leur manquait, tout fut leur œuvre...
Et dans l’île d’Enfer, sentant leur isolement, ils éprouvèrent le besoin
de perpétuer leur souvenir.
Tradition orale d’abord, tradition écrite ensuite.
Récits toujours authentiques, chroniques brèves au ton impersonnel...
«Un tel, tel jour, a fait cela», «Ceci se passait là».
* * * * *
Celui de Winnipeg ne dira pas: «Je m’appelle ainsi, mon père était un
tel...», il écrira: «Un jour, de telle année, Sigurd Sigurdson arriva.
Il venait du _baer_ de Rejkjahlid, sur les bords du lac Myvatn... Son
père...»
Ainsi, les races ne meurent pas.
* * * * *
Le _baer_ est construit sur la lave. Il a trois façades de bois non
peint. Le long de ces façades, il y a des chapelets de poissons séchés;
au milieu, l’écusson de la poste: «Landissima Stod.»
* * * * *
Sur une plaque d’émail, il y a un faucon blanc sur fond d’azur. Le
faucon, blason de l’Islande.
A peuple issu de pirates, il fallait pour emblème une bête de proie, et
ce faucon est blanc de la blancheur et de la pureté des immensités
vierges.
* * * * *
Comme je cinématographiais les bords du lac et la montagne, le paysan a
dit à son ami:
--Le Français est un officier qui «lève» des plans pour son pays.
IV
LA CHEVAUCHÉE DANS LA TEMPÊTE
La longue, l’abominable étape! Nous laissons sur la gauche la Montagne
Bleue et coupons à travers les roches éruptives, puis soudain, sans
raison, le désert de cendres et de pierres.
Les chevaux butent, s’enfoncent, se dégagent d’un coup de reins,
s’enfoncent, butent, se dégagent...
Pas une touffe d’herbe, rien ici de vivant, ni sur la terre, ni dans le
ciel. Pas un insecte ne rôde, pas un battement d’aile.
Nous descendons, au pas, la vallée de la mort.
* * * * *
A l’horizon, une chaîne de montagnes. Pas à pas, mètre par mètre, nous
allons vers elle avec l’espoir secret que du haut du col nous changerons
de paysage.
La descente, le cheminement au creux de la vallée, la remontée du mont
chauve... Au sommet, nous apercevons à nos pieds l’immensité désertique.
Mornes heures où la désolation de la nature courbe nos âmes. Nous ne
reverrons jamais le pays du soleil, les eaux jaseuses qui bordent la
prairie, le fuseau des peupliers qu’un vent très doux incline vers le
sol.
Vignes de mon village, vignes feuillues, vignes aux ceps tordus, vignes
lourdes de grappes, un mirage vous dresse devant mes yeux; la plaine est
écrasée de soleil. Dans les platanes, il y a des cris stridents de
cigales, et là-bas l’étang et la mer se joignent dans une étreinte
bleue.
Un nouveau col, et c’est encore le déroulement infini de la terre
maudite.
C’est une symphonie grise: gris de la cendre, gris des cailloux, gris de
mes pensées.
Le morne balancement du poney qui me porte m’assoupit et m’endort. Il
semble que je descends aux rives fatales, île d’Enfer, pays du diable.
Je m’enlise dans la mort, lourd du poids de tous mes péchés.
Quel archange blond fendra la nue d’un coup d’aile et m’emportera
frémissant vers les sommets enfin atteints, vers les rêves enfin
réalisés?
* * * * *
Nous marchons depuis sept heures; depuis sept heures, devant nous
s’ouvre le désert. Il s’ouvre et se referme sur nous.
J’ai voulu m’arrêter, mais les poneys têtus ont poursuivi leur
chevauchée exaspérée.
Suis-je seulement sur la bonne route? Einar, guide, ne guide rien du
tout. Il est affalé sur sa bête, le front barré par la peur indicible
qui le mord aux entrailles.
