage, je m’arrête et respire la fleur.

La pluie bat les vitres, les montagnes sont brouillées, le ciel et la

mer se fondent dans une même teinte grise.

Anne est sortie.

La vieille est restée un moment près de moi; seuls ses yeux vivent dans

sa face parcheminée. Elle a essayé une vaine conversation, puis elle

s’est tue; alors elle a pris ma main dans ses deux pauvres mains ridées,

puis elle a ri d’un rire rouillé qui a tiré ses lèvres en dedans.

Einar est, quelque part, avec un camarade. Je ne l’ai point vu depuis

hier.

La bonne grand’mère trotte menu, puis disparaît.

Je recommence ma ronde, et l’odeur de la rose pénètre ma chair.

Je n’ai pas entendu Anne rentrer. Lorsque je me retourne, elle est

derrière moi; alors, sans un mot, elle a brisé la branche et m’a tendu

la fleur d’un geste simple et familier.

* * * * *

Entre les pages de mon carnet de route, il est un petit spectre noir qui

me rappelle le rêve effacé, bulle qu’aucune pointe n’a crevée et qui est

montée, légère, vers les paradis où les amants ne sont jamais entrés.

Petit spectre noir, souvenir parmi les souvenirs de ma vie errante;

petit spectre noir dont l’âme parfumée est absente, partie avec le

mirage de mon songe désabusé.

VII

AUX PORTES DE L’ENFER

La descente vers le sud commence. La pluie tombe, une pluie tenace qui

pendant trente-cinq kilomètres nous suit. Avec cela, un vent du diable

qui nous jette au visage des paquets d’eau.

Nous traversons un fleuve, eau dessus, eau dessous, eau partout, puis

nous entrons dans une région curieuse.

Il y a une succession de petites collines pointues, de cinq à vingt

mètres de haut; elles sont roussâtres pour la plupart et caillouteuses.

Elles sont séparées les unes des autres. Nous avons l’air de jouer à

cache-cache.

Un double arc-en-ciel nous montre la route de Lœkjamot.

* * * * *

En sept heures, nous faisons dix-neuf kilomètres. Lœkjamot–Stadarbakki,

décidément, c’est un record, dix-neuf kilomètres au pas, dans un terrain

détrempé, sous une pluie battante.

* * * * *

De Stadarbakki à Stadir, courte étape afin de ménager les chevaux qui

demain auront un rude effort à fournir pour traverser le plateau de

Holtevorourheidi.

Pluie et soleil. Nous suivons le Hrutafjord (le fjord des béliers), un

des plus profonds de l’Islande.

Là-bas, de l’autre côté, quelques maisons aux toits rouges, quelques

barques: c’est la station commerciale de Bordeyri. On ne peut vraiment

pas appeler cela un port.

Stadir nous apparaît dans la brume avec son église traditionnelle et son

traditionnel _baer_.

Église, ferme, terre, ciel sont gris, d’un gris argenté, très moderne et

très doux.

* * * * *

Rude journée. Dix heures de cheval dans la brume et la pluie.

Dans le terrain mou, les chevaux enfoncent; l’un d’eux s’enlise jusqu’au

poitrail.

A un mètre, on ne voit rien. Seule, la dernière heure est bonne. La

pluie a cessé, la brume s’est effilochée, mais des cumulus lourds de

menaces courent, très bas, dans le ciel.

Le bord du plateau est rocheux; des cascades tombent à pic dans le

fleuve qui serpente au fond de la gorge.

A la ferme de Sveinnatunga, je me réchauffe devant un feu de tourbe. En

ouvrant mon carnet, je lis une date: 14 juillet.

Je ris malgré moi en pensant:

--Si le 14 juillet est pareil à Paris, il doit pleuvoir sur le feu

d’artifice.

* * * * *

Comme je remontais à cheval, une belle fille aux bras blancs, de ce

blanc laiteux et nacré des rousses, cueille, dans la prairie qui borde

le _baer_, une fleurette jaune et me la tend en souriant.

