Mais Falki est courageux. Il a vu les bêtes puantes, il plane et tout à

coup tombe comme une pierre sur le crâne d’un corbeau. Un coup de bec,

deux serres qui étreignent, quatre ailes qui battent désespérées, un cri

terrible... mais les deux autres corbeaux arrivent à la rescousse. Falki

lâche sa victime et prend du champ! même jeu, même tactique, il plane et

s’abat encore. Hraf vise les yeux du faucon. Falki se dégage et remonte,

les autres le suivent. La lutte se poursuit là-haut, très haut; Falki se

laisse choir puis écarte ses ailes et veut fuir; les corbeaux se

dispersent en triangle... Un coup d’aile a dû aveugler le faucon qui

ruse pour s’échapper... Il fait une feinte, le corbeau de droite le

suit, mais, plus rapide, il est passé non sans avoir décoché un coup de

bec furieux à l’oiseau!

Hraf est touché et bien touché. L’envergure de ses ailes diminue,

diminue, et soudain il tombe à dix pas de moi, comme une chose inerte

tombe.

Il a deux ou trois convulsions, un cri rauque, puis ses pattes se

raidissent. Il est mort.

Là-haut, Falki a pris sa volée. C’est un petit point gris dans l’espace.

Derrière moi, les deux compères décrivent un cercle de plus en plus

étroit, et, quand je suis passé, ils foncent sur le cadavre de leur ami

qu’ils dépècent.

Il y a trois taches noires sur la neige et de la pourpre sur du blanc.

* * * * *

Dans le ciel passe un tout petit nuage que le vent pousse lentement vers

la mer.

* * * * *

Cinq heures après, j’ai trouvé mes chevaux, au pied de la montagne,

heureux, bien reposés; ils tondaient, inlassables, une herbe galeuse.

J’ai couché dans un refuge auprès d’un fleuve, la fièvre battant mes

tempes, et je me suis endormi harassé, berçant mon bras malade comme une

petite fille sa poupée.

VIII

UN SOIR, AU COL DE SVINASKAR

... Un soir, au col de Svinaskar, j’ai arrêté mon cheval et j’ai vu dans

le lointain le promontoire de Rejkjavik, comme une ligne bleue tracée

sur l’Océan.

Qu’importent les heures détestables des jours passés: la ville est là;

le but qui reculait sans cesse, comme dans un mirage, est atteint. _La

longue et périlleuse traversée de l’Islande de l’est à l’ouest est

accomplie._

Le danger est derrière moi, je l’oublie. Fleuves impétueux qu’il faut

traverser à la nage, glaces qui s’ouvrent sous le pas des chevaux,

gouffres qui bâillent, avalanches de roches qui croulent dix secondes

après qu’on a passé, tempête de sable rouge, pluie de cendres grises

crachées par on ne sait quel volcan mystérieux, tapi dans les glaciers

énormes, toutes ces choses sont effacées de ma mémoire devant le tableau

qui s’offre à mes yeux.

Maintenant, dans le galop du cheval, ce n’est pas moi qui marche: c’est

le paysage qui vient vers moi comme pour m’accueillir.

Et c’est la féerie du soleil couchant qui se renouvelle, une boule rouge

qui chancelle et tombe dans la mer et laisse au ras du ciel des pourpres

lumineuses, cependant que de la terre monte la vapeur de sources d’eau

chaude qu’Ingolfür, en 874, prenait pour des fumées.

--Rejkjavik! la baie des fumées! s’écriait le hardi matelot, en prenant

possession de la terre de glace.

Et je me sens, ce soir, une âme conquérante où passe le souffle qui

animait autrefois les grands pirates, mes aïeux.

* * * * *

Rejkjavik? une cité américaine à la deuxième période. Le ciment armé

commence à remplacer le bois.

Le plus énorme cube appartient à la Banque d’État, c’est la civilisation

qui s’affirme.

* * * * *

Là-bas, à l’écart, sur la rive du fjord, une bâtisse au toit rouge: la

léproserie. C’est la civilisation qui se protège.

* * * * *

Un lépreux est un citoyen; alors, les hommes politiques, à l’abri

derrière une barrière de bois, viennent haranguer ces monstres. C’est la

civilisation en marche vers un meilleur avenir.

* * * * *

L’hôtel d’Islande est en bois, mais il joue à l’hôtel moderne. Ses

soubrettes ont des tabliers à bavolet, ses garçons, des smokings de

toile blanche.