Comme moi, il songe aux enfers. L’épouvante s’inscrit sur son visage, et
dans son âme se lève la crainte atavique des Trolls et des Géants.
Et, dans son cerveau, il évoque Odin qui a ordonné et gouverne le monde;
Odin, fils de Borel, fils de Besla, qui protège les hommes courageux et
les accueille au Walhalla.
A l’instant même, deux immenses corbeaux coupent notre route; ils rament
l’air de leurs ailes pesantes et passent en croassant.
Einar reconnaît en eux les deux compagnons inséparables du vieux dieu:
Hugin, la Réflexion, et Munin, la Mémoire.
Et, poussant du talon son cheval, il le presse, flanc contre flanc, avec
le mien, et dans un chuchotement il me dit sa crainte et son espoir.
Odin, dans le Valaskjalf, nous guette; il est sur son trône d’argent pur
que les poètes appellent Hlidskjalf. De ce trône, il voit le monde
entier et surveille ses trois épouses: Iord, la terre inhabitée; Frigg,
la terre cultivée; et Ring, la terre engourdie par l’hiver.
Nous traversons le domaine d’Iord, mais le Dieu nous garde, les deux
corbeaux qu’il nous a envoyés en sont la preuve irréfutable.
Du reste, c’est aujourd’hui jeudi: _Torsdag_, le jour de Thor, et, si
son père Odin nous oubliait, le terrible massacreur des Géants et des
Trolls ceindrait son baudrier de vaillance, lequel double sa
force--ainsi que chacun sait--et brandissant sa massue, Mjoelne, il
foudroierait les monstres de l’enfer.
* * * * *
Mais Thor ne sera pas obligé de quitter son palais de Bilskirne dans le
royaume de Trudvâng, car, du haut du mont, j’aperçois enfin la fin de
nos misères. A nos pieds, voici la tache verte d’une prairie. Là-bas est
le _baer_, là-bas est le repos.
Les chevaux, comme nous, ont vu. Ils partent au galop, dévalant le flanc
de la montagne presque à pic par des sentiers où n’iraient pas les
chèvres.
Un vent du diable nous accueille sur ce versant. Le froid est intense,
mais on néglige sa morsure; là-bas la prairie, là-bas le _baer_, là-bas
le repos...
* * * * *
Hélas! entre le _baer_ et nous il y a le Laxardulr; du sommet c’était un
mince fil coulant dans la vallée; sur la rive, c’est un fleuve qui
gronde.
Des terres fangeuses le protègent. Les chevaux prennent un bain de
boue... le vieux poney patauge, flaire, cherche, et le voilà qui nage en
plein courant.
* * * * *
Au milieu du fleuve, un îlot où croissent quelques herbes; les poneys
s’arrêteraient volontiers, mais, glacés, transis, ruisselants, nous les
poussons à l’eau.
Soixante mètres de nage et nous voici sur l’autre bord.
Un galop nous amène devant l’église de Thvéra. Inutile de songer à
atteindre Einarstadir aujourd’hui. Il y a treize heures que nous sommes
à cheval.
Du reste, le pasteur est là, debout, sur son seuil, qui nous attend et
nous accueille.
* * * * *
Sans songer à manger, mon chien mouillé et frissonnant s’endort en boule
sur le meilleur fauteuil de notre hôte. Je n’ai pas eu le courage de le
chasser, moi qui, ruisselant, enlève mes bottes, le dos confortablement
calé par l’édredon d’eider qui recouvre le lit.
* * * * *
Le pasteur de Thvéra vit seul entre son _baer_ et la maison de Dieu.
C’est un vieillard à la face lépreuse, aux mains gonflées et molles. Il
s’informe longtemps des mœurs de mon pays, tandis que nous puisons tous
trois, Einar, lui et moi, non dans le même plat, mais au même poisson:
un flétan séché que nous effilochons avec conscience.
Einar dépouille un filet, moi l’autre; le servant du Seigneur fait ses
délices de la tête.