Je pars. En haut du col, je me retourne. Le _baer_ est là-bas; tout

là-bas la jolie fille me fait un signe de la main. La silhouette

s’estompe et diminue. C’est une tache blonde dans du soleil.

* * * * *

Ce soleil est un doux présage. Le dieu nous accompagne et flambe de tous

ses rayons.

Sa caresse inaccoutumée nous enveloppe et nous prend. La croupe des

chevaux brille; les boucles et les étriers ont de rapides éclairs.

Et, dans la joie reconquise, je chante l’Hymne de reconnaissance et de

foi:

«Aryaman, Vivasmat, Ravi, Sourya des Brahmaniques, salut!

«Harbéhouditi, Harnoubou, Horus à tête d’épervier, le Très-Haut, le

Très-Élevé, le Très-Supérieur des Égyptiaques, bonheur sur moi, paix sur

toutes choses!

«Hélios, fils d’Hypérion, fils de Théia, frère d’Eos, frère de Séléné,

amant de Clymène et de Perseis, filles de l’Océan et de la nymphe Rhodé,

père de Phaéton, le conducteur lumineux, d’Aetès, de Circé, des douces

Héliades, dont chaque larme est un grain d’ambre!

«Hélios, qui conduis les hommes depuis les premiers âges du monde, après

avoir conduit les dieux, Hélios d’Aéa, d’Argos, de Corinthe, d’Elis, de

Trézène et d’Olympie!

«Hélios à qui les prêtres immolaient des chevaux!

«Dieu toujours jeune, toujours rayonnant, toujours glorieux, Dieu à la

chevelure abondante, ceinte d’une couronne radiée!

«Dieu d’Homère!

«Dieu que Charès de Lindos dressait, colossal, sur la rade de Rhodes!

«Les nymphes Phæthousa et Lampétis gardent tes coursiers piaffant le sol

de l’île de Trinacrie!

«Hélios, base du trône de Zeus!

«Hélios des bas-reliefs du Parthénon, je t’honore, je te vénère, je te

sers!

«Mithra, dieu de la lumière créée!

«Mithra, qui juge les hommes!

«Mithra, la pureté!

«Mithra, que les soldats de Pompée, venus de Cilicie, apportèrent en

Occitanie!

«Mithra, adversaire du Christ!

«Mithra, qui comme lui remettais les péchés!

«Mithra de Lutèce et de la Camargue!

«Les mauvais dieux descendus du Septentrion, Hel, gardien des enfers, et

les géants du froid se taisent, matés sous la terre de glace.

«Soleil, Principe de Vie, Soleil-Roi, Soleil Toute-Puissance!»

* * * * *

Depuis Hvammur, nous chevauchons la terre volcanique. Les laves

hérissent, à nouveau, des monstres surgis des entrailles de la vieille

terre, laves bleues, laves rouges, laves grises, laves métalliques,

laves sonores, gouffres qui bâillent et d’où montent des grognements de

bêtes rageuses, trous d’eau sans fond.

Dans cette mort, la vie s’impose. Au creux des roches éruptives, le

destin apporta quelques poignées de terre végétale, et des bouleaux

nains sont nés, qui mettent dans l’air calme des parfums pénétrants.

* * * * *

Cherchant leur place, les poneys vont ainsi pendant des heures. Mais mon

âme n’est plus abattue, je marche avec ma vie dans la main; à chaque pas

se dresse un piège, qu’importe, c’est la remontée des enfers. Comme le

poète, je m’évade; mon étoile, c’est l’astre qui flamboie.

* * * * *

Pour la première fois, dans le labyrinthe des laves, dans

l’enchevêtrement des pierres calcinées, je m’égare.

La boussole, ici, est inutile.

Un fleuve se fraye une route dans un lit de basalte. Suivons-le.