Il y a un orchestre et l’on danse.

Non les danses lentes et graves, religieuses, du pays, mais les

horribles fox-trots.

* * * * *

Quand je suis entré dans la salle en chandail et botté, j’ai eu l’air

d’un anachronisme.

On m’a servi, dans un coin, une bière fade et des mets à la manière de

Copenhague. J’ai regretté la morue.

* * * * *

Les modes danoises et américaines s’harmonisent. Ici, plus de costume

national, plus de coiffes soyeuses, plus de corselet... Des fagotages de

robes et de pitoyables chapeaux pleurant des plumes.

* * * * *

Dieu me pardonne, il y a trois prostituées!

En vérité, je vous le dis, la civilisation ici est souveraine.

* * * * *

Ici, on trafique, on achète, on vend. Les combinaisons s’échafaudent, on

truque, on ment, on trompe, on ruse; offre et demande, concurrence; il y

a des petits et des gros, des pauvres et des riches. Un hôpital, une

prison, un Parlement, ô civilisés, mes frères!

* * * * *

Pureté de la mer et pureté des neiges. L’océan bat les noirs rochers de

l’île. La neige est là, aux portes de la cité.

L’enfer est-il dans les espaces redoutables que j’ai traversés, là-bas,

derrière vous, montagnes?

N’est-il pas plutôt dans ce grouillement de crabes en perpétuelle

agitation, ici, sur cette langue de terre?

* * * * *

Rejkjavik fait des _affaires_.

Rejkjavik est une capitale.

Ames d’Ingolfür et de Hjorleifür qui êtes quelque part dans le Walhalla

des ancêtres, leur pardonnerez-vous?

Moi, l’Étranger, je vous évoque; moi, l’Étranger, je vous vénère; moi,

l’Étranger, je pense à vous, ce soir, tandis que ceux de votre race se

hâtent à la recherche du temps perdu.

* * * * *

Il y a même une route! Et sur cette route, des autos.

De Rejkjavik à Thingvellir, il y a cinquante kilomètres de montagnes

russes que les Ford franchissent en deux heures, avec l’accompagnement

du clakson pour la plus grande frayeur des chevaux inhabitués à ces

fantaisies sportives.

* * * * *

La descente sur Thingvellir est grandiose. C’est une immense tranchée

basaltique qui se casse à pic soudain pour faire place à la plaine de

l’Althing, aux eaux calmes du lac Thingvallvatn. Un lac qui, à cent deux

mètres au-dessus du niveau de la mer, se hérisse de cônes volcaniques et

reflète sur sa rive l’image de son église minuscule.

A l’horizon, un volcan noir et blanc.

* * * * *

Plaine de l’Althing, où dorment les grands souvenirs de l’histoire

islandaise.

Isolés, les descendants des compagnons d’Ingolf voulurent se grouper.

Il fallait un emplacement pour réunir l’assemblée.

_L’homme-qui-avait-des-chaussures-en-peau-de-mouton_ découvrit cette

plaine.

De tous les coins de l’île les fermiers arrivèrent, et, la muraille de

basalte formant écran, le peuple entendit des paroles de concorde et de

paix.

Elle est là la tribune naturelle où s’élaborèrent les lois. C’est là

qu’est née la République à l’aube du Xe siècle.

C’est là, devant ces monts farouches, que les paysans revinrent, tous

les douze mois, discuter leurs affaires, qui étaient celles du pays.

C’est là qu’en l’an mille les vieux dieux nordiques s’effacèrent devant

la pâle figure du «doux charpentier dont la parole était de miel».

Mais la vieille _saga_ nous dit que Thor et Odin n’acceptèrent pas leur

destin. Tandis qu’on discutait, un homme venant du sud apparut sur un

cheval blanc d’écume; il criait: «Le feu est sorti de la terre!»

En effet, on pouvait voir monter à l’horizon les menaçantes fumées

volcaniques.

Les païens et les esprits timorés y voyaient la colère des dieux

outragés. Mais le soldat du Christ qui tenait la tribune frappant du

pied le sol calciné, demandait:

--Contre qui les dieux étaient-ils furieux, qui voulaient-ils punir,

lorsque, il y a des milliers d’années, ces rochers où nous sommes

brûlaient comme des torches dans un pays où rien ne vivait?

* * * * *

Aujourd’hui dimanche, les couples citadins font la dînette au bord du

lac.