--Il y a, me confie-t-il, vingt-sept morceaux désirables dans une tête
de flétan.
«Tenez, celui-ci,--et du pouce il arrache un court filament derrière
l’oreille,--celui-ci, on le nomme «la langue de la vieille.»
Et les yeux fermés, il avale le morceau avec un émoi religieux.
* * * * *
La veillée passe, rapide. Je laisse Einar et notre hôte en tête à tête.
Tête-à-tête qu’ils ont mis à profit. Au matin tous deux ont un air
guilleret.
Tandis qu’Einar recoud une sangle, je mets un fer au pied gauche avant
de mon poney.
Le pasteur soutient, sur ses genoux, le sabot de la bête, cependant
qu’au couteau je gratte et enlève la corne.
Et tandis que je cloutais, le vieillard m’a fait une étrange confidence:
--Où avez-vous couché hier?
--A Rejkjahlid.
--Ah!
Et le pasteur branle sa tête eczémateuse, puis il dit avec un ton de
mépris incommensurable:
--Le paysan... c’est un ivrogne!
--...
--Il boit de l’alcool à brûler.
Il prend un temps, puis il ajoute comme à regret:
--... Et il en est avare!
Je ne saurai jamais si le digne homme réprouvait le paysan «parce qu’il
buvait de l’alcool à brûler» ou parce qu’il ne lui en donnait pas.
* * * * *
Thvéra est loin derrière nous. Nous chevauchons enfin une terre moins
ingrate, mais c’est le diable de mener les poneys. A chaque instant, ils
s’égaillent comme un vol de linots. Ils prennent le galop, ce qui leur
donne le temps de s’arrêter pour tondre une touffe d’herbe; dès qu’ils
nous sentent derrière eux, les voilà repartis. Mais les uns tirent à
droite, les autres prennent à gauche. Nous en ramenons deux, trois en
profitent pour se sauver.
Coups et cris les remettent en ligne, et les voilà menant un train
d’enfer, la tête au ras du sol, coupant au passage un brin d’herbe.
Le terrain devient raboteux; l’herbe est galeuse, râpée comme un tapis
centenaire.
Les «trapps», les bandes trachytiques, les hérissements des roches
basaltiques, la stratification grossière des tufs se succèdent et
calment l’ardeur des chevaux.
Soudain, monte un grondement; c’est un roulement lointain qui, au fur et
à mesure que nous avançons, se renfle. L’écho nous l’apporte amplifié.
Je presse mon cheval et, debout sur le roc primordial, je vois à mes
pieds la chute de Godafoss, une des plus célèbres d’Islande.
Les eaux courent sur les rochers, polis depuis les premiers âges du
monde, et tombent.
La chute affecte une forme qui rappelle celle du fer à cheval (la _Horse
shoe_) du Niagara.
Et le courant se perd entre les parois de basalte.
* * * * *
Miracle! il y a un pont.
Mais les poneys, peu accoutumés, refusent de passer... Quelques-uns, par
habitude, descendent sur la rive; nous avons toutes les peines du monde
à les empêcher de se jeter à l’eau.
Enfin mon poney gris, le plus jeune, s’engouffre sur l’étroit passage;
le bruit de ses sabots frappant le bois l’effraye, il fait un brusque
écart... J’ai juste le temps de sauter, il est au bord de l’abîme, la
frêle barrière craque déjà... S’il recule d’un pouce, il est perdu.
Je lui parle doucement, caresse son encolure... la bête frémissante me
suit. Ses quatre membres tremblent par secousses brèves.
* * * * *
Ljosavatn, oasis de cet enfer, eaux calmes du lac dans la paix
reconquise, eaux d’un bleu clair avec des violets presque mauves.
L’ombre de la montagne qui s’y reflète est d’un violet plus sombre.
Des bouleaux nains bordent le lac.
Ljosavatn, joie des yeux, joie du cœur.