Dans les eaux claires, des saumons filent comme des traits, remontant le

courant; parfois leurs écailles luisent.

* * * * *

Bonne idée. Voici la piste. Si nous avions continué sur la gauche, nous

allions vers Borganès et le Borgarfjordur. La Hvita coule en grondant

dans une gorge. Nous descendons la montagne en lacet. Bonheur! un pont

de bois est jeté sur le fleuve. Et voici un _baer_ accueillant!

* * * * *

Des sources d’eau chaude jaillissent, mettant une buée bleuâtre entre la

terre et le ciel.

L’eau s’écoule pour aller rejoindre la rivière. Les chevaux tendent le

mufle, reniflent et refusent de passer.

Le chien, plus entreprenant, essaye, il revient vite en poussant de

petits cris; puis en trois bonds il franchit l’obstacle.

Les chevaux en deux coups de reins suivent.

L’odeur du soufre monte, âcre.

* * * * *

De Gründ, la descente vers le grand lac Skorradatsvatn que l’on

contourne et dont les bords finissent en marais. Des myriades de

moustiques nous accompagnent.

Les chevaux, affolés par les insectes, partent au galop, mais le terrain

mou ralentit leur allure. C’est alors un véritable supplice, et j’en

suis à regretter le froid des étapes passées, la pluie, le vent, la

neige.

La peau des pauvres bêtes a des secousses brèves. Elles hennissent de

douleur. J’ai moi-même les paupières boursouflées et les mains en sang.

Le ciel est caché par une nuée bourdonnante.

Enfin, le sol devient moins spongieux, les roches réapparaissent, le

cauchemar se dissipe d’un seul coup.

J’arrête mes chevaux qui tremblent encore, et de leur oreille j’enlève,

avec le doigt, une confiture sanguinolente, moustiques et sang coagulé.

* * * * *

Et cependant, le paysage est magnifique. Barrant l’horizon de sa masse

caparaçonnée de neiges et de glaces, il y a le Skarsheidi; à droite, le

grand lac étend ses eaux trompeuses. Plus loin, pour la première fois,

les flots de l’Atlantique: c’est le Borgarfjordur, la côte ouest tant

espérée, le but atteint, la fin de nos misères.

L’escalade recommence dans un lacis de rochers, granits primordiaux,

racines de la vieille terre.

Dans une échancrure du mont, un torrent surgit, faisant un saut de

trente mètres.

Nous passons à gué, l’ascension se poursuit. Le col est là.

Sur l’autre versant, trois petits lacs aux eaux pures dans lesquels la

montagne se reflète à l’envers.

Une maisonnette au toit rouge, c’est la station téléphonique de

Geitaberg.

A six heures, une borne nous dit:

_Rejkjavik, 100 kilomètres._

* * * * *

Hvalfjordur: le fjord de la Baleine, seize milles de mer dans une

échancrure de roches volcaniques.

A mes pieds, voici l’Océan dont les eaux clapotent sur la rive

pierreuse.

Comme les guerriers de Xénophon, un émoi monte à mon cœur et malgré moi

je répète: la mer! la mer!

Les chevaux ont-ils compris ma joie? Ils se hâtent, faisant se lever des

oiseaux par centaines.

_Kria_, les hirondelles de mer, aux longues queues grises, effilées

comme des couteaux, poussent leurs cris rauques et tourbillonnent autour

de mon malheureux chien. J’interviens et chasse à coups de fouet les

plus audacieuses; les _kjoi_, gris et noir, compagnons des hirondelles,

les _kjoi_ qui ne savent pas plonger et qui volent le poisson dans le

bec des hirondelles; les _loa_ au jabot noir cerclé de blanc qui ont une

plainte miaulée... _Ti...eu... ti...eu... ti...eu_; les eiders qui

processionnent avec leurs nouveau-nés; les petits _mariatla_ bleu et

blanc; les gros _tjaldur_ au grand bec rouge.