* * * * *

Nous sommes, André Courmont, consul de France, et moi, à la tête d’une

cavalcade de dix-sept poneys, qui, selon la coutume, s’égaillent dès

qu’ils aperçoivent une touffe d’herbe.

Nous laissons les Islandais à leur joie paisible pour commencer à

travers les laves, les trous d’eau, les ravins et les gouffres,

l’ascension d’une montagne brûlée.

* * * * *

Là-haut, nous laissons souffler nos bêtes. Le paysage paie notre peine.

A perte de vue des monts déchiquetés, des vallons qui se creusent, des

sources d’eau chaude qui jaillissent, faisant des ombres bleues, et

là-bas, tout là-bas, très visible, très nette, la formidable masse de

l’Hekla, qui, pour un jour, a laissé son capuchon de brume et fait

miroiter ses neiges sous les rais obliques du soleil.

* * * * *

La descente est rude, pénible, dangereuse; le terrain est fangeux, les

chevaux pataugent.

Dans la plaine marécageuse de Middalur, nous dressons la tente,

cependant que des myriades de moustiques claironnent des fanfares à nos

oreilles. Dormir? Pas possible, les poneys irrités mènent un beau

tapage.

Debout! Bouclons nos selles. En avant!

* * * * *

La marche est dure dans ces terres sans consistance qui nous conduisent

vers les geysers.

C’est à l’abri d’une petite montagne, ocre rouge et safran, un mamelon

creusé de trous dans lesquels l’eau bouillonne et gicle...

Un glougloutement ininterrompu vient du tréfonds des entrailles

terrestres; mais, hélas! c’en est fait des beaux jaillissements

d’autrefois. Le grand geyser n’est pas mort, il agonise.

Depuis quatre ans, il refuse obstinément de sortir de sa tanière.

Tremblement de terre? Déplacement de la poche des eaux? Obstruction du

goulet? On ne sait.

Ses bords se revêtent d’une croûte calcaire rose et bleue. Seul, le

Strokker, toutes les trois secondes, fait un petit saut de trente

centimètres.

Ils sont là, par centaines, fumant et bouillonnant; leurs eaux

transparentes et vertes laissent apercevoir des architectures

merveilleuses, des palais enchantés, des floraisons aquatiques,

compliquées et charmantes; mais il y a toujours un trou sombre qui donne

le frisson par son attirance et son immensité.

* * * * *

A la ferme où nous dégustons le café traditionnel, nous trouvons une

vieille dame irlandaise assise face au mur sur une chaise et qui égrène

son chapelet avec ferveur, s’arrêtant aux gros grains pour dire dans un

soupir: «Mon Dieu! mon Dieu! c’est le pays du diable!»

* * * * *

Quatre heures après, c’est l’énorme tranchée volcanique au milieu de

laquelle coule, blanche, immaculée, la Hvita.

La Hvita qui, soudain, fait un saut fantastique de soixante à

quatre-vingts mètres et lance dans le gouffre le tonnerre de ses eaux.

Chute de Gullfoss, spectacle unique, plus beau que le Niagara, plus

sauvage, plus horrible surtout.

Le fleuve franchit les rapides, roches noires au ras de l’eau; c’est

d’abord une première chute à angle droit, puis la tombée formidable.

* * * * *

Sur la terre mouillée, on s’endort bercé par l’énorme chanson.

IX

LA FOLLE RANDONNÉE

Au matin du troisième jour, c’est la folle randonnée sur Hvitavatn à

travers le désert, le désert absolu, le congloméré de cendres et de

pierres rondes, sans un pouce de végétation. C’est, à perte de vue,

l’immensité grise coupée par des sables rouges que le vent soulève en

tourbillon.

Et le monstre apparaît derrière les bizarres montagnes crénelées que les

Islandais appellent «les chapeaux du Baron». C’est une ligne livide,

imprécise encore, mais effrayante déjà: le Lonjokul, le long glacier,

vers lequel nous marchons.

La Montagne Bleue nous barre la route de sa masse abrupte. Nous la

contournons pendant cinq heures. Nous allons d’un train d’enfer sur un

terrain abominable.

Un ravin s’ouvre, crachant une eau torrentueuse. Nous franchissons et

l’eau et le ravin; nous retrouvons la Hvita, qui coule, à notre droite,

blanche dans son lit noir.