* * * * *
Il y a des pluviers par centaines. Les pluviers animateurs de la triste
campagne islandaise, qui précédant nos chevaux, poussent leur monotone
_spo...é..._ Ils voltigent autour de nous, ignorant la barbarie des
hommes, se posent avec grâce, leurs longues pattes repliées; l’un, plus
téméraire, se juche sur le crâne d’un poney, puis étendant ses ailes
pointues reprend son vol et son cri... _Spo...é... spo...é_.
Les trois doigts de leurs pattes font un triangle sur la terre molle.
Ils ont une livrée grise et blanche, mouchetée de noir ou d’or roux.
* * * * *
Au bord du lac, nous faisons ripaille. Morue, naturellement, et biscuits
de France; j’éventre une boîte de singe, cependant qu’Einar accroupi
confectionne le café.
... Les chevaux en profitent pour s’esquiver.
On les rassemble. En route! Misère! un torrent... Einar s’aperçoit que
les cailloux qui forment le lit sont instables.
Nous sautons et entrons dans l’eau, tirant les poneys par la bride;
parfois on perd l’équilibre, un galet tourne et c’est le plongeon... En
général, l’eau nous vient aux aisselles, une eau glacée.
Décidément, congestion, tu n’es qu’un mot!
* * * * *
Une gentille amazone qui monte «en garçon» nous dit que l’église de Hals
est prochaine.
Heureux de la nouvelle, je pousse ma bête... Une heure, deux heures,
rien.
En Islande, il est deux choses très approximatives pour les paysans:
l’heure et la distance.
Un après-midi à quatre heures, le _baer_ allait s’endormir, car la
pendule, de par la volonté du maître, marquait neuf heures. Selon
l’individu, le temps qu’il faut pour atteindre un endroit déterminé est
on ne peut plus variable... en effet, cela dépend du temps qu’il fait et
des jambes de votre cheval.
Enfin, voici Hals perché sur la colline. _Baer_ important. Église
confortable.
Einar parlemente avec une bonne femme, toute de noir vêtue, propre,
cheveux tirés, broche d’argent niellée au corsage.
--Le pasteur regrette, il ne peut vous recevoir.
Pour la première fois, en Islande, un _baer_ nous ferme sa porte...
Pourquoi?
L’explication est prompte... On entend des éclats de voix, des chansons
et des rires... M. le pasteur de Hals est en train de gobeloter avec le
_sysselmann_ (le bailli) d’Akureyri et dix autres convives.
Et pour nous qui grelottons dans nos vêtements trempés, il n’y a pas une
place.
J’ai comme une vague idée qu’au _baer_ de Hals M. le pasteur et ses amis
n’observent pas à la lettre le règlement qui prohibe l’alcool...
Einar est navré.
--T’en fais pas, mon vieux, à cheval...
Avant de remonter sur sa bête, mon Islandais se retourne, montre le
poing à la porte fermée, et avec volubilité prononce des mots que je ne
comprends pas; je ne les comprends pas, mais je suis certain que l’ami
Einar traite le représentant du Seigneur comme du poisson de
l’avant-veille.
* * * * *
Pendant quatre heures, je conjugue le verbe: rogner.
Une surprise nous récompense de nos peines: enfouie au milieu des
bouleaux, la maison du _garde forestier_, oui, vous avez bien lu: du
garde forestier.
Vogulm est une pépinière où le gouvernement islandais essaye, avec
succès, le reboisement de l’île.
Dans le salon où l’on dresse ma couche, il y a des livres, beaucoup de
livres. Ibsen est au complet, et je m’endors heureux comme si mon
sommeil était gardé par des amis retrouvés.
* * * * *
De Vogulm à Akureyri, trente kilomètres au juger, trente kilomètres dont
vingt-cinq d’escalade.
On grimpe en zigzag, effarouchant les brebis que des paysans à cheval
ramènent. Du haut du mont, on aperçoit Akureyri. La ville est rangée le
long de la rive gauche du fjord. Il y a des maisons, de vraies maisons
en ciment et en pierre, et des bateaux dont les cheminées mettent des
panaches dans l’air bleu.