Tous ignorent la traîtrise de l’homme, certains ne se dérangent même

pas. Des grappes de mouettes sont juchées, hiératiques et blanches, sur

les aiguilles des rochers noirs.

Une famille phoque s’ébat, joyeuse, sur la grève. Le père, mastoc et

lourd, rebondit comme une balle de caoutchouc; la maman, en se

dandinant, gagne le bord, saute à l’eau et fait des pirouettes, ce qui

amuse beaucoup messieurs les phoquelets.

* * * * *

J’ai passé le fjord à marée basse. Un détour me cache la mer et me

revoici au cœur de la montagne sauvage, âpre, décevante, farouche; la

montagne sans piste que je veux franchir, délaissant les bords du fjord

pour couper au plus court.

Les rochers surplombent l’abîme, des gouffres noirs s’ouvrent comme des

gueules, les pierres roulent sous les pas des chevaux et tombent. Le

monstre gronde, nous avons dérangé son sommeil millénaire.

Sur le plateau, la neige nous accueille. C’est la première étape qui se

renouvelle, traversée longue et monotone, coupée par le cauchemar des

roches qui surgissent soudain, inattendues et fantastiques, ruines de

châteaux d’une époque passée, gargouilles de cathédrale, masques de

tragédie.

Sur la glace, le fer des chevaux glisse... le vieux poney marche le cou

traînant, le mufle au ras du sabot... Que flaire-t-il, le vieux

philosophe? Ses camarades le suivent prudemment, un à un.

Tous passent, le dernier qui me porte s’engage sur la piste. Soudain, la

croûte cède, la bête fait un effort pour se dégager, mais la crevasse

est là, attirante, et c’est la chute dans l’abîme.

* * * * *

L’enfer n’a pas voulu de moi, je suis remonté à la vie. Comment?

J’ai un bras en pantenne et un cheval en moins.

Je marche lourdement, hébété, sans bien me rendre compte de ce qui est

arrivé. J’ai un petit rire saccadé qui se casse net, et soudain ma

carcasse tremble, mes dents claquent. La bête qui me ronge le poignet

appuie sa morsure. J’ai mal. J’ai très mal.

Plus rien à l’horizon que la neige et les monstres de basalte... Est-ce

que je vais mourir là?

Un froid intense crispe ma chair, une main prend mon cœur et le tord...

Un vertige passe...

Non, non, il faut marcher; si je tombe là, je suis perdu. Courage,

vieux, courage!

J’arrache chacun de mes pas à l’étreinte de glace, étreinte de la neige,

étreinte de la mort... Les Géants et les Trolls me guettent. J’ai

parcouru leur domaine inviolé, j’ai troublé leurs rêves de dieux

déchus... Thor et Odin se vengent du pauvre Galiléen que je suis.

Regrets des anciens jours, bonheurs fugitifs d’autrefois, amitiés

durables, tendresses passagères, je suis une bête appauvrie, amoindrie,

blessée, qui va soutenue par l’instinct ancestral, qui cherche un coin

pour y porter sa peine, pour y dormir, pour y mourir...

* * * * *

Hraf, le grand corbeau, Hraf, l’ami d’Odin qui attaque et emporte les

agnelets bêlants, Hraf passe et son vol noir tournoie au-dessus de ma

tête.

Suis-je donc une proie? J’allonge mes foulées, chaque pas fait un trou

dans la neige. Ma main droite soutient mon poignet gauche, dans un geste

à la fois maternel et puéril.

Hraf croasse et tourne... Soudain, au fond de l’horizon, deux autres

croassements ont répondu. Hraf remonte en ramant l’air de ses vastes

ailes. Que veulent-ils? Que veulent-ils?

Et soudain j’aperçois comme un point dans l’espace: c’est Falki, le

faucon... Les trois oiseaux de ténèbres l’ont aperçu aussi et veulent

l’encercler.

L'Ile d'Enfer · 第 5 / 6 段