Plus on remonte vers sa source, plus elle s’élargit. Elle surgit du lac

formé lui-même par le glacier.

Ici, elle a quatre cents mètres d’une rive à l’autre.

Le vent fait rage, soulevant sur les flots de véritables lames courtes,

et cependant il faut passer.

Et nous passons pour retrouver le désert de pierre et de sable, puis une

herbe marécageuse.

* * * * *

Enfin le glacier est là, prodigieux, splendide; en face, il tombe à pic

dans l’eau, tandis que, sur la gauche, il meurt en pente douce. Des

crevasses bâillent, puis c’est l’étagement des glaces qui prennent à nos

yeux des formes fantastiques: clochers de cathédrales, palais

asiatiques, longues théories de personnages vêtus de toges, acropoles

grecques et burgs allemands accrochés au rocher, colonnades de temples

dans une perspective infinie...

Hélas! nous n’avons plus les belles nuits de lumière, l’ombre descend,

estompant l’horrible beauté et, tandis que nous nous endormons sous la

tente, cependant que la neige tombe en rafales, nous entendons un bruit

semblable à celui que feraient plusieurs batteries qui tireraient

ensemble: c’est un pan de glacier, lentement miné par les eaux, qui

s’écroule et que le fleuve émiette et emporte dans une longue

procession.

* * * * *

Au matin, le brouillard a mangé la montagne. Il ne reste plus rien. La

veille on a rêvé, alors?

Non. Les bruits sinistres continuent, attestant que, dans l’ombre, la

poussée du glacier se poursuit.

Et voici que, venue d’on ne sait où, une pluie de cendres tombe, fine,

impalpable, mortelle.

Il ne fait pas bon s’attarder. Les chevaux effarés tremblent de tous

leurs membres, le vent souffle en tempête, le sable et la cendre rouge

nous fouettent le visage. Mille aiguilles trouent ma peau, mes yeux

saignent; les poneys aveuglés hennissent de douleur.

Désert, fleuve qu’on retraverse; on file accompagné par les mauvais

esprits, gardiens de ces lieux interdits...

Dans la hurlée de l’ouragan, c’est le retour sans gloire.

Au soir, près des geysers, une humble ferme nous accueille.

Je dors, assommé.

X

NOUS ENTRERONS DANS LA LUMIÈRE

Et maintenant?

J’ai vendu mes chevaux sur la place publique. L’animal «de bon conseil»

a tourné vers moi ses yeux frangés de cils blancs; Fjord, mon compagnon

fidèle, a hésité, il regardait la bête qu’on emmenait et l’homme qui

restait... il a suivi la Bête!

Einar est parti ému, roide et ivre.

Et je suis resté seul.

* * * * *

... Départ de l’Islande à bord d’un courrier, tandis que dans le ciel

s’allument les étoiles.

La lumière blonde du matin sur les noirs rochers des Westmann où dans

chaque creux se cache un nid, si bien que l’on dirait que c’est la mer

qui chante.

Portland et la côte de fer où les carcasses de navires attestent la

puissance de Poséidon, dieu de proie.

L’Islande s’efface dans une brume violette, et sur les flots surgit

bientôt la grappe des Féroé.

Le soir, sur le pont du navire, des filles dansent en rond, chantant des

airs nostalgiques. Le talon frappe le bois par mouvements saccadés, les

mains forment une chaîne sans fin...

L’Écosse est là, à tribord, avec ses dunes et ses ajoncs. Lieth et la

laideur anglaise; Edimbourg, double image: splendeurs et haillons,

Princess-Street et Court-Wilson.

L’ombre de Mary Stuart, la reine d’amour et de mort erre dans Holyrood,

«la fatale abbaye»; des tombes parmi les dalles d’une église dont la

voûte est le firmament.

Si je veux, dans vingt-trois heures je serai à Paris, mais mon désir est

autre.

* * * * *

Un marché dans un bar de la basse ville. Le patron d’un cotre veut bien

m’accepter à son bord. Il me ramène à Thorshaven des Féroé. Et, sur la

pétrolette d’un pêcheur de saumon, je refais la route vers l’ouest.

* * * * *

Je franchis le Cercle Polaire à la hauteur de l’île Grimsey. Voici les

deux balises blanches à bande noire verticale, sauvegarde des matelots.

Dans la mer s’engloutissent les cinq promontoires escarpés du grand

Nord-Islandais: Ritr, Straumnes, Kogr, Heljarvikrbjarg et Horn.