Une joie enfantine m’étreint: au sortir de l’enfer, c’est un paradis
riant qui s’offre à mes yeux déshabitués.
Des maisons, des bateaux... un canot automobile glisse sur l’eau nette
du fjord; son _teuf... teuf... teuf..._ se répercute et m’arrive,
distinct. C’est la pulsation qui bat au poignet de la vie.
Allons, hop! pressons... Mais la descente est rude. Il a plu la nuit, le
sentier est un infect cloaque, les pattes des poneys sont gantées de
boue gluante.
* * * * *
Dans l’eau salée, les chevaux ont bu à longs traits, narines dilatées,
mufle retroussé.
Puis ils ont mangé les algues que le courant apporte sur la rive.
Après quoi, ils sont entrés dans l’eau pour effacer les souillures de la
terre. Ils sont ressortis propres et nets. Alors, de leurs dents
longues, ils ont peigné, l’un l’autre, leurs crinières.
Puis ils ont joué à se rouler sur les galets.
* * * * *
Einar a confié les chevaux à un paysan. Nous traversons le fjord en
canot... Nous mettons vingt-cinq minutes, en souquant ferme, pour
atteindre la rive.
Des milliers d’hirondelles de mer tournoient au-dessus des réserves de
harengs. Parfois, l’une d’elles plonge et remonte, tenant dans son bec
un poisson qu’elle avale en deux déglutitions.
Fjord, chien-paysan, qui ignore la mer, est malade... comme une bête.
V
DORMIR SOUS LA NEIGE POLAIRE
L’Eyjalfjordr s’enfonce de trente-quatre milles dans la terre d’Islande.
Entre Thorhildarvogr et Gjogrta, il y a dix milles. Le sommet de
Kaldbarkr domine le fjord de ses mille cent cinquante mètres; à l’ouest,
la masse du Siglunesgnupr.
A neuf milles de l’entrée, dans l’axe du fjord, l’île Hrisey aux côtes
escarpées, sauf au sud-ouest où le rivage est plat et sablonneux. L’île
a trois milles et demi de longueur, sa largeur est de un mille. Au fond,
le port: Akureyri.
* * * * *
Akureyri, au sud de la pointe Oddeyri, est libre de glaces pendant les
mois d’été. Il est bloqué pendant la mauvaise saison.
A l’est de la ville, le mouillage est sûr. A deux encablures de terre,
il y a des fonds de trente mètres.
* * * * *
Chalutiers français, goélettes norvégiennes, cordiers des Féroé, vapeurs
anglais, pêcheurs de harengs ou pêcheurs de morues, se hâtent, profitant
de la belle saison.
* * * * *
Je suis tout étonné d’être debout sur une place, d’aller et de venir. Je
retrouve la rue ainsi qu’une vieille amie après une longue absence.
Mes pieds frappent le sol comme pour en prendre possession.
Je passe fier, bombant le torse, indifférent à tout ce qui n’est pas ma
satisfaction personnelle.
Des maçons s’affairent sur leurs échafaudages, des charpentiers clouent
des poutrelles, des paysans vont au trot de leurs chevaux, la sirène
d’un cargo hurle, il y a du bruit, des cris, des appels, des chansons et
des rires. La vie grouille, la vie est belle!
* * * * *
Non, la vie n’est pas belle, la civilisation a gâché ma joie. Laissant
Einar à ses fonctions de fourrier, je cours à la station postale.
Il y a des centaines de lettres qui attendent les marins de tous les
pays; toutes ont une écriture hésitante, lettres de maman, lettres
d’épouses, lettres de fiancées; plusieurs lignes: le nom du gars, celui
de son bateau, aux bons soins du capitaine... Des cachets ronds
attestent qu’on a cherché le matelot de Rejkjavik à Seydisfjord, de
Seydisfjord à Blondüos, de Blondüos à Akureyri...
D’ici, elles repartiront vers quelle destination?
Je les tiens entre mes doigts qui tremblent, je ne voudrais pas
m’énerver. Impossible, je hâte le tri, vite, vite, vite.
Rien pour moi.
Impossible aussi.
Je mate mon désir et reprends la besogne. Une à une, les lettres
défilent. Aucune ne porte mon nom.
Nul souvenir n’est venu jusqu’à moi de la terre natale. Une main
invisible crispe ma gorge, une envie de pleurer monte de mon cœur à mes
yeux. Non, pas ça... pas ça.
D’un geste machinal, je repousse les pauvres chères choses que d’autres
espèrent depuis des jours.
Et je sors.
Ah! que m’importent le bruit, le tumulte de la ville, le grouillement
des enfants qui jouent, le rire des femmes qui, sur l’appontement,
apprêtent la morue.
Vite, vite, tournons le dos à la vie; comme l’autre, je suis maudit. Mon
destin me conduit aux portes de l’enfer et les lettres de feu flambent,
qui disent:
«Par moi l’on va dans la cité dolente, par moi l’on va vers l’éternelle
douleur, par moi l’on va vers la race damnée.»
_Per me si va nella citta dolente,
Per me si va nell’eterno dolore,
Per me si va tra la perduta gente..._
* * * * *
Et je suis prêt à laisser toute espérance.
* * * * *
--Ah! vous voilà, monsieur, j’ai tout arrangé, j’ai trouvé une chambre;
on va pouvoir rester plusieurs jours.
Et Einar Jonson se frotte les mains.
Mais sa joie est courte, je viens de lui casser les ailes avec trois
mots:
--Nous repartons demain.
* * * * *
Comme je médite devant un verre de bière, le commandant d’un cordier
norvégien frappe sur mon épaule et me dit:
--Il n’est pas bon de boire seul. Cela rend triste. Venez.
Je l’ai suivi dans l’arrière-boutique, où se trouvaient déjà son second
et deux matelots.
Ostensiblement, il commande de la bière, puis, lorsque la servante est
partie, il sort de sa vareuse une bouteille d’eau-de-vie danoise.
Nous avalons chacun la moitié du contenu de notre verre et nous faisons
le plein d’alcool. _Fifty-fifty_, moitié-moitié.
La bière à l’eau-de-vie, c’était de l’inédit pour moi!
Nouvelle tournée, celle du second. Servante, bière, alcool.
J’ai des remords, j’aurai dû emmener Einar.
Troisième, quatrième. Même cérémonie...
Je n’ai réussi qu’à me rendre malade.
* * * * *
Remontée de l’Eyjalfjordr au nord jusqu’à Glæsibaer, que nous laissons à
droite. A droite aussi, l’église de Modruvellir, une église grise sur la
prairie verte.
Nous passons l’Oxadalur sur un pont de bois. Les poneys ne s’habituent
pas à cette façon de franchir les fleuves. Le bruit de leurs pas sonne
sur le plancher et les effraye.
Direction sud-sud-ouest. Nous jouons à cache-cache avec le fleuve; à
tout instant, on passe de la rive droite à la rive gauche.
Naturellement, il n’y a plus de ponts, les chevaux se réjouissent de
patauger.
Enfin la vallée s’élargit, nous restons sur la rive gauche.
Bon terrain. Deux heures de galop pour sécher nos vêtements.
Puis la piste s’étrangle entre les hautes murailles sombres Val d’enfer
où les démons hurlent dans la plainte du vent.
La côte est rude à gravir. Le fleuve toujours nous accompagne; ses eaux
tumultueuses se hâtent, blanches, parmi les rochers noirs. Sur le
plateau, le paysage est lunaire: le hérissement des pics déchiquetés et
des trous de lave grise.
Là-bas, sur l’autre rive, la masse formidable du Vindheimarjokul. Ici,
l’immense jaillissement glaciaire du Tunahryggsjokul; devant nous, le
Myrkarjokul.
Nous sommes les humains errants de l’époque néozoïque; rien ne viendra
compenser notre peine.