Nous sommes seuls sur une embarcation fragile, livrés au caprice de

Celui-qui-nous-mène.

Mer grosse et dure. Nous gagnons difficilement au vent, mais le moteur

ronronne, régulier, monotone.

Mon camarade, un Norvégien aux robustes épaules, fixe de ses yeux clairs

un point, droit devant lui. Rêve léger qui monte et se dénoue?

Peut-être? Peut-être aussi repos complet de l’âme dans un corps sain,

d’une âme que rien ne trouble et qui ne cherche pas de jouissances loin

des buts immédiats et des réalités.

Et moi qui veux toujours connaître le pourquoi des choses, je voudrais

savoir.

Derrière le front de cet homme, qu’y a-t-il?

Sais-je seulement ce qui est en moi-même?

La philosophie de ma race se dresse, vivante, dans le tumulte de mes

pensées. Je fais les mouvements qu’il faut, par réflexe; le canot bondit

à la crête des lames, et mon cœur est crucifié à la proue, mais le vent

du large le sanctifie. Je l’ai conduit, ce cœur passionné, sur toutes

les routes humaines, hors des sentiers accessibles aussi.

Pèlerin d’un siècle moderne, il vient de descendre aux enfers sans avoir

près de lui la vigilante amitié de Virgile; il est remonté à la lumière

du jour, meilleur, exalté par l’effort.

Nous sommes d’une génération qui veut aimer et qui veut vivre, qui veut

comprendre surtout pourquoi elle aime, qui elle aime.

Nous voulons servir, et non passer inutiles et satisfaits. Nous portons

en nous le tourment de connaître, nous tenons le flambeau que nous ont

transmis les ancêtres dans un poing qui ne tremble pas. Et c’est parce

que nous sommes des êtres sains que notre cœur saigne devant la misère

des hommes.

* * * * *

Ma jeunesse était couchée à mes pieds comme une bête lasse; la vie de

tous les jours sur le pavé des villes l’avait abâtardie.

Au souffle des vents, au rythme des vagues, elle s’est dressée comme un

symbole. Elle est celle-qui-combat-en-avant; comme Athenæ Promachos,

elle a des yeux couleur d’espérance.

Puissent d’autres hommes la suivre!

Le danger est partout dans le ciel et sur la mer. Qu’importe, nous

aurons vécu! Après la mort, nous entrerons dans la lumière.

* * * * *

C’est ici, sur cette mer grise, que l’Islandais Thorgils Orrabeinsfostri

fit naufrage en l’an de grâce 998.

C’est ici, sur cette mer grise, que le brick de guerre _la Lilloise_ que

commandait de Blosseville, se perdit--corps et biens--le 28 juillet

1833.

Depuis cette nuit mémorable, quel autre Français est venu là?

Moi.

* * * * *

Ici, Hval, la baleine, engloutit les pêcheurs; ici, les esprits des eaux

attirent les aventuriers téméraires. Oui, mais ceux qui meurent ici, le

grand esprit Torngasoak les emporte vers les pays sans glace où rayonne

un soleil éternel.

* * * * *

Soleil de notre Orgueil, Soleil de notre Foi, donne-nous ta flamme

triomphante, éclaire la nuit de notre âme, voici descendue du Grand Nord

polaire la redoutable escadre des icebergs!

A l’horizon se dressent les glaciers quaternaires de la Terre de

désolation.

C’est vers là que je vais.

Vierge, étoile de la mer, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs et des Sept

Joies,

Vierge, fuseau blanc et bleu dans la trame de notre vie, qui prendra

pitié de notre chair souffrante?[2]

[2] Au moment de mettre sous presse, j’apprends que l’_Yport_ a coulé

au large de Terre-Neuve.

_Mer d’Islande.--Islande.--

Océan Glacial Arctique, 1922._

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Pages

I.--L’appel des dieux déchus 9

II.--Dans les brumes d’Islande 31

III.--La montée du calvaire 77

IV.--La chevauchée dans la tempête 137

V.--Dormir sous la neige polaire 157

VI.--Une rose sur un rosier 177

VII.--Aux portes de l’enfer 189

VIII.--Un soir, au col de Svinaskar 209

IX.--La folle randonnée 223

X.--Nous entrerons dans la lumière 229

Paris.--Imp. RAMLOT et Cie, 52, avenue du Maine.

L'Ile d'Enfer · 第 6 / 6 段