Du ciel bas, la pluie tombe; l’horizon se rétrécit et nous enferme dans
un cercle glacé. La fatigue du corps tue la bête qui bourdonne dans le
cerveau. Nous descendons, au pas de nos chevaux, le flanc du mont aux
roches lisses. Nous descendons aussi peu à peu en nous-mêmes, éteignant
toute pensée, et du fond de la vieille terre monte le limon ancestral
qui trouble l’eau de notre âme... La croûte de civilisation tombe et la
brute réapparaît; je ne sens plus le vent qui glace, la pluie qui coule
dans mon cou; je vais, comme les autres allaient, des jours et des
jours, sous l’éternelle menace des fauves et des éléments, avec la
double préoccupation de trouver un abri, une proie.
Mais Dieu a pitié de ma détresse. Dans la brume, une tache rouge et
blanche apparaît et grandit. La parole du Galiléen est venue jusqu’ici
accueillante et consolatrice.
* * * * *
L’église de Bakki est en bois badigeonné de blanc. Son toit est une
coiffe de tôle ondulée passée au vermillon.
Au chevet de l’église, devant la porte du _baer_, il y a le cimetière.
Il doit être doux d’avoir ainsi devant les yeux, tandis que l’on
travaille, ceux qui nous ont été chers et qui nous ont quittés pour
dormir «du sommeil de la terre».
Ils sont moins lointains, moins partis.
Le bonheur vrai est ici, loin des batailles après pour un pain quotidien
relatif, loin des villes tumultueuses. Nos grandes nécropoles sont un
blasphème, monuments ostentatoires, couronnes effilochant leurs perles,
fleurs de zinc découpé, fausse pudeur, hypocrisie, mort fardée...
Sommeil troublé du cauchemar de la vie qui se hâte, cris et jurons,
sifflets des usines, trompes des automobiles, timbres énervants des
tramways...
Trépigne, piétine, cours, passant imbécile! Le trou bâille, la mort te
guette avec le crochet du père Ubu: dans la trappe... dans la trappe...
et sur ta vie frelatée, la lourde pierre, la décomposition des bouquets
misérables et des couronnes qu’entre-choque le vent qui grince!
Petit cimetière de Bakki aux tombes herbues, je voudrais dormir sous ta
terre primitive qui n’a jamais connu la misère des hommes.
Dormir sous ta neige polaire, dormir sous l’herbe jeune de ton printemps
si court, dormir devant la porte du logis où l’on est né, où l’on a
grandi, où l’on a aimé, où l’on a souffert.
* * * * *
Sur le talus du mont, des milliers de violettes.
* * * * *
Dans la petite église de Bakki, il y a, dans le chœur, un retable où un
artiste naïf a représenté le Seigneur et les saints. Un pinceau appliqué
a tracé une date: 1702.
Le pasteur, qui est aussi le paysan, a mis la laine de ses moutons à
sécher sur les stalles; sur la chaire, son vêtement du dimanche.
* * * * *
Morue, eau claire. Salut à l’hôte. L’église s’efface derrière un
mamelon; nous descendons, voici le fleuve.
Je sors de l’eau les maxillaires crispés. Le froid me gagne; mon corps a
des secousses brèves.
Les vallées se succèdent, désolées, arides, chauves, avec au fond
l’inévitable rivière.
En dix kilomètres, nous la traversons trois fois.
Un _baer_ est tapi au creux des rochers, une maigre pelouse l’entoure.
La paysanne, debout sur le seuil de sa porte, m’offre un bol de lait,
que j’absorbe sans quitter ma selle. Si je descendais, je n’aurais
jamais le courage de remonter.
Et nous allons ainsi pendant treize heures, sans un mot, sans autre
bruit que le pas des chevaux sonnant sur la croûte de lave.
Je n’ai plus de crainte au cœur, de mauvaises pensées à l’esprit.
Ce qui est écrit au livre de Dieu est écrit.